La Plume d'Aliocha

10/01/2012

Chroniques minuscules du Paris souterrain

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:33

Vendredi dernier, j’ai reçu un mail d’un jeune éditeur, Rue Fromentin. Un auteur que je ne connaissais pas, Bertrand Guillot, touché par  l’un de mes billets, m’envoyait son livre. Je l’ai reçu hier matin et lu dans la journée. Bertrand Guillot aime le métro, et puis il croit aux ondes, aux bonnes comme aux mauvaises, aux instants de grâce et aux rencontres inopinées. Cela tombe bien, moi aussi.

Dans « Le métro est un sport collectif », l’auteur nous raconte ces anecdotes émouvantes, drôles, irritantes ou édifiantes, ces fragments de vie qu’il a saisis au vol dans notre enfer souterrain. Il aurait aimé dessiner – comme je le comprends ! – il se contente d’écrire, pour notre plus grande joie. Et l’on se prend au jeu, filant d’une histoire à l’autre avec avidité. Ne l’aurait-on pas croisé par hasard (tiens, les mêmes lignes, les mêmes stations), ne va-t-on  pas découvrir au fil des pages qu’une scène nous a émus ensemble sans que nous le sachions ? De la grande bourgeoise mi-effrayée mi-dégoutée par la foule des voyageurs, au planton qui bouche la porte, en passant par le jeune SDF qui a faim, Bertrand Guillot fait jaillir devant nos yeux des inconnus étrangement familiers. Il brosse en quelques traits le portrait d’une femme qui pleure, d’une gamine qui dit merci, d’un « gros con » en survêtement qui écoute sa musique trop fort ou encore d’une SDF récitant Prévert. J’allais dire « ils sont tous là »,  je corrige « nous sommes tous couchés sur ces pages », tour à tour émus ou émouvants, stupides ou magnifiques, selon les jours, la magie de l’instant ou la fatigue d’une journée trop lourde. Inlassablement, l’auteur cherche derrière les solitudes isolées des heures creuses ou additionnées à l’infini des périodes de pointe, les histoires secrètes, les rencontres possibles, les miracles qui soudain s’ébauchent. Un geste de solidarité, une phrase qui touche, des regards qui se croisent, un morceau de conversation, des éclats de rire. La poésie de la vie. Et parfois des mots qui dérapent des situations qui tournent au ridicule, voire à la galère.

Extrait :

« Ligne 4, Gare du Nord, 14 h 35.

Les portes de la rame se sont refermées, le train ne repart pas.

Crachotement dans le haut-parleur, la voix du conducteur depuis sa cabine.

– Eh, vous arrêtez de bloquer les portes, là, dans la rame du fond ? Vous n’avez pas acheté le train !

J’ai connu plus fin.

L’arrêt se prolonge.

– Bon l’abruti, tu la lâches, cette porte ?

Maintenant c’est sûr, l’abruti ne risque pas de lâcher l’affaire. Question d’honneur. J’ai appris ça en psycho au CE1, mais les programmes ont peut-être changé dans la cour d’école ».

Le métro, c’est nous

Ainsi effleure-t-il ce que nous devinons tous, figés que nous sommes derrière nos masques d’usagers fatigués, hostiles ou simplement fermés, qu’il y a là, sous terre, dans ce lieu bruyant, malodorant, inconfortable, un profond mystère. Dostoievski a passé 4 ans au bagne. Que vient-il faire dans cette histoire, me direz-vous ? Eh bien il en est rentré en disant qu’il avait découvert là-bas  la plus terrifiante des noirceurs et la plus belle des lumières. En fait, il y avait rencontré l’homme. C’est à partir de là qu’il a écrit ses 4 plus grands romans. Il n’est pas impossible que ce que nous découvrions dans le métro, serrés les uns contre les autres, partageant souvent le même stress et parfois les mêmes émotions, c’est l’universel humain.  Certes, le métro n’est pas rempli de criminels, mais il a quelque chose de carcéral. Nous y sommes enfermés, pour le meilleur et pour le pire. Cela expliquerait que certains le détestent, quand d’autres éprouvent pour lui une étrange fascination. Le métro, c’est nous.

Le petit homme…

Son livre m’a rappelé une autre anecdote. C’était il y a longtemps, à l’époque où le métro me faisait encore peur. Je rentrais chez moi un peu tard par la Ligne 1, celle qui traverse Paris d’ouest en est, La Défense – Château de Vincennes. La rame était presque vide. A chaque arrêt, j’observais avec anxiété les montées et les descentes, redoutant l’individu fou, ivre, malintentionné ou les trois à la fois qui viendrait troubler mon voyage, voire m’obligerait à descendre, attendre une autre rame ou rentrer à pied. Ne riez pas,  j’avais mes raisons. En ce temps là, j’attirais par un mystérieux maléfice tout ce que le métro comptait de gens bizarres. Le wagon venait de refermer ses portes, tout semblait tranquille et le train filait dans son tunnel. Jusqu’au moment où je sentis quelques chose tirer le bas de mon pantalon. Il faut dire que je surveillais la situation à ma hauteur de jeune fille assise, ignorant que les souterrains dissimulent parfois des lieux plus profonds. Je baissais les yeux et ressentis la frayeur de ma vie. Un tout petit homme souffrant de multiples infirmités qui le rendaient difforme circulait allongé sur une planche à roulettes et cherchait à attirer mon attention en agrippant mes vêtements. Sans doute voulait-il une pièce. Comprenant que j’étais paralysée de terreur, ils lâcha l’affaire et se propulsa vers le voyageur suivant. Quand la rame s’arrêta à quai, un homme que je n’avais pas aperçu et qui était sans doute son copain  de galère l’attrapa d’une main et le coinça sous son bras, s’empara de la planche de l’autre et quitta le wagon pour se diriger vers le suivant. Aujourd’hui, j’en ris…

Bertrand Guillot – Le métro est un sport collectif – Editions Rue Fromentin 2012 – 12 euros. En librairie le 26 janvier.

 

Mise à jour 11h33 : en fait, c’est à ce billet que songeait l’auteur. Je viens de recevoir un deuxième exemplaire du livre, dédicacé celui-ci. Merci Bertrand pour cette délicate attention. Je déposerai dans le métro le premier exemplaire reçu par erreur, pour qu’il poursuive sa destinée…

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