La Plume d'Aliocha

12/11/2011

« Choquons, pour sauver des vies… »

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 21:16

Vous en avez assez du discours aussi vain que convenu des médias ? Vous cherchez de l’information, de la vraie, sur des sujets graves, importants ? Alors courez au kiosque acheter Polka. J’ai déjà parlé deux fois de ce magazine de photojournalisme sur ce blog. Pour les distraits et les lecteurs de passage, petit rappel. Il a été fondé en 2007 par Alain Genestar,  à la suite de son éviction de Paris-Match (Groupe Lagardère) où il occupait le poste de directeur de la rédaction. Souvenez-vous, il avait eu l’outrecuidance journalistique de publier en Une une photo de Cecilia en compagnie de Richard Attias, le 30 aout 2005. Nicolas Sarkozy ne lui a pas pardonné, le journaliste a sauté.

Un autre que lui se serait répandu sur cette injustice, aurait écrit un livre sur la mort du journalisme, puis jeté les gants (1). Alain Genestar a relevé la tête et monté un magazine de photojournalisme en famille, comme pour faire enfin, puisqu’il était libre, le journal de ses rêves. C’est à cela que l’on reconnait un passionné du métier. La bonne nouvelle, c’est que Polka qui était trimestriel jusqu’à présent devient bimestriel (parution tous les deux mois, un bimensuel parait deux fois par mois). Je n’ai pas d’information privilégiée sur le sujet, mais j’en déduis que le journal marche bien et j’en suis heureuse. Le numéro actuellement en vente traite de la Somalie, mais aussi des indignés. Une véritable bouffée d’oxygène au milieu de la superficialité ambiante. Polka a également une galerie à Paris où sont exposés les photographes qui sont publiés dans le magazine. Allez visiterle site, vous verrez ce qu’on est capable de faire quand on aime sincèrement l’information et que l’on fait preuve d’intelligence et d’imagination. En attendant, je vous laisse en compagnie d’un extrait de l’éditorial du numéro actuellement en kiosque. Une déclaration en forme de profession de foi qui répond notamment à l’éternelle question : faut-il tout montrer ? Je sais que Paris-Match suscite souvent l’indignation des lecteurs. On reproche au journal de booster ses ventes en publiant des photographies scandaleuses, des images atroces, qui font mal, et de flatter ainsi les bas instincts du public. Avec le recul, je mesure le mal que se donnait Alain Genestar pour placer un sujet grave et peu vendeur au milieu de reportages « people ». L’hebdomadaire à beaucoup perdu de sa qualité à mes yeux depuis son départ.

Précisément, Alain Genestar vous fait entrer au coeur des interrogations éthiques de notre métier :

« La Somalie nous intéresse, vous intéresse, parce que ce qui s’y passe nous concerne tous.

 Parce que la photo d’un enfant qui est en train de mourir – comme nous le montrons dans les pages suivantes – est la plus violente des informations qu’il soit donné de voir.

 Parce que le scandale n’est pas de publier une information violente, mais de ne pas la publier. Et au nom de quoi, et de quelles règles, faudrait-il ne pas la publier? Parce qu’elle est choquante? Eh bien, choquons! Et si l’onde de choc convainc les chefs d’Etat d’agir enfin, l’information – c’est-à-dire la photo d’un enfant qui meurt – aura atteint son but: sauver des vies.

 Pourtant ne rêvons pas. On sait, d’expérience, qu’il ne se passera pas grand-chose. Que les Etats feront, au mieux, le strict minimum. Que l’argent, récolté par les porteurs de sébiles, sera insuffisant. Que, de toute façon, la corruption est telle, à tous les niveaux, qu’une bonne partie des aides seront détournées pour enrichir des intermédiaires ou acheter des armes.

 Alors, si on sait tout cela, à quoi bon!

 Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que notre métier est d’informer et, dans le flot des nouvelles, d’informer du pire.

 Ce que je sais, c’est que notre société est malade de l’indifférence des uns, les plus riches, vis-à-vis des autres, les plus pauvres. Et que cette maladie, si rien n’est fait, est tueuse de toutes les valeurs humaines et morales.

 Ce que je sais, c’est qu’il y a des gens, de plus en plus nombreux, des jeunes, partout dans le monde, qui ne supportent plus ces injustices. On les appelle les Indignés.

