La Plume d'Aliocha

31/01/2012

A propos du drôle de concept de « star du journalisme »

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:39

C’est un fait. François Lenglet, directeur de la rédaction de BFM Business, a été bon lors de l’interview du chef de l’Etat, dimanche dernier. Carré, technique, incisif, courageux. Même la légère anxiété que laissait transparaître son attitude avait quelque chose de rafraichissant par rapport à ses confrères rompus à l’exercice et finalement un peu trop émoussés. En plus, cela fait toujours du bien de voir un « nouveau » visage. Enfin, pas si nouveau que cela tout de même. Il apparait de plus en plus souvent sur les plateaux ces derniers temps. Son calme, sa voix grave et posée, son sérieux, tout tranche avec la petite musique habituelle des commentateurs attitrés. On a le sentiment en l’écoutant que ce journaliste-là bosse ses dossiers. Inutile pour lui de manier la provocation, l’ironie ou l’argument idéologique (je ne dis pas qu’il n’a pas de conviction, mais qu’il part d’une solide connaissance des sujets), il sait et ça se voit.

Ce qui est étrange et légèrement inquiétant, c’est le nombre d’articles éblouis que lui consacrent ses confrères depuis quelques jours. Comme s’ils découvraient tout juste son existence. Ou pire, comme si le fait d’avoir interrogé le chef de l’Etat le faisait soudain entrer dans la cour des grands. Voilà bien un travers typiquement médiatique que d’attendre qu’un individu soit estampillé par le pouvoir pour soudain en découvrir les mérites. Au passage, quel paradoxe pour une profession qui se définit précisément comme un contre-pouvoir !  En réalité, ce choix d’introduire dans le panel des interviewers un journaliste spécialisé est une illustration supplémentaire de l’importance prise par l’économie et la finance dans la politique. Du coup, les princes du métier découvrent effarés que l’économie peut être abordée sous un angle plus technique que politique. Car Lenglet est un technicien. Il a piloté le magazine Enjeux-Les Echos, avant de diriger La Tribune pour finalement prendre la tête de BFM Business. Il appartient donc à l’univers de la presse spécialisée située légèrement en-dessous, dans l’aristocratie médiatique, des figures des quotidiens et hebdomadaires dits généralistes (Le Figaro, Le Monde, Libé, L’Obs, Le Point, l’Express, Marianne etc.) et des pointures de la radio et de la télévision.

Le JDD l’a interviewé, le 30 janvier. Je vous recommande de lire l’entretien, sa vision du métier est intéressante. Emmanuel Beretta lui a consacré une chronique titrée : « François Lenglet confirme qu’il est une star ! ». Rue89 annonce la naissance d’un nouveau chouchou  et parle d’un journaliste « à la mode » qui n’a déjà plus le temps de répondre aux interviews ! Avant même le fameux show présidentiel, Le Figaro l’avait interrogé sur la préparation de l’épreuve. Sans compter 20 minutes qui lui demande aujourd’hui comment il vit les commentaires élogieux dont il a fait l’objet sur Twitter.

Et l’on frissonne à la vue de cet emballement. Par pitié, laissons-le bosser. Ne le changeons pas en journaliste à paillettes, en idole des plateaux télé. N’en faisons pas une « star ». Il n’y a pas de star, ou plus exactement, il ne devrait pas y avoir de « star » dans ce métier, mais juste des professionnels qui sont bons ou pas.

30/01/2012

Adieu mon journal….

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:27
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Voilà, La Tribune, c’est fini. La Une que vous voyez en illustration est celle du numéro d’aujourd’hui. Le dernier.

Il est temps pour moi de lever un coin du voile. J’y travaillais en tant que free lance depuis 1997. Je me souviens de mes débuts dans les pages Finance & Droit animées par Dominique Mariette et illustrées par Chimulus.  A l’époque, nous disposions de 10 000 signes par page : un article, un rebond, un dessin. Peut-être même une colonne, je ne suis plus très sûre, c’est si loin. Si vous saviez la maestria avec laquelle Chimulus illustrait les sujets les plus arides ! C’est cela un journal, des talents unis par la passion de l’information.

