La Plume d'Aliocha

29/09/2011

Mon public, c’est moi

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:05

Un diner impromptu avec un camarade lyonnais en visite-éclair à Paris m’a arrachée hier à mon programme – ô combien excitant – de la soirée : plateau-télé-primaires-présidentielles-PS. Fort heureusement, j’ai trouvé une rediffusion sur LCP en rentrant et j’ai découvert avec plaisir que ce deuxième débat était enfin entré dans le vif du sujet, qu’on y avait parlé vraiment de politique, ce qui, entre nous, n’est pas franchement idiot pour un débat…politique.

Jusqu’à ce qu’on nous propose les commentaires éclairés de mes éminents confrères sur la pièce qui venait de se jouer. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Denis Jeambar nous expliqua que le débat était trop technique pour les français ! Pour les distraits, voici le CV long comme le bras de cette figure de la profession.

Misère ! On nous donne enfin quelque chose à se mettre sous la dent et voici qu’un grand monsieur de la presse tombe immédiatement dans le piège : se faire une idée du public, de son niveau intellectuel moyen et de ses attentes. Le reste des invités s’engouffra ensuite joyeusement dans des commentaires savants sur les stratégies des uns et des autres. Indécrottable journalisme politique qui ne peut pas résister à la tentation de sombrer dans le commentaire de partie de poker.

Mais bon sang, quand est-ce qu’on va se décider à arrêter de prendre le « public » pour un imbécile et de vouloir lui servir une soupe de plus en plus insipide ? Dans son livre « Du journalisme après Bourdieu » (Fayard 1999), Daniel Schneidermann écrit des choses très justes sur le sujet. Puisse-t-il finir par être entendu :

« Rien n’est plus dégradant que la résignation à une idée présupposée du sujet qui attirera l’audience. Tenter d’intéresser lecteurs ou téléspectateurs à ce qui m’intéresse personnellement, je ne connais pas de meilleure définition du métier de journaliste. La perversion commence dès que le journaliste commence à bricoler une théorie du « public ». Pas d’autre moyen d’exercer ce métier que de croire son lecteur, ou téléspectateur, intéressé par les mêmes sujets que soi-même, disposant du même niveau de culture, vibrant aux mêmes sujets de révolte, accessible aux mêmes plaisirs, aux mêmes bonheurs et démangé aussi par le même prurit voyeuriste que soi-même. Ni ange ni bête, ange et bête à la fois. Mon lecteur, c’est moi ». 

27/09/2011

Le mystique et les météorologues

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:13

Drôle de numéro de Mots croisés hier sur France 2.

La première partie de l’émission présentée par Yves Calvi nous mit face à face un Henri Guaino au courage suicidaire et un Edwy Plenel enflammé. Naviguant entre la politique internationale du gouvernement pour sortir de la crise et le tombereau de scandales incompréhensibles qui s’abat sur notre belle République, Edwy Plenel ressemblait à un torero inspiré affrontant un toro plein de fougue. Et Guaino fonçait dans la cape, donnait même parfois des coups de corne qui frôlaient l’adversaire, mais sans jamais l’atteindre. Sur Twitter, ce fut la grande rigolade. Quelle délivrance de voir Plenel poser les banderilles au conseiller du Chef de l’Etat. Seul Guy Birenbaum s’est interrogé sur la raison de la présence sur le plateau d’un homme, Henri Guaino, qui ne représente au fond que lui-même. De son côté, le fondateur de Mediapart y alla à grands coups de leçons de morale, jouant la partie en un combat singulier qui finit par susciter une certaine gène chez les observateurs. « Vos prédécesseurs s’appellent Savonarole, Fouquier-Tinville », avait-on envie de dire à Plenel en empruntant à Audiard « les deux fléaux qui menacent le monde sont le désordre et l’ordre, la corruption me dégoute,  la vertu me donne le frisson ». Restait la satisfaction d’avoir assisté à un exercice qu’on ne pouvait soupçonner de complaisance. Mais passée la jouissance un brin sadique de voir Guaino s’épuiser à répondre aux attaques, on se demande quelle fut l’utilité au fond de l’exercice. Nous n’avons rien appris, sauf que la République a des relents d’égouts. Vue d’un hôpital, une société a toujours l’air gravement malade.