 Ce que je sais, c’est qu’il y a dans quelques mois, en France, une élection et que les candidats devront tous répondre à la question: comment construire un monde un peu plus juste?

 Ce que je sais, c’est qu’il faut, au-delà de la lecture d’un petit livre à succès, s’indigner, avec force, avec cœur et avec exigence.

 Ce que je sais, c’est qu’on ne peut plus dire, en voyant ces images, qu’on ne sait pas.

 Ce que je crois, c’est que seule notre indignation, amplifiée par la puissance de l’opinion publique, pourra sauver les enfants de Somalie. Et, accessoirement, nous-mêmes ».

Merci Monsieur Genestar !

(1) Il a publié un livre en 2008 intitulé « L’expulsion » (Grasset)dans lequel il raconte avec beaucoup de retenue et d’élégance morale son éviction de Paris-Match. Je le recommande à tous ceux qui veulent comprendre le journalisme de l’intérieur et en particulier aux étudiants en journalisme, car au-delà du récit, c’est une très belle déclaration d’amour à notre métier.

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27 commentaires »

  1. superbe anaphore « ce que je sais »
    mais je pense que c’est pour se moquer des anaphores élyséeenes…

    Commentaire par Alix — 12/11/2011 @ 21:33

  2. @Alix : possible, je n’y avais pas pensé. Toujours est-il qu’il a une plume magnifique. Il a failli me faire sangloter un jour chez le coiffeur alors que je lisais son dernier éditorial à Match. Il y parlait d’un photo accrochée en face de son bureau qui l’avait inspiré durant tout le temps où il avait dirigé Match. Ses mots étaient à la fois sobres et déchirants. Je ne peux pas me défendre de l’idée que s’il touche, c’est parce qu’il est sincère, c’est devenu si rare la sincérité…

    Commentaire par laplumedaliocha — 12/11/2011 @ 22:19

  3. Ceux que cela intéresse peuvent lire l’éditorial en intégralité ici : http://www.polkamagazine.com/15/le-mur/l-edito-d-alain-genestar/471
    son propos rejoint celui d’un confrère dont vous pourrez lire l’interview ici la semaine prochaine (eh oui, moi aussi je fais du teasing parfois, mais ce n’est pas le mien, c’est celui des gens que j’admire 😉 )

    Commentaire par laplumedaliocha — 12/11/2011 @ 22:22

  4. C

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 13/11/2011 @ 05:28

  5. Haïr le vice, garder devant ses yeux sa propre faiblesse, s’appliquer plus à comprendre qu’a se faire craindre…

    Commentaire par sivergues — 13/11/2011 @ 06:00

  6. Sur un sujet un peu différent, puisqu’il ne s’agit pas d’info (mais de campagnes caritatives), mais pas si éloigné (le choc des photos), que pensez-vous de ceci :
    http://www.radical-chic.com/?2010/12/15/1011-repugnantes-campagnes-caritatives

    Commentaire par kuk — 13/11/2011 @ 08:54

  7. « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce s’ils font »
    Ce pardon, le méritons-nous encore, nous qui savons ?
    Nous savons et pourtant nous agissons comme si nous ne savions pas.
    Nous sommes plus forts et plus riches qu’aucun pays ou empire ne l’a jamais été. Et pourtant la misère est partout.
    Nous amassons et consommons de manière éhontée, nous gaspillons de manière éhontée, et des populations entières manquent de tout.
    Nous trouvons des milliards par centaines quand il s’agit de sauver nos banques mais ceux que nous dominons ont le désespoir pour seul horizon.
    Il est temps, en effet, que nous pensions et agissions autrement.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 13/11/2011 @ 10:10

  8. Alors personnellement, je n’ai jamais aimé Paris-Match, un Voici avec l’hypocrisie en plus pour un public de cadres et bourgeoises coincées du bulbe. Pour madame tout le monde, c’est l’occasion de partager un hebdo avec ceux qui ont du fric. Vous êtes émue par son édito ? Pas moi, rien que le titre me gonfle : DSK plutôt que le Zambèze nous écrit-il ? Et où coule le Zambèze déjà ? Pas en Somalie. Non le but, c’est d’émouvoir, jouer sur le pathos pour faire passer des pubs Vuitton et autres marques de luxe (on voit le coeur de cible du magazine au passage). Comme si personne ne savait ce qu’il se passe en Somalie ? Combien de fois n’en a t-on pas déjà parlé ? Et pourquoi se limiter à la Somalie ? J’ai connu le Mali et ma foi, ce n’est pas très reluisant quand vous voyez des gamins manger dans une gamelle pour chien. Non, c’est la majeure partie de l’Afrique subsaharienne qui a besoin d’aide, surtout avec la volatilité des prix des denrées alimentaires, de même que l’Asie et une partie de l’Amérique du Sud. On ne crève pas de faim uniquement en Somalie. Et les choses n’iront pas en s’arrangeant avec ce que les géographes nomment la bataille de l’or bleu.

