La Plume d'Aliocha

24/01/2012

Virus médiatique

Il n’est jamais inutile de s’observer soi-même. J’entends par là non pas de se regarder le nombril avec éblouissement ou au contraire dans le tourment du jugement intime et de la culpabilité, mais plutôt de s’étudier « scientifiquement ». D’abord, cela permet de se connaître et à travers soi de découvrir l’humain ; « on ne comprend bien que ce que l’on sent en soi » écrivait Steinbeck. Ensuite, cela offre l’opportunité de se corriger en cas de dérapage.

Oh Ricoeur ennemi !

Tenez par exemple, ce soir avant de quitter le bureau j’avais prévu de lire le discours prononcé il y a quelques jours par la présidente du Tribunal de grande instance de Paris lors de la rentrée solennelle pour en tirer éventuellement le contenu d’un article. Chaque année en effet les juridictions de France et de Navarre ont l’excellente habitude de marquer un temps d’arrêt durant une heure afin de dresser le bilan de l’année écoulée et d’évoquer les actions à venir. Tout ceci se fait en grande pompe (pas de s à pompe, je viens de vérifier, à moins qu’il ne s’agisse de désigner des juges ayant chaussé des souliers trop grands pour eux, mais ce n’est pas le sujet ici), en grande pompe donc, juges en robe, officiels divers et variés en grande tenue, journalistes et tapis rouge.

J’étais pressée. Je suis toujours pressée, c’est lié à l’époque, à mon tempérament, et au métier de journaliste. Les médias sont plus pressés que les autres. Au point que cela frise la folie. On a beau en être conscient, on continue, pire même, on accélère. Bref, je tournais les pages du discours, lisant la chose en diagonale pour trouver le chiffre, l’information pratique, l’annonce, la critique au gouvernement, la plainte sur les moyens et autres déclarations qui font le miel du journaliste. Las ! Je ne voyais partout que des allusions à Marcel Gauchet, Platon, Paul Ricoeur, Edgar Morin. Tout le texte n’était qu’une longue réflexion philosophique sur le rôle de la justice dans une société en crise, sur fond de mondialisation et alors que l’Etat recule.

Fichu Jiminy Cricket !

Déçue et irritée, j’étais sur point de reposer le texte sur la pile vacillante des choses à faire, tout en me demandant ce que j’allais bien pouvoir écrire sur cette rentrée, lorsqu’une petite voix intérieure m’a murmuré : « N’est-ce pas toi qui te plains continuellement de l’accélération du temps médiatique ? De la superficialité de l’univers dans lequel tu évolues ? Du travail toujours moins intéressant que l’on te réclame ?  Ne pestais-tu pas il y a 5 minutes encore contre les mails dégoulinant de flatterie des attachés de presse, les menaces à peine voilées de ceux que tu interviewes (je dine régulièrement avec votre président, sachez-le !), les manoeuvres de séduction des gens prêts à n’importe quoi pour être cités dans un article, les déclarations floues des experts qui prétendent savoir et en réalité ne savent rien, le vacarme médiatique et la vanité grandissante de son discours « . J’en passe et des meilleures, tant il m’arrive quand je suis un peu fatiguée d’éprouver une profonde révolte face à cette comédie humaine, toute entière pétrie  d’ego surdimensionnés, d’intérêts mesquins, et d’hypocrisie crasse. « Et tu méprises ce discours parce qu’il ne t’a pas servi tout cuit le contenu d’un article facile ? » a continué l’espèce de Jiminy Cricket qui s’était invité de manière fort intempestive dans mon cerveau à la faveur de la solitude des bureaux déserts en cette heure tardive.

Alors, j’ai repris le texte et, cette fois, je l’ai lu tranquillement. Cette juge avait raison de convoquer les grands philosophes au chevet de la justice.   Son propos était aride, mais nécessaire. Du coup, j’ai décidé que j’en parlerai. Parce qu’il est intéressant et parce qu’il ne faut pas décourager ceux qui osent encore tenir la bride haute aux gens comme moi en continuant de citer Ricoeur, même si c’est moins « vendeur » qu’une pique à l’encontre du ministre ou qu’une énième plainte contre le manque de moyens du système. Saleté de virus médiatique !

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