La deuxième partie nous offrit un exercice couru d’avance. Une poignée de journalistes politiques habitués des plateaux télé devait commenter la grande fessée publique des sénatoriales. Et que croyez-vous qu’il arriva ? On nous infligea la traditionnelle analyse des rapports de forces entre les partis, les rivalités internes, le détail de cette grande partie d’échec dans laquelle la politique semble se réduire à un jeu de stratégie, le tout saupoudré des incontournables pronostics sur le résultat des futures élections présidentielles. Même la météo se fend désormais d’explications techniques sur les masses d’air chaud, les anticyclones et autres éclairages du même genre avec force illustrations. Le journalisme politique quant à lui continue de s’en tenir à des analyses hasardeuses qu’en presse écrite on qualifie de « jus de crâne » et à des pronostics que Paul Le Poulpe ou Elisabeth Teissier pourraient très bien faire à leur place. Avec les mêmes chances de succès.

En éteignant le poste hier, nous avions donc le choix entre la vision « tous pourris » du journaliste d’investigation aux élans dangereusement mystiques et celle strategico-prédictive des commentateurs politiques plus traditionnels.

Quant au débat de fond, on le cherche encore…

26/09/2011

« M » comme marketing !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:44

Oh misère ! Avez-vous lu la nouvelle formule du supplément week-end du Monde ? Gilles Klein chez Arrêt sur Images analyse les rapports discutables entre le rédactionnel et les publicités, pointant les allusions plus ou moins discrètes aux annonceurs dans les articles, autant que la confusion entre la maquette du journal et celle des pages de publi-rédactionnel. Notez, la recette est payante, on compte pas moins de 50 pages de publicité sur un total de 130 pages. En termes d’annonceurs, c’est une incontestable réussite. Quant au lectorat,  le premier numéro  attire traditionnellement beaucoup de curieux et quelques collectionneurs. Il sera intéressant d’observer sur la durée si les lecteurs suivent.

Draguer le CSP+

Mais il n’y a pas que les liaisons dangereuses avec la publicité qui heurtent.La maquette qu’on nous décrit guidée par un souci d’originalité visuelle sur fond de simplicité et d’élégance donne surtout le sentiment que le journal est vide, tant il y a de blanc. On se croirait face à une assiette concotée par un spécialiste de la cuisine moléculaire : quelques bidules excentriques mais rien de solide à se mettre sous la dent. La typo choisie et surtout sa faible graisse rendent la lecture désagréable par manque de contraste. Evidemment, la taille des « articles » est à l’avenant. On observe beaucoup de brèves, quelques papiers de 2500 signes à vue de nez et pas grand chose d’autre. Heureusement que l’enquête sur Arnaud Lagardère, survendue en Une, permet de se rappeler qu’on est dans un magazine et pas dans un catalogue de Noël du Bon Marché. Nous voilà en plein dans l’illustration du fameux diagnostique des consultants en presse « les lecteurs n’ont plus le temps de lire, il faut faire court, aéré et mettre beaucoup de photos » avec la petite touche « luxe » en plus pour draguer le CSP+ cher aux annonceurs. Personnellement, quand j’ouvre un « journal » pareil, je me dis qu’il est inutile de perdre du temps à ingérer ces petits textes ridicules qui sont au journalisme ce que le biscuit apéritif de grande surface est à la gastronomie. Un triste poison industriel à la saveur factice.

Délivrez-nous de Beigbeder !

Quant aux choix « rédactionnels », ils sont proprement affligeants. On y trouve par exemple un papier pro-Facebook qui évite soigneusement les sujets qui fâchent, au hasard la question de la protection des données personnelles, et un autre sur les tablettes tactiles. Il faut bien flatter les marottes du lectorat BoBo que l’on tente de séduire. Le mode d’emploi au début du journal nous promet aussi une place exceptionnelle réservée à la photo : 6 à 10 pages. Las ! Il s’agit d’un portfolio dédié à ….la marque Gucci dans le cinéma. Notez, je comprends ce choix, il ne se passe réellement rien d’intéressant dans le monde en ce moment. Evidemment, on ne coupe pas à la rubrique tarte à la crème des lieux favoris d’une célébrité. Et qui a-t-on choisi, je vous le donne en mille ? Frédéric Beigbeder, bien sûr.