    Mais la morale à deux balles de Genestar, l’indignation d’un type comme ça (avec tout le mépris que je peux mettre dans cette assertion), non merci, je n’en veux pas. Montrer un enfant qu’on présente comme mourant en page de couverture puis juste après une pub pour Cartier, ça c’est indécent et écoeurant.

    Commentaire par episteme — 13/11/2011 @ 10:43

  9. @Episteme : je comprends votre colère mais franchement, je crois que vous vous trompez. Ce qui rapportait et rapporte encore à Match, c’est le pipole. Et quand il arrive qu’on y glisse un reportage sérieux sur une guerre au bout du monde, ce reportage ne fait pas vendre, sa publication est rendue possible par les autres sujets, les sujets pipole, les machines à cash. C’est ainsi que depuis toujours la presse finance le sérieux avec du pas sérieux. Les annonceurs n’aiment pas les sujets anxiogènes. Pour vous en convaincre, regardez le supplément du Monde, dont je parlais ici il n’y a pas longtemps. C’est ça, un aspirateur à pub et ça vous parle exclusivement des lieux favoris de Beigbeder, de la chevalière de Philippe Labro ou du miracle Facebook.
    Genestar témoigne d’un vrai amour du métier, cela fait un bout de temps qu’il répète à qui veut bien l’entendre que le photojournalisme n’est pas mort et il le montre en y consacrant un magazine, alors que tout le monde prétend qu’avec Internet le papier est foutu et qu’à cause du manque de moyens, les journaux n’achètent plus de reportages photo. C’est vrai, ces reportages, plus personne n’en veut, trop chers. Qu’ensuite, il choisisse du papier glacé, qu’il intercale quelques sujets légers, et que les annonceurs (ils ne sont pas nombreux, Cartier en effet en page 2, sinon des pubs de confrères – France Info, l’Obs – 1 pub BNP et des traditionnels fabricants de matériel photo, bref, s’il obtient ça parce que le positionnement du magazine plait un peu aux annonceurs, parce que les chiffres de vente ne sont pas mauvais (je ne les connais pas), ce n’est que justice. Ce qui est contestable en matière de presse c’est de concevoir un magazine en vue exclusivement d’attirer les annonceurs et croyez-moi, ayant travaillé aux côtés d’une consultante en matière de presse, j’en ai vu des projets comme ça, c’est à vomir. Je ne connais pas l’équipe de Polka, mais je mets ma main au feu que ce n’est pas ainsi qu’ils ont conçu leur magazine.
    En réalité, Genestar répond dans cet édito à une autre critique que celle que vous évoquez. C’est un débat vieux comme le journalisme, faut-il montrer l’insoutenable ? Genestar pense que oui, et il le fait. Avec l’espoir fou de faire bouger les consciences. Pour le comprendre, il suffit de vous mettre à la place d’un journaliste découvrant la situation en Somalie. Vous auriez envie de faire quoi, en rentrant dans votre petit confort occidental ? De hurler à la face de ce monde indifférent qu’il faut se bouger le cul. Forcément. C’est aussi simple que ça.
    Entre nous, le monde est déjà assez pourri comme ça par le fric, pour ne pas en rajouter en prêtant des intentions malsaines à des gens qui tentent de remonter le courant, qui se bouchent les oreilles et qui avancent malgré les cris de Cassandre. Ecoutez-le sur France Info. Il vous dira qu’on lui a décommandé de traiter la Somalie, justement parce que ce n’est pas marketing. Vous vous rendez compte, la Somalie c’est pas marketing…Voilà où nous en sommes arrivés, et voilà contre quoi Genestar lutte. Ne soyez donc pas injuste avec lui 😉 http://www.polkamagazine.com/15/le-mur/alain-genestar-au-micro-de-france-inter/533

