La Plume d'Aliocha

27/02/2012

Comme un toro dans l’arène…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:05

Ah, comme nous sommes démunis, nous les journalistes,  face à l’habileté et parfois même la rouerie  des politiques !

Voilà bien longtemps qu’ils sont rompus aux techniques de rhétorique, surentraînés par leurs conseils en communication qui leur font subir des séances de « media training » et parfaitement au fait des contraintes et des travers des médias dont ils jouent avec maestria. De fait, le journalisme se fracasse sur le mur infranchissable de la communication.

Sans doute est-ce sur la base de ce constat qu’a été conçue l’émission Des paroles et des actes sur France 2. Tout semble en effet y avoir été pensé au millimètre pour tenter de rééquilibrer le rapport de force.

Interview ou corrida ?

C’est ainsi que l’invité  est confronté durant plus de deux heures à plusieurs journalistes ainsi qu’à des adversaires politiques. On se croirait dans une arène. Les jingles font office de Paso doble, les journalistes de toreros, les adversaires de banderilleros. Et comme si cela ne suffisait pas, on y ajoute des exercices d’un nouveau genre. En début d’émission, l’analyse critique de la gestuelle et du vocabulaire de l’intéressé fait songer au premier tercio d’une corrida, lorsque le picador blesse le toro pour l’affaiblir. Quant à la conclusion, qui prend la forme d’un réquisitoire mené par deux journalistes témoins à qui l’on demande s’ils ont été convaincus par la prestation, elle rappelle le moment où l’on applaudit – ou pas – la dépouille du toro à l’issue du combat.  Pour ma part, j’avoue être assez dubitative en ce qui concerne la pertinence et l’efficacité de ces deux rubriques. Le montage du départ destiné à dévoiler les tics de comportement et de langage, par sa nature même de « best off », est sujet à caution. Sur le fond, l’analyse n’apporte pas grand chose et flirte même dangereusement avec la psychanalyse sauvage. Je sais qu’il est devenu à la mode, depuis l’accession de Nicolas Sarkozy à la tête de l’Etat, de traquer les tares psychologiques des candidats. Mais ne faut-il pas nécessairement être un brin déséquilibré pour se rêver à la présidence de la République ? Quant aux commentaires de fin d’émission, ils n’engagent que ceux qui les tiennent et risquent d’accroître le décalage entre l’élite médiatique et les téléspectateurs. Par ailleurs, il y a quelque chose de dérangeant dans cette manière de parler d’un individu en sa présence, sans lui laisser la faculté de répondre.

Monologuer pour éviter les questions qui dérangent

Dans l’émission diffusée jeudi et consacrée à Marine Le Pen, la candidate du Front National a été confrontée successivement à François Lenglet, directeur de la rédaction de BFM Business, Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, Fabien Namias, rédacteur en chef du service politique de France 2 et enfin Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche. Elle a d’ailleurs pris la main en refusant de débattre avec ce-dernier, contrairement à ce qu’avaient prévu les organisateurs de l’émission. Savoir si cela a servi son image ou le contraire relève de la voyance ou des sondages, ce qui revient au même.  Je ne me hasarderais donc pas sur ce terrain. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’elle est parvenue grâce à ce coup d’éclat à imposer ses règles. Pour le reste, en digne avocate, Marine Le Pen a utilisé l’arme du monologue afin d’éviter le plus possible de répondre aux questions. C’est en particulier la stratégie qu’elle a déployée face à François Lenglet,  l’interlocuteur qu’à l’évidence elle redoutait le plus. En témoignent le nombre d’analyses de l’intéressé qu’elle avait amenées sur le plateau pour les lui opposer, la longueur des tirades qu’elle est parvenue à placer afin d’utiliser à son avantage le crédit-temps dédié à l’interview économique, ses protestations systématiques contre les questions posées et, surtout, cette fraction de seconde de panique pure qu’une caméra est parvenue à capter dans son regard au beau milieu de l’entretien. Et pour cause. Face aux questions précises de François Lenglet et à ses graphiques désormais légendaires, la candidate a été prise en défaut sur la cohérence de son programme économique. Ici, le journalisme a enfin fonctionné.

Ce qui montre au fond qu’on peut inventer toutes les techniques imaginables pour affronter un politique, multiplier les interlocuteurs et les angles d’attaque,  parsemer le tout d’analyses psychologiques plus ou moins hasardeuses et d’opinions personnelles mêlant le miel et la ciguë, l’arme la plus efficace – à mon sens –  demeure l’interview classique s’appuyant sur une connaissance approfondie des dossiers. Le reste n’est que fioritures. Il est vrai que, contrairement au toro, le  politique sait ce qu’il va lui arriver et peut donc s’y préparer, mieux, retourner les pièges contre ceux qui les tendent. En revanche, contre les questions précises, les faits et les chiffres, trouver des parades s’avère beaucoup plus délicat.

NB : A ceux qui tiqueraient sur l’orthographe de « toro » en lieu et place de « taureau », je précise que c’est l’usage lorsqu’on parle de tauromachie. 

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