Cet objet médiatique non identifié coûte la coquette somme de 3,20 euros. Mais dites-moi, les catalogues publicitaires, en principe, ils sont offerts, non ?

Comme je n’aimerais pas terminer sur un note négative s’agissant d’un journal qui conserve une bonne tenue, je signale que le supplément Idées contenait un beau dossier sur la notion de guerre juste. De quoi se demander ce qu’il y a de commun entre la qualité du travail de la rédaction et le machin publicitaire dénommé « M ».

Entre nous, à part Jacques Séguéla, je ne vois pas qui peut s’intéresser à « M »…

23/09/2011

Les mains dans le cambouis, et vite !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 23:19

« On nous cache tout, on nous dit rien ». Tel est, en substance, le message de Jean-Michel Aphatie dans son billet de jeudi. L’apocalyspe financière et économique mondiale se rapproche à la vitesse de la lumière, estime-t-il,  et personne n’a le courage de dire la vérité aux français. En clair, il faudrait que les politiques, cédant à la dinguerie des marchés financiers, truffent désormais leurs discours de mises en garde, de chiffres affolants et de prédictions de fin du monde. J’exprime respectueusement mon désaccord. S’il est bien un moment où il faut peser de tout le calme de la raison contre la folle volatilité des délires boursiers, c’est maintenant.

Les prophéties auto-réalisatrices des marchés

En réalité, si on ne nous dit rien, c’est qu’il n’y a rien à dire. Contre la démence des prophéties auto-réalisatrices des marchés financiers (j’anticipe une catastrophe et par le fait même je la provoque) en passe d’entrainer les économies dans leur sillage, il n’y a rien d’autre à faire que de calmer le jeu dans les médias, pour éviter que le délire ne contamine le public, et de bosser avec acharnement dans les ministères pour trouver des solutions. C’est ce que font en ce moment tous les gens pas assez chics ou trop occupés pour aller perdre leur temps à se raconter à la radio. C’est pour ça que Jean-Michel Aphatie ne les connait pas. Au-delà des discours convenus qui semblent lasser l’interviewer vedette lui-même, il y a les vrais enjeux qui méritent mieux que des hurlements de fin du monde.

Les graines de la prochaine crise sont déjà semées

Nous ne sommes même pas sortis de la crise actuelle que déjà la prochaine se profile, encore plus grave, à supposer que l’on survive à celle-ci d’ailleurs. Vous détestez la folie des marchés financiers ? Ce n’est rien à côté de ce qui se prépare. Déjà 60% des transactions boursières sur le marché américain et 40% chez nous relèvent du trading haute fréquence, ou « THF » pour les intimes à moins que vous ne préfériez High frequency trading, du meilleur effet dans les dîners en ville. C’est quoi, me direz-vous ? Des automates programmés pour détecter d’infimes écarts de cours entre les différentes places de cotation et envoyer des millions d’ordres d’achat ou de vente pour en tirer profit. Figurez-vous que tout ceci se calcule à la nanoseconde et dépend donc de la longueur du cable qui relie l’ordinateur de l’acteur de THF (quelques unes de nos grandes banques françaises par exemple) à celui de l’entreprise de marché. C’est ainsi que NYSE-Euronext héberge une quarantaine de co-locataires près de Londres, à quelques mètres de son ordinateur. Le THF, c’est une vraie machine à cash pour ceux qui l’utilisent. Mais c’est aussi une machine à krach comme l’a montré le flash crash du 6 mai 2010 à Wall Street. Un truc économiquement inutile et dangereux qui échappe désormais à tout contrôle. Les économistes, tous bords confondus, mettent en garde de manière unanime contre ce nouveau délire financier qui ne présente que des dangers et aucune utilité de quelque nature que ce soit, excepté pour la poignée de spéculateurs qui la pratiquent. Les régulateurs boursiers avouent leur impuissance, tandis que Bruxelles, sous l’impulsion du français Michel Barnier (commissaire européen au marché intérieur) tente de réglementer l’activité (projet attendu avant la fin de l’année).

Les actions c’est fini, vive les matières premières !