Et puis les pages ont rétréci comme une peau de chagrin pour se réduire à 6 000 signes. Demandez-vous pourquoi la presse papier se meurt… La réponse est simple, parce qu’elle se suicide.  Les consultants m’expliqueront avec force analyses très savantes qu’Internet, que les lecteurs, que le marché, etc. Il n’y a jamais eu de place en France pour deux quotidiens économiques, me répétait-on régulièrement ces dernières années.

Peut-être…Personnellement, je suis convaincue du contraire. D’autres journaux dont on prédisait la disparition ont su opérer leur reconversion. L’Agefi par exemple. Le quotidien papier a disparu, c’est vrai, mais en vertu d’un choix stratégique réfléchi, pas à la barre du tribunal, dans l’échec et les larmes.

Adieu mon journal. Je ne t’attraperai plus au vol en passant devant un kiosque, ton encre ne me tachera plus les doigts, je n’inscrirai plus sur mon agenda « dossier la tribune ». J’ai rendu mes deux derniers articles, la gorge nouée et le coeur lourd, jeudi 5 janvier. Merci à Dominique, Jean-Philippe, Eric, Matthieu et Thierry pour leur confiance, et bonne chance à ceux de mes confrères qui en plus de la tristesse de voir disparaître leur journal vont perdre leur emploi.

A cet instant, j’ai une pensée pour tous ceux qui traversent la même épreuve dans d’autres secteurs. Cette épreuve qu’un bel article publié dans tes colonnes a qualifiée de « chagrin d’honneur ». « Putain, c’est dur ! » m’écrivait un confrère hier soir tard en m’envoyant le PDF du dernier numéro.  Oui, Thierry, je confirme, ça fait mal…

Je tourne la dernière page de ton dernier numéro en même temps qu’une page de ma vie. Je me souviendrai longtemps de toi comme je me souviens de l’hebdomadaire où je suis tombée amoureuse de ce métier, un jour de l’été 1995. Celui-là aussi est mort d’avoir été mal géré.

Adieu, mon journal. Ta dernière Une m’arrache un sourire au milieu des larmes. Je reconnais bien là l’esprit impertinent qui n’a jamais cessé de t’animer durant toutes ces années. Tu manqueras à tes journalistes, aux lecteurs et à la presse française.

Adieu mon journal. On dit que ton nom va te survivre sur la toile. Que le sort lui soit favorable.

28/01/2012

Une simple histoire d’homme et de rocher ?

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 12:57
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L’actualité nous sert parfois de ces faits divers si signifiants qu’ils prennent des allures de mythe.

Tenez par exemple, le naufrage du Costa Concordia. Qui aurait imaginé que ce monstre de près de 300 mètres de long pourrait ainsi se fracasser sur un rocher à quelques centaines de mètres des cotes d’une petite ile italienne ? Il y a eu des morts. L’épave du bateau fait craindre aujourd’hui une pollution massive, à cause du carburant bien sûr, mais aussi des médicaments, des peintures, du mobilier, de l’eau des piscines… Une gigantesque poubelle flottante échouée dans un lieu évidemment dédié à la pêche et au tourisme.  Quand les dieux se jouent des hommes, ils ont souvent la main lourde sur les symboles. Les auteurs antiques l’avaient bien compris, visiblement, nous l’avons oublié…Sans compter ce capitaine accusé d’avoir quitté son navire, songez donc ! Et cette petite fille d’une miraculée du Titanic, sauvée à son tour d’un naufrage similaire un siècle plus tard. Quelle leçon sur le fait que nous n’avons précisément tiré aucune leçon du Titanic. Et puis ce curé, qui avait dit à ses ouailles qu’il partait en retraite et dont Facebook a dévoilé le mesquin mensonge. Dans ce monde sans repère…

Profits identifiés, risques méprisés

A l’origine de tout ceci ? Une erreur humaine, mais surtout, avant cela, la folie de l’argent. Il faut construire toujours plus grand, pour accueillir toujours plus de passagers et augmenter la rentabilité. Et tant pis si, comme le soulignait Marianne la semaine dernière dans son édition papier, les secours financés par l’argent public ne sont plus adaptés à la taille de ces géants des mers à capitaux privés. Après tout, pourquoi s’en soucier ?  Tout est sous contrôle répètent à l’envi ceux qui calculent les profits plus facilement qu’ils n’évaluent les risques. Je gage que nous allons découvrir au fil des investigations qu’on s’est davantage préoccupé lors de sa construction puis de sa mise en service de la rentabilité de ce casino flottant que de sa sécurité.  Classique.

