La Plume d'Aliocha

29/02/2012

Dahan ou la liberté de nuire

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 09:14
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C’est en regardant la dernière émission de Daniel Schneidermann  intitulée « Les enregistrements pirates, cette nouvelle culture populaire » que j’ai découvert l’affaire Dahan.  Pour les autistes dans mon genre qui ne seraient pas encore au courant de l’objet du buzz, il se trouve que l’humoriste Gérald Dahan a piégé au téléphone le candidat Nicolas Dupont-Aignan. En se faisant passer pour Eric Cantona, il a provoqué de sulfureuses confidences notamment sur Nicolas Sarkozy qualifié de « catastrophe ambulante ».  Si vous voulez en savoir plus, voyez ce papier du Parisien (document audio inside). La radio Rire et chanson a accepté de diffuser le canular. Mais le patron d’NRJ, groupe auquel appartient ladite station, a mis son veto. Officiellement, pour la raison suivante : « Après écoute, il nous est apparu que ce canular, outre qu’il n’était pas drôle, ne respectait pas la ligne éditoriale de la station, et ce quels que soit les personnages politiques visés».

Dahan sacrifié sur l’autel des intérêts d’NRJ ? 

En réalité, le vrai motif de ce refus serait la crainte  d’offenser le Chef de l’Etat au moment même où NRJ cherche à obtenir de nouvelles fréquences FM, dixit Gerald Dahan. Car selon lui, à l’origine il s’agissait uniquement de couper les passages concernant Nicolas Sarkozy et non pas d’interdire la diffusion. Refusant d’être censuré, l’humoriste a donné l’enregistrement à des journalistes qui l’ont mis en ligne.  Résultat des courses, il est viré.

J’avoue qu’à la place du PDG d’NRJ, je n’aurais pas diffusé ce canular.  Autant un humoriste doit bénéficier de la plus grande liberté possible lorsqu’il imite, caricature, moque une personnalité, autant nous sommes ici dans un scénario radicalement différent. Celui qui provoque malgré lui le rire ignore que ses confidences seront rendues publiques et se met potentiellement en risque, tandis que l’auteur du canular se contente d’en recueillir les bénéfices. La victime est piégée, provoquée à dire des âneries, enregistrée à son insu, et finalement soumise à la risée de tous, sans considération aucune du danger qu’on lui fait courir, au nom soi-disant de la liberté d’expression et du droit de rire de tout. En général, le ressort comique plus ou moins admissible de ce type de canular réside dans le fait qu’on amène la personne à croire en une situation absurde et à se ridiculiser en conséquence. Admettons que ce soit tolérable dans ce cas. Mais ici, il ne s’agit pas de cela. Dupont-Aignan n’est pas drôle parce qu’il croit parler à Cantona, il intéresse les chacals parce qu’il livre des commentaires outranciers, comme on le fait parfois quand on s’exprime en privé, sur des personnalités politiques.

Usurpation d’identité et provocation

D’accord, ce n’est pas drôle, mais c’est une information, me direz-vous, sur Nicolas Sarkozy-la-catastrophe-ambulante, sur le pansement-Hollande ou encore Bayrou-le-paysan. Ah ? Parce que les humoristes font de l’information maintenant ? Le simple fait de piéger un politique et de l’amener à faire des confidences sur les candidats à la présidentielle transformerait un amuseur public en journaliste et changerait un canular de mauvais goût en enquête  ? Entre nous, c’est le genre d’information qui ne mériterait pas le cul qui daignerait la chier (1). Et à supposer même que c’en soit une au regard du niveau affligeant du discours médiatique, il n’en resterait pas moins qu’elle a été obtenue de manière déloyale par usurpation d’identité et provocation. Puis diffusée de manière toute aussi déloyale.  Regardons les choses en face. Tout ceci n’a d’autre intérêt que le buzz.  Si l’humoriste rejoint ici le journaliste, ce n’est certainement pas sur le terrain de l’information, mais sur un travers commun aux médias, presse incluse, à savoir la recherche d’audience à n’importe quel prix. Sauf qu’en matière de presse, il existe un code éthique qui empêche en principe de faire n’importe quoi.

A ce stade, je vous mets en garde, je vais m’aventurer dans l’utilisation de concepts dépassés. Celui de responsabilité, par exemple. Les médias sont infiniment dangereux. Quand on travaille pour eux, on a la responsabilité permanente de ne pas nuire inutilement aux personnes que l’on projette  dans la sphère publique.  Et puisque je m’égare dans des valeurs passéistes, autant aller au bout. C’est aussi et peut-être surtout une question d’élégance morale (je vous avais prévenus !).

Encore et toujours la caricature

Qu’on ne s’étonne pas avec des méthodes pareilles que le public conspue les médias. Et qu’on ne vienne pas se plaindre du manque d’intérêt des français à l’égard des élections ou de leur méfiance vis à vis des politiques. L’anti-sarkozysme qui atteint des excès délirants, le goût des petites phrases plus ou moins assassines, le désintérêt à l’égard des sujets de fond, la critique systématique et caricaturale, la confusion de plus en plus grande entre humoristes et journalistes, tout ceci concourt à créer un climat déplorable. Dahan n’a fait qu’aller un peu plus loin que les autres, c’est tout. Et puisqu’il a entrouvert une porte, il est à craindre que des légions s’y engouffrent. Le fait que cela ne choque quasiment personne, pas même l’intéressé, est remarquable. On dit que Nicolas Dupont-Aignan aurait été embarrassé et en même temps plutôt satisfait du buzz ainsi suscité autour de sa campagne. Réaction sincère ou peur en s’indignant d’aggraver la situation ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr, c’est qu’en ne protestant pas, il conforte un système affligeant. On ne peut donc que renvoyer dos à dos les protagonistes de cette triste affaire puisque, au fond, tous deux semblent y trouver un intérêt. Comédie humaine.

La vraie victime de tout ceci, c’est encore et toujours le public. C’est aussi une certaine idée de la démocratie. Car au nom de la transparence et de la liberté d’expression, on dessine une image du monde politique à la fois caricaturale et dévoyée. L’objectivité a depuis longtemps cédé la place aux analyses partisanes, nourries d’allergies épidermiques et d’enthousiasmes aussi fugaces qu’irrationnels. Le factuel s’incline face à l’opinion. La raison s’éclipse au profit de l’émotion. Et comme si cela ne suffisait pas, on simplifie au maximum le discours pour le rendre accessible à des citoyens que l’on imagine complètement décérébrés  et dont on pense qu’ils n’attendent qu’une chose, c’est de se divertir. Hors de l’éducation systématique à la bien pensance, pilotée par une certaine gauche germano-pratine aux tendances dangereusement messianiques, rien d’autre ne semble avoir d’importance. Ni l’intelligence du discours, ni le respect d’un certain nombre de valeurs. Moins encore la vérité ou à tout le moins la description objective des faits. Le résultat est à vomir.

(1) Cette savoureuse formule n’est pas de moi. Je l’ai tirée du film Molière avec Romain Duris et Fabrice Luchini.

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