Et puis il y a la spéculation sur les matières premières (blé, colza, pétrole, cacao etc.), et tous les financiers respectables qui vous racontent sans rire que certes, ça augmente le prix de la baguette, mais que le consommateur peut le supporter. Chez nous, ça augmente le prix de la baguette, ailleurs, ça rime avec famine.  Je reçois un mail par jour m’invitant à une conférence de presse sur les avantages sonnants et trébuchants de la spéculation sur les matières premières, et je lis presque autant de déclarations officielles précisant que les méfaits de la spéculation dans ce domaine ne sont pas démontrés. Convenez que c’est troublant.

L’économie vérolée par la finance

Oh ! je vous entends d’ici songer que la finance peut bien s’effondrer, il nous restera l’économie réelle. Hélas, rien n’est moins sûr.  Les entreprises françaises, cotées ou pas, ont réalisé un bon premier semestre au dire des spécialistes, mais elles craignent désormais que les banques, emportées dans le tourbillon des marchés financiers, cessent à partir de maintenant de leur prêter de l’argent et les mènent donc à la faillite. Même notre bonne vieille comptabilité  est en passe de se laisser contaminer par les marchés. Tout ça parce qu’une bande d’apprentis sorciers basés à Londres fabrique de nouvelles normes comptables à vocation mondiale (une sorte d’esperanto de la comptabilité) qui n’ont plus pour objet d’arrêter le patrimoine d’une entreprise à un instant « t » mais, tenez-vous bien,  de prédire l’avenir. Vous voyez dans quel état sont les marchés ? Eh bien figurez-vous que ces règles comptables (IFRS) imposent d’évaluer presque tous les éléments du bilan à la valeur de marché, autrement appelée « juste valeur » par opposition à la valeur historique, en clair de refléter au jour près, voire d’anticiper sur la base de modèles mathématiques aussi incompréhensibles  que douteux, la folie des traders pétés à la coke de Wall Street dans le bilan des entreprises. N’est-ce pas que c’est génial comme idée ? Pour l’instant, seules les sociétés cotées européennes y sont assujetties, mais on imagine déjà y soumettre les PME. Et hop, tout le monde aligné sur les marchés financiers, mêmes les petites boites qui n’ont rien à voir avec ce cirque.

Ah, la petite phrase !

Ainsi, tandis que les gouvernements des grandes puissances tentent de dresser des barrages à coups de promesses d’accords internationaux et de législation, la finance aidée en cela par une petite bande de spécialistes ivres de leur foutue technique, concocte dans l’indifférence générale le prochain tsunami. Ce qui devrait interpeler la presse. Faut-il attendre, comme Jean-Michel Aphatie, qu’un politique crie »au feu » au risque d’ajouter à la panique, ou bien retrousser nos manches, surtout à l’aube des présidentielles, et apporter au public l’information  nécessaire pour qu’il puisse dire en connaissance de cause : ça suffit ! La finance est puissante parce qu’elle est riche, mais aussi et surtout parce qu’elle sait se rendre incompréhensible et donc intouchable, tant par les politiques que par les citoyens. D’où l’importance capitale d’informer en ce domaine.  Une consoeur de Causeur confie avec une  franchise déconcertante qu’en tant que journaliste politique, elle préfère comme tout le monde la petite phrase au débat de fond, surtout si ledit débat porte sur le sujet aride de la séparation de la banque de détail (la vôtre, la mienne, celle qui recueille nos économies pour les prêter aux entreprises qui nous emploient) et la banque d’investissement (celle qui spécule sur les marchés). Ah bon ? Comme tout le monde ? Mais comme qui exactement  ? Il me semble que le public est tout à fait prêt à entrer dans le débat et je crois même qu’il n’attend que cela. Il va falloir qu’on mette les mains dans le cambouis, confrères, ça commence même à devenir urgent. Mais au fait, c’est notre boulot, non ?

19/09/2011

Le journalisme dans l’ombre des lois anti-terroristes

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 18:10

 La Fédération internationale des journalistes (FIJ) a organisé les 10 et 11 septembre derniers à Bruxelles une grande manifestation intitulée « Le journalisme dans l’ombre des lois anti-terroristes ». Les débats ont mis en lumière le glissement qui s’est opéré à partir du 11 septembre 2001 vers une restriction des libertés au profit de la sécurité. Ce recul des droits de l’homme, dont la liberté d’expression, au nom de la lutte contre le terrorisme a affecté non seulement les grandes démocraties, mais a permis aux régimes autoritaires de prendre exemple sur elles pour justifier leurs propres systèmes répressifs. La FIJ a adopté, à l’issue des débats, une déclaration qui appelle tous les syndicats de journalistes dans le monde à la plus grande vigilance et invite l’ensemble des institutions de défense des droits de l’homme à peser sur les pouvoirs publics pour rétablir un juste équilibre entre protection de la sécurité des Etats et respect des droits individuels. Olivier Da Lage, journaliste à RFI et vice-président de la FIJ, nous explique les enjeux de cet affrontement aussi invisible que stratégique entre liberté et sécurité.