Et le système dans tout ça ?

Le fait que le capitaine puisse être lourdement soupçonné d’avoir abandonné son bateau en laissant sur place des passagers en détresse n’est pas surprenant pour qui prend la peine d’observer de près cette histoire. C’était prévisible et même logique. Si la course au profit devient la valeur fondatrice d’une activité, alors toutes les autres valeurs cèdent le pas. Comme disait Audiard : « quand on parle oseille à partir d’un certain chiffre tout le monde écoute ». Et tout le monde n’écoute même plus que cela. S’il est coupable, il sera condamné. Mais il faudra aussi s’interroger, comme pour la finance, sur le système qui a façonné l’homme. Quelques spécialistes se réuniront dans des lieux confidentiels, d’ailleurs, ils ont déjà commencé à le faire, et nous sortiront de timides mesurettes consensuelles qui n’embêteront personne. On dit que 85% des accidents en mer sont d’origine humaine. Alors, on réfléchit à la manière de réorganiser le pouvoir de décision à la tête de ces navires, sur le modèle de ce que qui se fait dans l’armée. Réduire la taille des bateaux ? Si vous voulez, mais  on multipliera d’autant les bâtiments et donc les risques de naufrage, confiait sans rire ce matin un spécialiste aux caméras de BFM TV. On trouve toujours d’excellents arguments pour construire plus grand, plus sophistiqué, plus rentable et plus fragile. J’attends d’ailleurs l’argument démocratique : les croisières à la portée de tous ! Et puis celui de l’emploi, qui ne manquera pas de surgir aussi. Parce que, mes bons amis, en temps de crise, on n’attaque pas une entreprise qui nourrit des milliers de salariés.

Ecran de fumée et bouc-émissaire

Alors on continuera, jusqu’au prochain naufrage, d’un navire, d’une centrale nucléaire ou du système financier. Au-delà de l’apparente sécurité de nos systèmes si rutilants de puissance et de sophistication, nous allons devoir nous habituer à vivre dans un monde où les risques seront à la mesure du gigantisme de nos constructions. Seulement voilà, cette question là ne sera pas abordée. C’est le grand secret. Un procès retentissant contre le capitaine nous offrira l’écran de fumée parfait d’un bouc-émissaire idéal. Condamner l’homme pour sauver le système est devenu une habitude. Des légions d’avocats brillants s’en sont fait une spécialité partout dans le monde, épaulés par des experts plus ou moins indépendants. On achète beaucoup de choses avec l’argent. Quant à la class-action contre la compagnie, elle se soldera par une transaction qui laissera planer le doute sur la délicate question de la responsabilité. Circulez, y’a rien à voir.

Catastrophe suivante ?

24/01/2012

Virus médiatique

Il n’est jamais inutile de s’observer soi-même. J’entends par là non pas de se regarder le nombril avec éblouissement ou au contraire dans le tourment du jugement intime et de la culpabilité, mais plutôt de s’étudier « scientifiquement ». D’abord, cela permet de se connaître et à travers soi de découvrir l’humain ; « on ne comprend bien que ce que l’on sent en soi » écrivait Steinbeck. Ensuite, cela offre l’opportunité de se corriger en cas de dérapage.

Oh Ricoeur ennemi !

Tenez par exemple, ce soir avant de quitter le bureau j’avais prévu de lire le discours prononcé il y a quelques jours par la présidente du Tribunal de grande instance de Paris lors de la rentrée solennelle pour en tirer éventuellement le contenu d’un article. Chaque année en effet les juridictions de France et de Navarre ont l’excellente habitude de marquer un temps d’arrêt durant une heure afin de dresser le bilan de l’année écoulée et d’évoquer les actions à venir. Tout ceci se fait en grande pompe (pas de s à pompe, je viens de vérifier, à moins qu’il ne s’agisse de désigner des juges ayant chaussé des souliers trop grands pour eux, mais ce n’est pas le sujet ici), en grande pompe donc, juges en robe, officiels divers et variés en grande tenue, journalistes et tapis rouge.

