La Plume d'Aliocha

16/10/2011

Baudoin Prot taclé par la presse allemande

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:34

C’est avec un frisson de plaisir que j’ai découvert l’acte de bravoure du quotidien économique HandelsBlatt grâce à Dan Israël d’@si et Stéphane Lauer du Monde.

Nos confrères allemands ont osé l’impensable, tacler le directeur général de BNP Paribas, Baudoin Prot.

Je vous invite à aller lire l’interview, elle est ici. Vous ne parlez pas l’allemand ? Ne vous inquiétez pas, vous comprendrez quand même !

Eh oui, les réponses sont laissées en blanc.

L’interview blanche

Dan Israël et Stéphane Lauer expliquent qu’après avoir accordé l’interview à nos confrères, les services de communication de BNP Paribas ont demandé que la publication soit repoussée en raison de l’aggravation de la crise de la dette souveraine et de l’état des marchés financiers. Avant de finalement s’opposer purement et simplement à la parution de l’interview. Nos confrères auraient pu abandonner en silence leur projet de publication. Ils ont opté pour une solution inédite : publier les questions et laisser les réponses en blanc. Sur deux pleines pages ! Du jamais vu, à ma connaissance. Le quotidien allemand aurait-il eu la même réaction face à Deutsche Bank, on peut se poser la question, mais au fond qu’importe, ils donnent une sacrée belle leçon de fierté journalistique et de résistance au pouvoir de la communication.

Des banquiers si discrets

Pour comprendre à quel point leur réaction est à la fois courageuse et salutaire, il faut plonger dans le joyeux monde de la presse économique. Le responsable d’une banque est à peu près aussi intouchable pour un journaliste qu’un président de la république (excepté Nicolas Sarkozy bien sûr). Ce sont des hommes de l’ombre, aussi discrets, puissants et silencieux que les berlines de luxe dans lesquelles ils se déplacent. Ils savent que les médias ne peuvent leur apporter que des ennuis. Mais parfois, ils en ont quand même besoin et maîtrisent alors parfaitement l’art d’en jouer. La négociation d’une interview se joue donc au niveau de la direction du journal, elle prend des jours, voire des semaines. Le moment venu, l’entretien est bordé par les services de communication qui souvent demandent les questions à l’avance, encadrent et protègent le grand homme durant l’entretien et, surtout, exigent de relire et de valider le texte avant parution. Officiellement, la relecture est justifiée par le fait qu’il s’agit de sujets techniques sur lesquels une erreur est vite arrivée, et de sujets également sensibles à la fois sur le terrain économique (poids des banques dans la société), politique (surtout en ce moment) et financier (la plupart d’entre elles sont cotées, donc la parole publique du dirigeant est susceptible d’avoir une incidence sur le cours de bourse, voire sur celui de tout le secteur). En réalité, il s’agit surtout de s’assurer que la parole officielle est parfaitement orthodoxe, ce qui au final donne un résultat à périr d’ennui tant il est convenu et aseptisé. Précisons que si ledit banquier accorde l’entretien, c’est parce qu’il a un message à délivrer au marché et qu’il n’entend absolument pas répondre aux questions intempestives des journalistes qui voudraient lui faire dire ce qu’il n’a pas envie.

Là où il y a de la gène…

Généralement, les services de communication ont la pudeur de limiter leurs corrections pour ne pas heurter les journalistes. De leur côté, les journalistes font en sorte de ne pas se brouiller avec ce genre d’interlocuteur au risque ensuite d’être blacklistés et ils savent par ailleurs,  ou au besoin on le leur rappelle, que la grande banque est aussi un annonceur qui les fait vivre (pour le quotidien allemand, il faudrait vérifier, j’ignore si BNP Paribas y passe de la publicité ou pas). Donc, les choses se passent parfois de manière un peu tendue des deux côtés mais sans clash majeur. Ici, les communicants ont déclenché l’arme nucléaire en s’opposant à la publication.  Où l’on découvre que la com’ est si puissante qu’elle devient totalement décomplexée. Là où il y a de la gène, comme disait mon grand-père, y’a pas de plaisir.

La réaction du quotidien allemand a été à la mesure de l’outrecuidance de la banque. Merci confrères pour cette belle leçon, puisse-t-elle entrer dans les moeurs journalistiques de la même manière que nos confrères espagnols nous ont montré la voie récemment en boycottant les conférences de presse des politiques refusant de répondre à leurs questions.

De son côté, BNP Paribas tente de se sortir de ce mauvais pas en évoquant un simple « malentendu » et en publiant sur son site l’interview qu’elle avait censurée.

Cette affaire m’a rappelée un billet de Jean-Michel Aphatie que j’avais commenté ici. Il nous confiait en octobre 2008 le mal qu’il avait eu à convaincre Baudoin Prot de venir à son émission et qu’il expliquait par le fait que les chefs d’entreprise, contrairement aux politiques, n’ont pas l’habitude de s’exprimer en public. J’en ris encore…le service com’ de BNP Paribas sans doute aussi.