 Aliocha : La déclaration solennelle du 11 septembre 2011 adoptée par la FIJ dénonce la réponse « manifestement disproportionnée » des Etats à la menace terroriste, aboutissant à « un viol systématique des droits fondamentaux ». Concrètement, en quoi la liberté d’informer a-t-elle souffert des lois anti-terroristes ces dix dernières années ?

Olivier Da Lage : A la suite des attentats du 11 septembre les Etats-Unis, mais aussi l’Europe et les gouvernements des Etats membres de l’Union, ont considérablement augmenté les moyens alloués à leurs services de renseignements afin de renforcer la lutte contre le terrorisme. A l’époque, l’émotion était telle que l’opinion publique ne s’est pas révoltée contre ce qui constituait  des atteintes sévères aux libertés. Si l’objectif en soi est légitime, les moyens qui ont été utilisés sont quant à eux discutables. Non seulement le champ des libertés a été réduit au niveau législatif, mais la lutte contre le terrorisme est devenu l’alibi de bien des dérives dans l’utilisation des outils juridiques destinés à lutter contre le terrorisme.  Par exemple en France, l’affaire de l’espionnage du Monde est une illustration parfaite de ce phénomène.  Pour justifier la surveillance des journalistes, Claude Guéant  a invoqué la nécessité d’identifier une taupe au sein du ministère de la justice, et donc un problème de sécurité nationale. De la même manière en Grande-Bretagne, la police londonienne vient de revendiquer l’usage de la loi sur les secrets officiels (Official Secrets Act) pour forcer le Guardian à révéler ses sources dans l’affaire des écoutes du News of the world. Or, cette loi ne concerne en principe, comme son nom l’indique, que les questions de sécurité nationale.  On voit bien dans ces deux exemples comment une acception très large de la notion de sécurité permet de justifier les atteintes au droit d’informer, et en particulier à la protection des sources sans laquelle il n’y a pas de liberté dela presse. C’est une conséquence directe du changement qui s’est opéré en 2001.

Les démocraties sont-elles les seules dans ce cas ?

Hélas non. La plupart des pouvoirs autoritaires se sont appuyées sur le Patriot Act américain pour justifier le durcissement de leur propre législation. Des pays arabes jusqu’en Asie en passant par la Russie, tous les Etats ont considéré qu’ils avaient leurs propres terroristes à combattre et qu’ils avaient donc le droit d’adopter ou de renforcer une réglementation déjà répressive. Quand la Maison Blanche s’organise pour extraire illégalement des personnes et les enfermer à Guantanamo ou encore les envoyer en Egypte ou en Jordanie en expliquant ensuite qu’elles sont hors de leur juridiction et qu’elle n’est pas responsable du sort qu’on leur inflige, comment voulez-vous donner des leçons de démocratie au reste du monde ? Nous assistons à un véritable effondrement des digues juridiques qui maintenaient jusqu’au 11 septembre un équilibre à peu près juste entre sécurité et liberté. Le curseur s’est décalé du côté de la sécurité de manière très nette, ce qui donne lieu à des abus quotidiens partout dans le monde. C’est l’ancien ministre de la justice américain Alberto Gonzales qui résume le mieux la situation quand il dit que les Etats-Unis sont en état de guerre et que le président américain a tous les droits.

La déclaration évoque une surveillance de masse des journalistes. N’est-ce pas un peu exagéré ?