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 11:35

  10. @Episteme : et sur le Zambeze effectivement très loin de la corne de l’Afrique, l’explication relève de l’histoire de Paris-Match, http://www.lepoint.fr/monde/ou-va-le-monde-pierre-beylau/primaire-socialiste-la-correze-avant-le-zambeze-17-10-2011-1385662_231.php
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Cartiérisme

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 11:47

  11. J’attire l’attention de tous ceux pour qui avoir dirigé Match est une marque indélébile d’infamie sur le fait qu’après avoir quitté ce journal, Genestar a créé en quelque sorte son antithèse. Match a toujours eu une réputation sulfureuse, il n’empêche qu’il marche, il doit donc y avoir parmi ses détracteurs quelques hypocrites. Personnellement, j’ai du l’acheter trois fois dans ma vie et le lire une vingtaine de fois, chez le coiffeur ou dans des salles d’attente, comme je l’ai déjà dit, en lisant le livre de Genestar, j’ai saisi ce que je n’avais pas compris jusque là, à savoir que le pipole finançait le reste, que montrer des photos choquantes ne visait pas forcément à vendre mais à alerter. Depuis son départ, je trouve que le journal a vraiment chuté en qualité. J’en déduis que Genestar n’avait pas le pouvoir de transformer le positionnement du magazine (personne ne l’aurait eu), mais qu’il le faisait pencher du meilleur côté possible…

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 12:04

  12. Aïe et zut ! La vie est pleine de contradictions : l’affrontement de ces arguments fait apparaître trop les préférences subjectives, il manque son but pour cause de références culturelles déphasées, de consensus illusoire. Sans doute dans ce métier là encore plus que dans un autre, on a guère le choix qu’entre deux options radicales ; la soumission ou le cynisme ?

    Commentaire par sivergues — 13/11/2011 @ 12:13

  13. À propos de cette Une.
    Une chose est de montrer les faits. Une autre de les expliquer. Une troisième de trouver le point d’appui qui fasse effet sur eux.
    C’est le premier pas le plus dur, dit-on. Passer la ligne de mauvaise foi qui fait feu de tout bois pour éviter de « voir » la vérité (ça ne sert à rien, ça a déjà été dit, ça va faire baisser la confiance des ménages, ça va se retourner contre nous …). La vérité est toujours cachée : c’est bien pour ça qu’on la dévoile.
    Ça nous amène à la deuxième étape : ces faits cachés ont des raisons d’être nécessairement peu avouables. Trouver quelqu’un qui explique l’ensemble des causes (et qui passe par dessus ses intérêts, sa mauvaise foi, sa honte), voilà qui va être difficile et c’est pourtant ce dont on a besoin pour se décider vraiment à agir. Si l’on en reste à la photo, à l’indignation, on emmagasine dans notre être une souffrance dont on se sent responsable sans pouvoir rien faire, faute de savoir ce qui est en cause et on tente de refouler cette souffrance et c’est comme ça qu’on s’endurcit, comme les politiques dont on mesure l’épaisseur du cuir à leur capacité de rester dans une indifférence « royale » tout en nous jouant Cosette à la télévision ou à la radio.
    Une fois les faits établis et expliqués, il faut agir. À mon avis, il n’y a pas cinquante solutions. Imaginez à la Une de El País, ou du New York Times ou du Nouvel Obs, en capitales d’imprimerie : j’accuse, vous les Américains ou vous les chinois, ou vous les français de ça (à la manière de Zola)
    Si un de ces grands journaux met ce titre à la Une, ça va faire du bruit dans les secondes qui suivent, telle une fourmilière où l’on viendrait de mettre un coup de pied, car les autres grands journaux emboîteront le pas et pour peu que l’un d’eux appelle la population à descendre à telle heure dans la rue pour accuser tel pays d’être à l’origine de cette infamie …ça risque de chauffer pour les salauds qui se croyaient intouchables (on n’a rien fait d’illégal, si c’est pas nous qui le font, ça sera les chinois etc..le blabla habituel, la com qu’il fera bon piétiner au passage).
    La question est donc, pourquoi si la situation en Somalie est ce que dit Genestar, les grands journaux qui sont, par nature bien informés, ne se lancent pas dans la bataille ? Expliquer ce fait, voilà la tâche.