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16 commentaires »

  1. Il ne s’agirait pas plutôt de que Nicole Bastian et Robert Landgraf (à moins qu’il ne s’agisse de pseudos d’Israël et de Lauer) ?
    Ah, non, c’est Israël et Lauer qui rapportent que Bastian et Landgraf avaient eu un entretien avec Prot.
    La version BNP Paris en ligne est en anglais :
    http://media-cms.bnpparibas.com/file/12/2/hb_v4.18122.pdf

    Commentaire par Jef Tombeur — 16/10/2011 @ 16:53

  2. Voir cela comme l’effet d’un simple conflit journalistes-banquiers est quelque peu réducteur.
    Il s’agit, dans le maelström de la guerre économique mondiale, d’une dangereuse escarmouche.
    Face à la surévaluation du yuan et à la sousévaluation du mark, pardon de l’euro, la France est prise en tenaille. Elle est coincée. Elle n’a plus aucune liberté de manœuvre. Elle est à la merci du bon vouloir allemand et de l’avidité des marchés, et ses banques aussi.
    N’est-ce pas ce que montre, indirectement, cette incroyable interview blanche ?

    La question est : voulons-nous retrouver la liberté ? voulons-nous d’une France à nouveau libre ? Je crois que nous devons répondre « oui », même si le prix à payer en termes de sueur, de peines et de larmes, ne peut qu’être lourd, extrêmement lourd.
    On aimerait que l’élection présidentielle soit l’occasion pour les candidats de poser une telle question et pour les électeurs d’y répondre.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 16/10/2011 @ 17:34

  3. Bonsoir Aliocha,

    Dommage que je ne maîtrise pas la langue de Goethe, j’aurai bien voulu saisir la substantifique moelle des questions. Pour autant, mon mauvais esprit me pousse à dire que dans dans certains interviews, on pourrait ne publier que les réponses tant les questions sont d’un vide abyssal ;-).
    Pour la BNP, je vous invite à jeter un œil sur ce graphique, il me paraît assez clair et, pour celui qui sait le lire, en dit long sur la vulnérabilité de cette banque (confirmé par l’évolution du cours bancaire): http://chevallier.biz/2011/10/leverage-des-banques-francaises/

    Bonne soirée

    Commentaire par H. — 16/10/2011 @ 20:46

  4. @DMB: vous vouliez sans doute parler de « sous-évaluation du Yuan » et de « Surévaluation de l’euro »?

    Commentaire par javi — 16/10/2011 @ 22:44

  5. Enfantine cette obstination des journalistes à croire qu’on va leur dire ce qu’ils devraient plutôt chercher, non ? Pourquoi s’obstinent-ils à poser des questions à des personnes qui ne sont pas libres de répondre, tel ce reporter interrogeant le pilote d’un avion en perdition , »que pensez-vous de ? » demandait-t-il au moment du crash !
    Ils feraient mieux , à la manière de Rouletabille, ou comme dans les polars de la série noire, de mener l’enquête dans l’ombre et au péril de leur vie, plutôt que de croire que les gens vont leur dire : « oui, j’ai piqué dans la caisse, c’était plus fort que moi, c’est une maladie héréditaire. » Le comble de la naïveté, c’est encore de les entendre se plaindre de la langue de bois de ceux pour qui parler c’est agir (interroger un partisan d’Hollande en croyant qu’il va dire autre chose que Hollande Président, relève de quoi ?).

    Commentaire par Bray-Dunes — 17/10/2011 @ 00:15

  6. @javi

    Oui, bien sûr, merci d’avoir noté et corrigé mon lapsus : nous sommes coincés entre la sousévaluation du yuan et la surévaluation du mark (de l’euro)

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 17/10/2011 @ 07:51

  7. @Jef Tombeur: Merci pour le lien, cela m’a en plus permis d’évaluer mon niveau en teuton, en vérifiant ma bonne compréhension des questions.

    Le plus étrange est que le dévoilement des réponses apporte finalement peu de plus-value à l’interview, comme si les questions pouvaient par elles-même faire sens, sans qu’il soit nécessaire d’en attendre les réponses, ou comme si, plutôt, elles n’appelaient aucune réponse. Le dogme néolibéral pouvait revendiquer auparavant le prestige du Vrai, et, à raison de cette autorité nullement contestée, exigeait des adhésions ou des acquiescements de la même nature d’un acte de foi. Sa prospérité découlait d’une maxime similaire à celle de Tertullien et son « credo quod absurdum ». Aujourd’hui, on a perdu le credo et conservé l’absurde, à l’image de cette page emplie de blanc, où gît la parole muette, vaine et démonétisée d’un gardien du temple dont les fidèles se sont détournés.