La surveillance des journalistes a toujours existé. En France, on sait bien que les services de renseignements ne se contentent pas de rédiger des revues de presse. Ils sont également présents sur le terrain et ont même pris l’habitude de se présenter notamment aux journalistes, ce qui a au moins le mérite de la transparence. Leproblème aujourd’hui c’est que cette surveillance s’affranchit des textes qui l’encadrent au nom de la lutte contre le terrorisme.  Là encore l’affaire des fadettes des journalistes du Monde est emblématique. Au moment même où l’on vient d’adopter une loi sur la protection des sources des journalistes, on s’empresse d’en violer les dispositions au nom de la sécurité publique. Rappelons que la loi du 4 janvier 2010 précise : « Il ne peut être porté atteinte directement ou indirectement au secret des sources que si un impératif prépondérant d’intérêt public le justifie et si les mesures envisagées sont strictement nécessaires et proportionnées au but légitime poursuivi ». Il ne semble pas que l’affaire Bettencourt entre dans le cadre de cette exception qui renvoie à des cas bien précis définis par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme.

Au-delà du renforcement de la surveillance et du risque accru de censure, la FIJ met en garde contre le danger de l’autocensure. Pourquoi ?

Dans les jours qui ont suivi les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis, il était impossible pour un journaliste américain de commencer un article sans rappeler son allégeance à la patrie et l’impérieuse nécessité de traquer le terrorisme. A défaut, il courait le risque de se faire traiter de 5ème colonne d’Al-Qaida. Cela montre bien que dans une société obsédée par la sécurité, les journalistes qui posent des questions dérangent. Si l’on ajoute à cela le renforcement de la surveillance de la presse par les pouvoirs publics, on aperçoit bien le risque de l’autocensure. La tentation est forte dans ce contexte de taire certaines informations sensibles pour éviter les ennuis. Ce d’autant plus que les éditeurs de presse ne sont pas toujours prêts à se mettre en danger.  Evidemment, quand l’autocensure va trop loin, la situation explose et les médias retrouvent un fonctionnement normal. C’est ainsi que le New York Times s’est excusé d’avoir fermé les yeux sur les suites du 11 septembre par patriotisme. Nous avons connu la même chose en France après l’élection de Nicolas Sarkozy. Dans la première phase triomphante, les médias se sont autocensurés et puis, petit à petit, ils ont recouvré leur esprit critique. Encore faut-il que celui-ci puisse s’exercer librement, sinon, le retour à la normale devient de plus en plus difficile.

Au fond, la fameuse raison d’Etat a toujours existé…il arrive d’ailleurs que les journalistes, qui sont aussi des citoyens, acceptent de se taire lorsqu’ils le jugent légitime.

En effet, les journalistes ne sont pas hermétiques à la notion de raison d’Etat. En Grande-Bretagne où les relations de confiance entre la presse et les pouvoirs publics sont nettement meilleures qu’en France, il arrive que les rédacteurs en chefs reçoivent ce qu’on appelle une Notice D, pour Défense, les alertant sur une information qu’ils n’ont pas le droit de sortir. Le plus souvent ces directives sont légitimes et donc respectées. Mais on voit bien que si la sécurité prend le pas sur les libertés, il y a un risque que les demandes soient de plus en plus nombreuses et de moins en moins fondées… A ce sujet, et quoique l’on pense de Julian Assange, la question soulevée au départ par Wikileaks sur le point de savoir s’il fallait ou non révéler que l’armée américaine avait tiré sur des civils en Afghanistan, apparait parfaitement légitime.

Qu’espérez-vous concrètement en publiant cette déclaration ?

Elle a plusieurs objectifs. D’abord la Fédération internationale des journalistes est composée de syndicats professionnels. Elle représente 600 000 journalistes dans 130 pays. Il s’agit donc d’attirer l’attention de la profession sur le danger que représentent les lois anti-terroristes et surtout l’usage qui en est fait, pour la liberté dela presse. Ensuite, nous savons que la Fédération seule ne pourra pas lutter efficacement contre le mouvement qui s’opère au détriment des libertés. Il s’agit donc pour nous de mobiliser des organisations comme Amnesty International, RSF, Article 19, mais aussi des professionnels, avocats, policiers etc, pour réfléchir et travailler ensemble sur un équilibre juste entre lutte contre le terrorisme et préservation des droits et libertés.  Beaucoup de digues ont sauté partout dans le monde à la suite du 11 septembre, il est urgent de remettre en place des garde-fous.