    Commentaire par Bray-dunes — 13/11/2011 @ 12:35

  14. @Bray-dunes : mais il l’explique : parce que ce n’est pas marketing. Parce que les gens qui souffrent longtemps et très loin, ça n’intéresse personne. C’est la théorie du mort au kilomètre, bien connue des médias : 1 mort à 1 kilomètre intéresse plus que 10 000 à 10 000 kilomètres. Sauf qu’à mon avis, cette théorie a vécu. La mondialisation change la donne. Surtout, le système médiatique s’épuise, nous sommes au bout de la superficialité, du qui-concerne-les-gens, de la petite phrase, du divertissement à toutes les sauces. Si l’on en croit Rifkin dont j’ai évoqué le dernier ouvrage en septembre, « Une nouvelle conscience pour un monde en crise », plus il y a de développement économique, plus il y a élargissement des moyens de communication et donc de la conscience humaine. Aujourd’hui les échanges économiques sont mondiaux, les moyens de communication ont suivi et la conscience humaine est elle-même entrée dans cette dimension globale. Donc les médias, en s’accrochant à leur théorie du mort au kilomètre, commettent une erreur d’analyse majeure, à mon avis. Et quand je dis médias, je ne parle pas des journalistes qui ont toujours lutté contre cette tyrannie du marketing, j’évoque les entreprises qui vendent notre travail et qui écoutent des consultants stupides. Ce n’est plus vrai que les gens ne s’intéressent qu’à ce qui est proche d’eux géographiquement. Nous avons encore un train de retard. Nous nous accrochons à de vieilles lunes dépassées. C’est aussi pour cela que j’ai évoqué ici le livre de Rifkin, ce type est visionnaire, dieu fasse que les professionnels des médias le lisent et changent enfin de regard sur le public et sur leur métier. D’ailleurs, c’est plus simplement la leçon que donne Internet aux médias traditionnels : coucou les gars, on a changé de dimension, faut vous réveiller là, sinon vous allez disparaître !

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 15:45

  15. Faut-il montrer l’insoutenable ? Bien sûr. Mais pas seulement celui du Zambèze. Celui de Corrèze aussi. Il ne faut pas nécessairement aller loin pour voir des gens qui crèvent de misère, et on peut retrouver pas très loin de chez nous assez de misère pour faire hurler dans les appartements de la classe moyenne. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne doit pas aussi montrer l’insoutenable d’ailleurs.
    Vous parliez du « mort au kilomètre ». Je crois que c’est toujours vrai, mais « différemment ». Une petite fille morte écrasée dans une ville inconnue de Chine nous émouvra plus, parce qu’elle sera plus proche, sa mort diffusée sur You Tube, que le gamin du village d’à côté du nôtre mort exactement de la même manière, mais sans caméra pour le filmer. Ce ne sont plus les distances « physiques » qui comptent, mais les distances émotionnelles.

    Alors, montrer l’insoutenable, et l’expliquer, soit. Mais je ne crois pas que nos compatriotes soient prêts, même avec des « J’accuse » en première page, à descendre dans la rue, à demander des comptes à nos gouvernants. Pessimiste, moi ? Sans doute.

    (Et puis… Il est sans doute très bien, Genestar, mais avouez quand même qu’une pub Cartier suivant la photo d’une gamine qui meurt de faim, c’est quand même une faute de goût « impardonnable »)