J’étais pressée. Je suis toujours pressée, c’est lié à l’époque, à mon tempérament, et au métier de journaliste. Les médias sont plus pressés que les autres. Au point que cela frise la folie. On a beau en être conscient, on continue, pire même, on accélère. Bref, je tournais les pages du discours, lisant la chose en diagonale pour trouver le chiffre, l’information pratique, l’annonce, la critique au gouvernement, la plainte sur les moyens et autres déclarations qui font le miel du journaliste. Las ! Je ne voyais partout que des allusions à Marcel Gauchet, Platon, Paul Ricoeur, Edgar Morin. Tout le texte n’était qu’une longue réflexion philosophique sur le rôle de la justice dans une société en crise, sur fond de mondialisation et alors que l’Etat recule.

Fichu Jiminy Cricket !

Déçue et irritée, j’étais sur point de reposer le texte sur la pile vacillante des choses à faire, tout en me demandant ce que j’allais bien pouvoir écrire sur cette rentrée, lorsqu’une petite voix intérieure m’a murmuré : « N’est-ce pas toi qui te plains continuellement de l’accélération du temps médiatique ? De la superficialité de l’univers dans lequel tu évolues ? Du travail toujours moins intéressant que l’on te réclame ?  Ne pestais-tu pas il y a 5 minutes encore contre les mails dégoulinant de flatterie des attachés de presse, les menaces à peine voilées de ceux que tu interviewes (je dine régulièrement avec votre président, sachez-le !), les manoeuvres de séduction des gens prêts à n’importe quoi pour être cités dans un article, les déclarations floues des experts qui prétendent savoir et en réalité ne savent rien, le vacarme médiatique et la vanité grandissante de son discours « . J’en passe et des meilleures, tant il m’arrive quand je suis un peu fatiguée d’éprouver une profonde révolte face à cette comédie humaine, toute entière pétrie  d’ego surdimensionnés, d’intérêts mesquins, et d’hypocrisie crasse. « Et tu méprises ce discours parce qu’il ne t’a pas servi tout cuit le contenu d’un article facile ? » a continué l’espèce de Jiminy Cricket qui s’était invité de manière fort intempestive dans mon cerveau à la faveur de la solitude des bureaux déserts en cette heure tardive.

Alors, j’ai repris le texte et, cette fois, je l’ai lu tranquillement. Cette juge avait raison de convoquer les grands philosophes au chevet de la justice.   Son propos était aride, mais nécessaire. Du coup, j’ai décidé que j’en parlerai. Parce qu’il est intéressant et parce qu’il ne faut pas décourager ceux qui osent encore tenir la bride haute aux gens comme moi en continuant de citer Ricoeur, même si c’est moins « vendeur » qu’une pique à l’encontre du ministre ou qu’une énième plainte contre le manque de moyens du système. Saleté de virus médiatique !

22/01/2012

Et si l’on sauvait La Tribune ?

Voilà une initiative aussi originale qu’inattendue ! Le Un mystérieux directeur administratif et financier de La Tribune, Thierry Fortin, vient d’envoyer un communiqué de presse indiquant qu’il avait déposé au Tribunal de commerce une offre de reprise. Les juges consulaires se prononceront le 30 janvier prochain sur l’avenir du journal. Pour l’instant, il semble qu’aucune des trois autres offres n’envisage de conserver le quotidien papier.  Thierry Fortin quant à lui entend au contraire poursuivre la formule actuelle, à savoir un quotidien papier et un site Internet.  Et il appelle la toile à la rescousse en ouvrant un site dédié au sauvetage de La Tribune.

Son projet ? Voici un extrait du communiqué de presse qui en donne les grandes lignes :

« En s’appuyant sur la renommée de La Tribune et la qualité de ses journalistes, de l’ensemble de son équipe rédactionnelle et managériale, Thierry fortin a bâti un plan de reprise reposant sur trois fondamentaux, présentés comme suit :

                        I.         Pérenniser le journal la Tribune afin de :

  1. Soutenir  la liberté d’expression en France.
  2. Soutenir l’éducation économique et financière via cette presse.
  3. Sauvegarder l’ensemble des emplois du groupe (> 150)

                       II.         Développer le journal la Tribune :

  1. Offrir une information spécialisé, flexible et à forte  valeur ajoutée aux entreprises.
  2. Améliorer et dynamiser la commercialisation du Journal La Tribune.

                     III.         Rentabiliser rapidement le groupe :

  1. Lancement d’une offre d’abonnement « A VIE » pour recapitaliser le groupe et apurer son passif.
  2. Mise en place d’une gestion rigoureuse des dépenses du groupe.