    Commentaire par Switz — 17/10/2011 @ 11:44

  8. Effectivement, est-ce que Der HandelsBlatt aurait osé faire la même chose avec une banque allemande, surtout en cette période de tensions diverses autour de l’Euros, entre les allemands (du moins certains d’entre eux, par exemple dans le milieu économique) et le « club Med » (où certains teutons mettraient bien la France)?? Bref, faut-il n’y voir qu’une victoire journalistique, ou le symbole d’une ntesion énorme dans les milieux économiques, entre autres de part et d’autres du Rhin?

    Commentaire par Nono — 17/10/2011 @ 12:29

  9. Les médias français sont-ils aussi serviles envers les banquiers que les médias nord-coréens envers leur guide suprême? Eléments de réflexion: http://vanessa-schlouma.blogspot.com/2011/07/journalistes-ou-animateurs-de-cocktails.html

    Commentaire par Estelle — 17/10/2011 @ 15:45

  10. « (pour le quotidien allemand, il faudrait vérifier, j’ignore si BNP Paribas y passe de la publicité ou pas). »

    pour la version en ligne, je peux vous répondre. J’ai ouvert la page en ligne de l’interview, qui est apparue avec, juste sous le titre, une animation publicitaire pour … BNP Paribas, « Die Bank für eine Welt im Wandel », « La banque pour un monde en changement ». Délicieux.

    Commentaire par Charles — 17/10/2011 @ 17:25

  11. Scandal, make the ink flow, while the voices of reason are ignored by the European press.

    http://www.montrealgazette.com/business/Flaherty+warns+time+running+euro+debt+resolution/5561631/story.html

    Read this and you will conclude that attacking one banker is futile, that interview of Minister Flaherty resonate in the heart of the Euro Crisis. I keep repeating to the members of my familly in France, that here in Canada we went throught this back in 1991 to 1995 it was very painful for everyone.
    If there is a morality to this huge problem it would go as follow: POLITICIANS MUST STOP BUYING VOTES WITH SOCIAL PROGRAMS YOU CANT AFFORD
    Regards
    Richard

    Commentaire par Richard Fitoussi — 17/10/2011 @ 18:02

  12. Je viens de lire http://www.lemonde.fr/politique/article/2011/10/17/l-emission-de-nicolas-sarkozy-sera-produite-par-une-societe-privee_1589399_823448.html. Ça va tout à fait dans le même sens, non ? Les journaliste ont un pouvoir de nuisance (faible, certes, mais pas nul), surtout ceux du publique, du coup, on va désormais faire un coup de pure communication en se passant d’eux…

    Commentaire par Gathar — 18/10/2011 @ 02:08

  13. @Gathar « les journalistes devraient garder la main sur l’éditorial » nous dit-on. « Devraient », on en frissonne. Notez que depuis qu’on en discute sur ce blog, nous savons que les politiques et NS en particulier, font tout pour éviter les journalistes. Même à genoux on les dérange encore, c’est dire si le jeu est tronqué, si la com’ a pris définitivement la main…

    Commentaire par laplumedaliocha — 18/10/2011 @ 09:17

  14. @Gathar : tiens, c’est le sujet du neuf-quinze de Daniel Schneidermann : http://www.arretsurimages.net/vite-dit.php#12275

    Commentaire par laplumedaliocha — 18/10/2011 @ 09:35

  15. @Gathar: Si j’ai bien compris, la même boîte produit entre autre C dans l’air. Si j’ai bien compris le fonctionnement de la télé, nombreuses sont les émissions produits par des sociétés extérieures (ça me rappelle les histoires d’animateurs producteurs il y a … quelques années)., d’où la question: les autres émissions politiques ou d’interview (sans forcément parler des grandes messes présidentielles) par qui sont-elles produites??

    Commentaire par Nono — 18/10/2011 @ 12:35

  16. Je me pose une question de journalisme : légalement, dans quelle conditions un journal peut publier une interview de quelqu’un ? Je veux dire, dans le cas évoqué ici, si j’ai bien compris, les journalistes ont été voir M. Prot, lui ont posé les questions qu’ils voulaient, et c’est après leur départ que M. Prot (ou ses conseillers, mais peu importe) leur a finalement interdit de publier tel quel. Mais ils ont quand même recueilli ses propos, et le rôle des journalistes est de publier de l’info, que son auteur veuille ou non qu’elle soit publiée.

    Donc je me demande quel est le statut légal de cette interview « interdite » ? Que risquait le journal, les journalistes, à publier l’interview malgré l’interdiction de son auteur (en le précisant, sans doute, et certainement en laissant un droit de réponse après coup) ? Je comprends bien le risque aussi bien moral que politique qu’ils auraient pris, mais aurait-ce été légal ?

    Commentaire par Rémi — 19/10/2011 @ 10:24


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