    Commentaire par lambertine — 13/11/2011 @ 18:47

  16. Aliocha,
    vous avez certainement raison d’expliquer le silence de la presse par le marketing. Mais il me reste un doute. Imaginez que les Usa ou la France soient responsables mettons à 30 % de la mort de milliers de gens, croyez-vous que le Nouvel Obs ou n’importe quel journal dans le monde, même avec des preuves, osent faire ce que Zola a fait et titrer à la Une « j’accuse » ? Je suis sûr que non : trop peur de déstabiliser les États qui vacillent déjà tellement sous les coups des marchés, des affaires, des colères des uns et des autres … la cause que je subodore est dans la peur des rédactions de contribuer à l’effondrement d’un système déjà mal en point. La presse, celle des grands journaux d’info, dans lesquels on a une certaine confiance, a le pouvoir de faire tomber les gouvernements qui ont du sang sur les mains et de mettre les gens dans la rue parce qu’aucun américain aucun français n’a envie d’endosser cette culpabilité : s’il ne le font pas, c’est parce qu’ils protègent le pouvoir, se protègent eux-mêmes et ont peur du chaos. Une autre explication, quand je lis le nouvel Obs, par exemple, c’est que j’ai toujours l’impression que tout est fait dans ce journal en vue des prochaines élections et que donc, ce qui ne va pas dans le bon sens, n’existe purement et simplement pas : détestable et désespérante impression. Comme si les dés étaient pipés : les grands journaux tiennent les clés du changement, mais ils ne semblent être que les fusées de lancement pour les futurs présidents. Mais je dois me tromper, car je ne vois personne engager le combat contre cette autre infamie (je ne parle pas des politiques qui se contentent de relever le fait, comme melanchon, le pen, ou bayrou). Il faudrait un journal internet qui prenne en continu la presse dans son collimateur, qui décrypte les stratégies des rédactions au jour le jour et qui en les révélant les fassent rougir de honte.

    Commentaire par Bray-dunes — 13/11/2011 @ 19:12

  17. @Bray-dunes : le site Internet dont vous parlez c’est Arrêt sur Images sur le terrain de la critique professionnelle, et dans une version très idéologisée et souvent critiquable, Acrimed. Quant à un refus des grands médias de dire la vérité, c’est la vieille critique en effet, je n’y crois pas. En revanche, que lesdits médias soient l’émanation d’une société et qu’ils fonctionnent en osmose avec elle, en partageant les mêmes convictions et en faisant les mêmes erreurs, certainement. Maintenant, voyez le Canard enchainé ou encore Mediapart, ils dénoncent à tour de bras et il se passe quoi ? La plupart du temps rien ou peu de choses. Tous les journalistes sont confrontés à ce problème qui reste ne grande partie un mystère : on montre un gosse qui meurt de faim et personne ne bouge, on dénonce un politique pourri et il est réélu triomphalement. Pourquoi ?

    @Lambertine : personne ne vit de grandes idées et d’eau fraîche, pas même l’Eglise. Je ne vois pas ce qu’il y a de choquant dans une pub Cartier à côté d’un reportage sur la Somalie, excepté que cela nous renvoie à la vanité de nos sociétés. Mais alors il faut aller au bout du raisonnement et considérer qu’il est choquant de s’en émouvoir en pianotant sur nos ordinateurs qui valent un an de salaire dans un pays ne voie de développement, voire beaucoup plus. En réalité, si on en revient à la presse, ce qui est critiquable c’est de concevoir un journal simplement pour attirer la pub, c’est une perversion du système. La démarche saine, dans ce métier, c’est d’avoir un projet d’information avant tout, et d’espérer intéresser les lecteurs et les annonceurs. Il me semble d’ailleurs que cela vaut pour n’importe quelle activité économique, non ? Tant mieux si le magazine a des pubs de luxe. On pourra le critiquer s’il modifie sa ligne éditoriale pour plaire à ses annonceurs.

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 20:01

  18. Ai-je dit qu’il fallait vivre d’amour et d’eau fraîche ? Non. Simplement qu’une pub pour une marque que la plupart des lecteurs de base ne peuvent pas s’offrir (ou alors, une fois dans leur vie) en parallèle avec la misère la plus crue, c’était de mauvais goût. C’était si difficile (je suis hypocrite, je sais) de la mettre un peu plus loin,et de mettre à cette place-là une pub pour Twingo ou pour La Vache qui Rit ? Le genre de truc que le français de base peut s’offrir, quoi ? Cartier, la panthère en diamants et rubis, face à la gosse qui pleure de misère, désolée, j’y arrive pas.

    (Et n’essayez pas de me faire battre ma coulpe parce que j’utilise un ordinateur qui vaut je ne sais quelle part du revenu annuel d’un Somalien, s’il vous plaît. J’ai pendant trop d’années surfé, comme les Africains pauvres, dans les cybercafés, même si c’était en Belgique. Et je suis, comme la plupart des Européens de base, aussi loin des clients de Cartier que les crève-la-faim de Somalie.)