 L’objectif de ce plan est d’assurer un retour à la rentabilité immédiate par l’augmentation du chiffre d’affaires associée à une maîtrise stricte des dépenses.

 Pour accompagner cette offre, la mise en place du site www.sauverlatribune.fr doit permettre de valider le business modèle et assurer ainsi le financement nécessaire pour finaliser ce projet.

 Sur le site sont ainsi proposées une formule simple et une option, disponibles immédiatement:

  1. Abonnement d’une durée illimitée « A VIE » à la Tribune du Web pour 1 000 € ttc.
  2. La livraison de la version papier chaque matin à domicile pour 200 € ttc par an.

L’objectif minimal initial du repreneur, condition de réussite du projet de reprise, est de recueillir 20 000 abonnés à cette offre d’abonnement d’une durée illimitée ».

Affaire à suivre…

Mise à jour 14h14 : Thierry Fortin n’est pas le DAF de La Tribune, contrairement à ce que j’ai indiqué par erreur. Le communiqué n’est pas clair, ce d’autant plus que le CV du candidat repreneur ne précise pas les entreprises où il a travaillé. Un confrère du journal vient de m’indiquer par téléphone qu’il avait lui aussi eu un doute en lisant le texte. A priori,  la rédaction a découvert cette offre ce matin.

Mise à jour 16h00 : ça s’agite à La Tribune, selon le CE, il y a des doutes sur le sérieux de l’offre. Le procureur de la République aurait été saisi. Je dis bien « aurait » car l’affaire semble de plus en plus bizarre. 

21/01/2012

Un autre regard sur les candidats aux présidentielles

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 12:56
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Il y a des petits bonheurs dans la vie. Par exemple des gens qui posent un regard différent sur les choses et vous ouvrent l’esprit autant qu’ils vous reposent du sentiment de révolte permanent qu’entretient la bruyante imbécillité médiatique.

Tenez, le magazine Polka (désormais bimestriel) est allé à la rencontre des candidats à la présidentielle. Le photographe Pierre-Anthony Allard, ancien directeur artistique du Studio Harcourt, les a laissés choisir l’endroit où ils souhaitaient être photographiés et nous propose un travail bien intéressant sur  les hommes et les femmes qui font la campagne. Eva Joly dans le Thalys, le regard lointain perché au-dessus de ses fameuses lunettes roses, invite à la méditation. François Bayrou sur le Pont des Arts, souriant sous un parapluie, rappelle une toile de Caillebotte. Jean-Luc Mélenchon à Lorient affiche un sourire crispé en regardant un pêcheur qui semble faire une blague, ciel couvert, éclaircie en vue. Nathalie Arthaud, assise dans la rue, jambes croisées regard direct devant une agence de Pôle emploi lance un cri silencieux. Marine Le Pen pose devant trois drapeaux français. Elle éclate de rire. Un quatrième drapeau porte la mention « liberté » en blanc sur fond bleu. Philippe Poutou est seul devant son usine, assis sur un banc, tandis que Christine Boutin trône sur un fauteuil recouvert d’un tissu pourpre, la nuit, devant l’Assemblée nationale.Dominique de Villepin planté au milieu d’une sculpture moderne ressemble à un mannequin d’un catalogue Burberry’s. François Hollande  incarne une déclinaison de la force tranquille, sur le toit de l’assemblée. En arrière plan, le Panthéon à gauche, une église à droite. Il y en a d’autres.

Ces photos auraient pu accentuer davantage encore le caractère superficiel du débat politique, s’inscrire dans le mouvement qui tend à « vendre » un candidat comme un baril de lessive, déraper dans une logique de vote « à la tête du client », ou bien encore prétendre opérer une psychanalyse aussi sauvage que discutable. En réalité, c’est tout le contraire. Elles suscitent une réflexion d’une étonnante profondeur sur la campagne présidentielle. Ce sont des images qui parviennent à distancier toutes les autres images, qui racontent une  histoire différente des discours et des analyses critiques. Leur juxtaposition dans un même article n’est d’ailleurs pas la moindre de leurs vertus. Il faut tourner les pages, revenir en arrière, détailler chaque photo, méditer, se laisser entraîner par le photographe et son modèle dans une histoire. Et voir surgir tout à coup le paysage politique français, les maux de la société, ses rêves, ses interrogations.  Le making-of est ici. Il vous donnera un aperçu des photos, mais je ne peux que vous recommander d’aller au moins feuilleter le magazine au kiosque. Rien ne remplace le papier. Ce d’autant plus que ce numéro de Polka propose bien d’autres sujets intéressants sur le Bolchoï, l’Irak, la Mafia sicilienne, les Restos du coeur…