    Commentaire par lambertine — 13/11/2011 @ 22:17

  19. @Lambertine : je ne culpabilise personne, je pousse les raisonnements jusqu’au bout, c’est tout 😉 et pour répondre à votre question, non, on ne pouvait pas la mettre ailleurs, je ne suis pas spécialiste de la pub dans la presse, mais je sais que toutes les pages d’un magazine n’ont pas la même valeur et que l’annonceur choisit sa page, souvent avec le tarif qui va avec. Sauf erreur de ma part, la page 2, comme la dernière, présente un intérêt particulier. De deux choses l’une, soit Polka parvient à avoir des lecteurs et des annonceurs et peut continuer à éveiller les consciences, soit il n’y a pas de pub et donc le journal disparait ou augmente considérablement son prix de vente. L’économie du’n journal est un équilibre subtil. Je le dis et je le répète, ce qui est choquant dans un journal n’est pas d’avoir de la pub, c’est que la pub ait une influence sur le contenu éditorial, comme c’est le cas de M le magazine du Monde.

    Commentaire par laplumedaliocha — 13/11/2011 @ 22:41

  20. Bonjour chère hôtesse,
     » je ne culpabilise personne, je pousse les raisonnements jusqu’au bout, c’est tout  »
    C’est ce qu’on appelait jadis le raisonnement par l’absurde, non?

    Bon, moi mon os ce matin c’est Ivan Levaï.
    Oui, je sais , c’est récurrent.
    Mais les chroniqueurs-journalistes qui se considèrent ontologiquement supérieurs au reste des gens ça me gonfle!
    2 fois 10 mn de revue de presse sur France Inter ce WE et pas un mot sur DSK!
    Par contre une attaque perfide sur Ph. Bilger.
    On trouvera bien dans ce journalisme là les raisons de la désaffection du public.

    Commentaire par araok — 14/11/2011 @ 12:26

  21. @Araok : le pouvoir de changer cela est entre vos mains, cher araok. Cherchez l’excellence, boycottez le reste. L’offre médiatique est immense, on y trouve le pire, le meilleur et beaucoup de médiocrité. A vous de trouver le meilleur, il existe. Les médias sont mouvants. Un journal qui vous plait aujourd’hui pourra vous décevoir, changez-en. Une radio ne vous convient plus, trouvez-en une autre. Une chaine de télé passe des programmes minables, allez encourager les bons programmes. Si j’ai ouvert ce blog, c’est que je suis bien placée pour savoir que le journalisme est un beau métier pratiqué par des gens intelligents, curieux et souvent très doués. Mais là comme partout, ce ne sont pas les meilleurs que l’on voit le plus facilement. Opposer Internet aux médias traditionnels n’a pas de sens, partout où il y a de l’humain, il y a du fantastique et de la merde. Il faut consommer durable, dans les médias comme ailleurs 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 14/11/2011 @ 12:44

  22. A la croisée de votre dernier billet et de celui-ci, j’ai vu hier soir la première partie du documentaire consacré à Clearstream… c’était sidérant ! Au sens fort du mot.

    Sidérant de voir Denis Robert, le visage halluciné, comme exangue, sidérant d’entendre tout ce qui s’est dit, sidérant de voir les magistrats luxembourgeois affirmer qu’ils n’avaient rien trouvé de suspect lors de leur perquisition un brin téléphonée.

    Denis Robert nous a lui aussi livré une déclaration bouleversante sur l’amour de son métier, c’en était viscéral, presque au sens premier du terme, tant on sentait que les tripes parlaient.

    Du moins telle a été mon impression.

    Je digresse un brin, mais si vous l’avez vue, qu’en avez-vous pensé ?

    @ Denis Monod-Broca 7 : je ne suis pas d’accord avec vous, nous ne savons pas ce que nous faisons. La société de consommation infantilise à l’extrême, c’est là son meilleur levier, peut-être le dernier qui lui reste. Nous ne savons pas ce que nous faisons, nous ne le savons plus. En lieu et place de ce qui nous est nécessaire, de ce à quoi notre être le plus profond aspire, les caresses répétées du marketing et de la communication touchent toujours leur cible à la fin. Et sans cesse elles reviennent, et sans cesse elles nous font jouir. Jusqu’à ce qu’épuisés par ces orgasmes répétés, où chaque fois la caresse se doit d’aller plus loin, juste un peu, ou juste promettre, nous parvenions à l’extrémité de ce cercle infernal. C’est alors que nous retrouverons l’amour et le pardon, qui jamais ne nous a abandonné, qui a su nous attendre.
    Ne péchez pas contre l’espoir, c’est ce qu’il y a de plus grave nous rappelle Bernanos dans le journal de son curé de campagne.

    Bien à vous.

    Commentaire par Zarga — 14/11/2011 @ 21:47

  23. Un merveilleux Edito !

    Commentaire par Magfuel — 15/11/2011 @ 10:37

  24. @Zarga : non, je ne l’ai pas vue, mais tant mieux si les gens passionnés ont de temps en temps un peu de visibilité, ça nous change des éditocrates multicartes…
    @Magfuel : merci, je désespérais de trouver un lecteur acceptant l’idée qu’il puisse y avoir de belles choses parfois dans la presse 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 15/11/2011 @ 12:32

  25. A sa façon Ginestar est passé par le sécateur officiel : http://aviseurinternational.wordpress.com/2011/11/17/la-une-de-keg-des-unes-du-17112011-a-j-171-av-sarkozy-la-censure-rapprochee/. A sa façon pour n’avoir point fait ses « laudes », il sbit la décapitation journalistique.

    Il fut plus fort que les exécuteurs de basse besogne. Il rebondit…..

    Cordialement

    Aviseur

    Commentaire par aviseurinternational — 17/11/2011 @ 17:00

  26. En lisant le titre, j’ai espéré que ce serait ironique, que l’article allait dénoncer cette tendance à substituer l’émotion à l’information.
    Hé non, hélas ! Vous allez dans le sens du vent.
    Comment dire ?
    Je ne comprends même pas qu’il y a besoin d’argumenter sur une méthode utilisée depuis tant d’années sans aucun autre résultat que de flatter l’égo de ceux qui s’en servent.
    Cette simple phrase suffit à le démontrer :
     » Ce que je crois, c’est que seule notre indignation, amplifiée par la puissance de l’opinion publique, pourra sauver les enfants de Somalie.  »
    Monsieur se voit en sauveur du monde ! Le rôle est tentant, il faut dire.
    Sauf que pour moi ceux qui sauvent des vies ce sont les médecins qui soignent les malades, ceux qui font venir les denrées alimentaires ou cherchent des solutions économiques à des problèmes économiques.
    Le voyeurisme peut-il sauver des vies ? Non merci, je ne mange de ce pain-là.
    Je donne autant d’importance à M. Genestar qu’à ceux qui croient avoir « sauvé des vies » après avoir un petit speech culpabilisant aux fumeurs de cigarettes ou après avoir répété comme un perroquet les statistiques sur la « violence routière ».
    Il s’agit encore et toujours de flatter son égo, de se donner une haute idée de soi-même et à peu de frais.
    Je me fiche bien que ceux qui font des dons caritatifs le fassent par « bonne conscience » du moment que leur action sert vraiment.
    J’ai en revanche plus de mal à avaler les donneurs de leçons.

    Amicalement.

    Commentaire par zdall — 19/11/2011 @ 20:45

  27. @zdall : Imaginez que vous partiez en Somalie. Vous êtes sur place, vous voyez des horreurs absolues, vous en avez l’estomac retourné et les larmes aux yeux. Mais vous savez que vous n’avez qu’un appareil photo dans les mains pour faire quelque chose. Que vous ne pouvez pas nourrir tous ces gens, soigner ceux qui souffrent. Vous êtes là, comme un con, face à toute la misère du monde. Et puis tout à coup, vous avez la rage, celle de l’impuissance, celle qu’on ressent face à l’injustice. Alors vous photographiez, parce que vous ne pouvez rien faire d’autre que cela : témoigner. Et vous vous dites, quand je vais ramener les photos, ils vont comprendre, il faut que je leur fasse partager ce que je vois, mon émotion, ma honte, ma révolte. Et vous revenez avec vos photos, mais personne n’en veut, parce que la Somalie, c’est loin, c’est pas vendeur, c’est pas au goût du jour. Le printemps arabe, oui, les indignés pourquoi pas, mais il faut du neuf. Votre Somalie, c’est non. Voilà comment ça se passe dans le métier. Alors quand un rédacteur en chef comme Genestar dit oui et prend le risque de publier du non marketing, on ne l’accuse pas de vouloir vendre, on dit juste : merci.

    Commentaire par laplumedaliocha — 19/11/2011 @ 21:13


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