20/01/2012

L’info business bling bling

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:57
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Peuple d’internet, réjouis-toi ! Lundi, les anges du business t’offriront un nouveau site d’information tout droit importé de la patrie du journalisme d’investigation, du hamburger et des crises financières à répétition. Tu vas enfin goûter les délices de l’information, la vraie, avec la naissance du Huffington Post à la française. En principe, nous devrions entendre à cet instant précis une sonnerie de trompettes, mais c’est l’ennui avec l’écrit, on ne peut pas y glisser de son. Considérons donc que les trompettes ont résonné pour saluer l’événement. D’ailleurs, on peut y ajouter quelques roulements de tambours, ça ne coute rien.

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, c’est l’icône du journalisme TV des années 80 qui va en prendre la tête : Anne Sinclair. Les moins de 20 ans la connaissent à un autre titre, mais chut, ça c’est la vie privée. Et comme le dit l’idole des plus très jeunes dans l’interview accordée à l’hebdomadaire qui nourrit la femme moderne – Elle – « ça-ne-vous-re-gar-de-pas! » (prononcer en martelant les mots d’un air de maîtresse d’école en colère ). Elle explique aussi qu’elle n’est pas une sainte mais une femme libre. C’est marrant, tout ceci me rappelle des tubes des années 80. Tenez Sardou pas exemple qui attendait la femme qui ferait « bander la France », ou bien Cookie Dingler qui scandait « ne la laisse pas tomber, elle est si fragile, être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile ». Bref, il faut lire l’excellent papier de Libé sur la nouvelle chef du nouveau site d’information pour se convaincre de l’incroyable pertinence du casting.

Je vous accorde qu’on aurait pu aussi choisir un journaliste spécialisé dans le web ou ayant au moins de solides connaissances de la chose, affichant par ailleurs un joli parcours professionnel et témoignant de qualités managériales incontestables (celui qui connait cet oiseau rare est prié de m’en communiquer le nom par mail d’urgence). On aurait pu. Mais cela aurait été d’un conventionnel affligeant. Faut pas s’étonner avec des idées pareilles que la presse souffre actuellement. Non, le casting de rêve c’est un nom connu (et Dieu sait que celui-ci l’est) et un carnet d’adresses long comme le bras, dixit Libération. Eh oui, être la femme d’un leader politique, c’est la clef aujourd’hui pour devenir une journaliste compétente. Evidemment, il y aura toujours des esprits mesquins et jaloux pour soulever la poussiéreuse question de l’éthique. Laissons-les patauger dans leurs rêves périmés. Si la morale présentait un intérêt quelconque dans le business, ça se saurait. Quoi ? Que dites-vous ? Le journalisme joue un rôle fondamental dans la démocratie et doit donc être soumis à une certaine éthique ? Vous retardez, mes amis, allons, vous ne voyez pas que la presse se meurt précisément à cause de ses principes ? Reprenons. J’ajouterais pour ma part que les yeux bleus pervenche ne gâchent rien et que le statut de femme mondialement humiliée donne à la chose la dimension d’un conte de fées moderne. Seulement voyez-vous, en disant cela, je ferais preuve d’une regrettable superficialité (oui, on vous propose une image, mais n’allez surtout pas commenter sur le terrain de l’image, on vous taxerait de misogynie ou autre forme de tare intellectuelle affligeante). Car la dame a du fond. Tenez, par exemple, elle trouve que le journalisme français est bien moins professionnel que son modèle américain (je vous avais prévenu, il ne faut jamais s’en tenir aux apparences, on peut être jolie et intelligente, si !). Elle pense aussi que la classe politique ne se renouvelle pas suffisamment en France. Certes, mais que dire alors de la classe médiatique…? Aïe, voici que le mauvais esprit me rattrape. Il est donc temps que je me taise. Vivement lundi !

19/01/2012

L’hommage de France 2 à Gilles Jacquier

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 23:32
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J’avoue avoir regardé l’émission consacrée par Envoyé Spécial à Gilles Jacquier, tué le 11 janvier à Homs en Syrie, avec une certaine appréhension. J’avais posé sur mon nez les lunettes du citoyen allergique aux médias, scandalisé par l’attention que les journalistes se portent à eux-mêmes, ulcéré pas les clans, les corporations, tout ce qui fait songer qu’il existe une petite bande de happy few dont tous les autres seraient exclus. Je me suis souvenue des attaques contre Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier  et surtout contre la profession à laquelle j’appartiens qui leur a offert quand ils étaient captifs, puis lors de leur libération, cette visibilité que, dit-on, elle refuse aux autres. Cultiver le penser contre soi-même encore et toujours, à la recherche de l’impossible objectivité…

Soit j’ai lamentablement échoué dans l’exercice, soit Envoyé Spécial a réussi son pari : dresser le portrait d’un grand reporter de talent et montrer aux téléspectateurs une autre face du journalisme que celle incarnée par les éditorialistes et les stars de plateaux télé, type Anne Sinclair. Le premier reportage sur les circonstances de sa mort aurait pu tourner au panégyrique larmoyant ou à la colère aveugle vu que l’essentiel des témoins étaient des confrères présents à ses côtés, dont son épouse, qui l’ont vu mourir. En réalité il a réalisé, à mon sens, un remarquable effort d’objectivité en soulevant de très nombreuses questions tout en se gardant de la tentation des réponses faciles. Au passage, le reportage montre bien la difficulté du métier, la vérité qui s’échappe, la fragilité des témoignages, le caractère discutable des preuves. Il laisse transparaître aussi l’insupportable soupçon, à ce jour non-vérifié, du piège soigneusement organisé.

Le deuxième reportage, consacré aux témoignages des gens qu’il a interviewés durant sa carrière et qui rendaient hommage à son humanité, fait voler en éclats l’image traditionnelle du journaliste vautour prêt à tout pour un scoop. Non pas que ce personnage soit une chimère, il existe, mais il n’incarne pas à lui seul le journalisme. Il y a aussi des journalistes qui pleurent devant une scène  insupportable, Gilles Jacquier en faisait partie.

Le troisième enfin, évoquant son parcours à travers quelques images, aurait pu sembler superflu  si les deux premiers n’avaient donné envie de poursuivre quelques minutes de plus la rencontre avec ce professionnel couvert de récompenses (dont le Prix Albert Londres).

L’enquête qui vient d’être diffusée sur la mort de Gilles Jacquier, passionnante,  pourra être visionnée sur le site d’Envoyé Spécial (il y a un petit délai de latence, je ne me souviens plus lequel, entre la diffusion et la possibilité de visionner sur Internet). Elle a le mérite de montrer la complexité de la situation en Syrie, ses zones d’ombre et ses nuances. Par ailleurs, les reportages de Gilles Jacquier sur l’Afghanistan (Grand prix Jean-Louis Calderon et Lauréat du prix Bayeux-Calvados), la Tunisie (Prix Nymphe d’or) et la Libye sont en ligne. Faites leur un triomphe, il mérite cet hommage.

17/01/2012

Courroye et le secret des sources des journalistes

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 23:19
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Le procureur de Nanterre, Philippe Courroye, vient d’être mis en examen dans l’affaire dite des fadettes du Monde. Nous avions longuement discuté de la plainte déposée par le quotidien en septembre 2010. Je me souviens qu’à l’époque, les juristes qui fréquentaient ce blog doutaient de l’interprétation à donner à la nouvelle loi du 4 janvier 2010 sur la protection des sources des journalistes. Le billet valait d’ailleurs bien davantage pour la discussion qu’il avait déclenchée (plus de 300 commentaires !) que pour son contenu. On disait que Le Monde bluffait, qu’il s’offrait un coup de pub (d’ailleurs la toile ricanait), que la loi protégeait bien les sources mais ne prévoyait aucune sanction en cas de transgression, qu’en tout état de cause elle ne s’appliquait pas en l’espèce pour des raisons diverses et variées. Il faut croire que si, puisque c’est la deuxième mise en examen dans ce dossier, après celle de Bernard Squarcini. Affaire à suivre…

 

Mise à jour 18/01 à 20h45 : comme l’a fait très justement observer Jules de diner’s room en commentaires 2 et 7, le fondement juridique de la procédure en cours n’est pas la loi de protection sur les sources. Au temps pour moi et merci à Jules de m’avoir corrigée.

Mots croisés sur du vent

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 13:33
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Yves Calvi a consacré le numéro de Mots croisés hier soir sur France 2 à la dégradation de la note de la France par Standard & Poor’s. J’ai branché l’émission en fond sonore pour m’assurer de ce que je pressentais : qu’on n’y dirait rien de substantiel. Hélas, j’avais raison. A l’exception notable de Cécile Duflot qui a souligné le caractère idéologique d’une partie des critères utilisés par les agences pour nous noter, le reste ne fut qu’un tissu d’invectives entre droite et gauche sur la gravité de la chose, les responsabilités des uns et des autres, et l’incidence de ce foutu Triple A (ou pas) sur le programme des candidats aux présidentielles. Ce n’est pas difficile au fond de déterminer si une émission de télévision est bonne. Il suffit de se demander si on en sort plus intelligent ou non. Or, Yves Calvi avait beau faire, le débat volait au ras des junk bonds. Et je gage que bien des téléspectateurs ont éteint le poste en concluant que cela pouvait être grave ou l’inverse, qu’il fallait sans doute se serrer la ceinture à moins que ce ne soit le contraire, que la droite était certainement responsable de cet état de fait, ou peut-être pas, et que la gauche seule pouvait nous sauver à moins qu’elle ne nous perde définitivement.

Pendant ce temps, à Bruxelles, dans l’indifférence générale – eh oui, on veut bien paniquer les foules sur la perte du Triple A, mais on ne va quand même pas se cogner des dossiers techniques incompréhensibles – la Commission européenne poursuit son oeuvre législative, sous la houlette du français Michel Barnier, commissaire européen au marché intérieur. En 2009, elle a adopté un règlement encadrant les agences de notation (critères de notation, indépendance, transparence). En mai 2011, elle a confié la surveillance de celles-ci au nouveau gendarme boursier européen (ESMA). Depuis lors, elle travaille à l’élaboration d’un troisième texte destiné à nous désintoxiquer des agences de notation. En clair, il s’agit de retirer tout ce qui dans la réglementation oblige à se référer aux notes des agences avant d’opérer un investissement (c’est nous qui leur avons confié le pouvoir qu’on leur conteste aujourd’hui), d’ouvrir le marché à la concurrence pour diminuer le poids relatif des trois mastodontes (Fitch, Moody’s, Standard & Poor’s) et de les responsabiliser. Au passage, on peut se demander si elles ne nous en veulent pas un peu de venir les titiller ainsi…Ceci pourrait bien expliquer en partie cela. Jérôme Cahuzac, député PS et président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale,  a lancé sur le plateau de Calvi hier soir que Nicolas Sarkozy dans son discours de Toulon en septembre 2008 avait promis de s’attaquer aux agences, qu’il n’avait rien fait et qu’il était donc responsable de la situation actuelle. Le propos aurait mérité d’être précisé parce que réduit à cela, c’est une contre-vérité, comme on dit aujourd’hui. Il n’y avait rien à faire en France sur le sujet puisque tout se décidait avec nos partenaires européens. Dieu que nous avons du mal à poser nos lunettes hexagonales, même quand on parle de l’avenir de l’Europe !  Et pourtant, c’est bien à Bruxelles que tout se passe en ce moment. Les décisions qui sont en train d’y être prises, notamment sur les agences de notation,  nous préserveront de la prochaine crise, à moins qu’elles ne nous y précipitent. Voilà qui mérite sans doute que l’on quitte un instant la contemplation obsessionnelle de notre nombril.

Bref, puisque les agences s’invitent dans la campagne présidentielle, je recommande l’émission que leur a consacré Arrêt sur Images avec le député vert européen Pascal Canfin (il a une connaissance technique des dossiers remarquable), fondateur notamment de Finance Watch, une ONG qui s’invite dans la préparation des textes financiers européens au nom des citoyens, et Norbert Gaillard, auteur d’un excellent ouvrage sur les agences de notation. Le seul moyen de se libérer de la panique, c’est d’aller à la source plutôt que de se laisser balloter par les avis des uns et des autres. Ce d’autant plus que le sujet se prête particulièrement bien à l’enfumage…

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