Les explications aseptisées de DSK

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 09:57

C’est beau la communication.  C’est lisse, maîtrisé, fluide, apaisant. Du grand art. Il y a quatre mois, les images d’un homme menotté circulaient sur toutes les chaines de télévision du monde, nous plongeant au coeur d’une sordide affaire judiciaire de viol, avec expertise de sperme et traces plus ou moins contestées de violences sur la plaignante. Et voici que tout ceci s’achève sur le plateau de TF1 par une mise en scène d’interview théâtrale, aussi léchée qu’un spot publicitaire pour un parfum de luxe à l’approche de Noël.

Le journaliste, en principe accoucheur de la personne qu’il interviewe, n’est plus dans ce genre de situation qu’un instrument apportant plus ou moins consciemment sa caution de professionnel de l’information à ce qui ressemble à tout sauf à de l’information. Bel exemple de retournement de situation. La com’ observe les moeurs journalistiques, analyse les réactions du public et parvient à prendre la main en recourant à des recettes parfaitement éprouvées. Ainsi, la règle face à une crise consiste-t-elle à reconnaître la faute et le préjudice. Toujours, que vous vous sentiez coupable ou innocent. C’est la seule façon de désamorcer par anticipation toute réaction critique violente. On ne gifle pas un homme qui avoue. Donc DSK a avoué la faute, mais pas le viol, distillé quelques attaques bien senties à l’encontre de Nafissatou Diallo tout en se défendant de le faire, pris la mesure du chagrin occasionné à ses proches et regretté le rendez-vous manqué avec les français. Rideau.

L’impensable s’est produit. L’homme conspué pour avoir, au mieux, « sollicité » une fellation à une femme de chambre, celui qui a perdu son poste au FMI à la grande honte de la France, renoncé aux présidentielles, traversé le tsunami de la justice américaine, dirige sa propre interview de main de maître, infligeant au journalisme français une humiliation totale bien qu’aussi aseptisée que le reste.

Les larmes, le sperme et le sang n’ont évidemment pas leur place au 20 heures. Le journalisme non plus, semble-t-il. La communication nous avait déjà montré qu’elle pouvait inventer la guerre propre, voici qu’elle nous transforme une lamentable affaire de sexe, avec ou sans violence, en une faute dont on ne saisit plus très bien la teneur. Ce qu’on nous somme de retenir, c’est qu’il n’est pas très élégant de se faire offrir une fellation au sortir de la douche par une femme de chambre, surtout quand on est marié et en lice pour les présidentielles. Sur fond de complot légèrement suggéré, voici que le fautif soudain devient victime d’un séisme sans commune mesure avec le péché véniel qui l’a déclenché. Chapeau maestro !

 

 

15/09/2011

Quand la forme trahit le fond

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 00:05

Voilà quelques semaines que les questions de présentation des articles de presse mobilisent l’attention à juste titre. Ainsi, Arrêt sur Images a invité ses lecteurs cet été à inventer des Une du Figaro sur le modèle de la vraie Une du 19 juillet où l’on voyait le visage de François Hollande à côté de celui de Tristane Banon dans ce qui s’est révélé être un photomontage, accompagné de ce titre : « Affaire Banon-DSK » (surtitre) – « François Hollande va être entendu » (titre) ».

Cette fois-ci, c’est Acrimed qui chahute le Parisien Aujourd’hui en France. Motif ? Le journal a titré en Une le 12 septembre : « Délinquance » (surtitre)- « Le plan de lutte contre les jeunes roumains » (titre). Celui-ci est inscrit à l’intérieur du cadre d’une photo qui représente une jeune femme sur un quai de métro dont on tente d’arracher le sac. Notez, je dis « une jeune femme « mais je ne vois pas son visage, ce pourrait être un garçon aux cheveux longs. Et quand j’ajoute « jeune », je m’avance beaucoup, il ne s’agit que d’une impression inspirée par la silhouette et les vêtements. D’ailleurs, lui arrache-t-on son sac ou bien est-elle en train de jouer avec un ou une amie ? Mais tenez, soudain j’y pense : et si c’était elle qui arrachait le sac ? Voyez comme l’esprit a tendance à interpréter ce qu’il voit et bien souvent à franchement extrapoler…pour peu qu’on l’y aide.

Dans un précédent billet, j’ai cité un extrait d’Albert Londres. Il visite au bagne de Cayenne l’Ile des lépreux. Et on l’emmène voir « le légendaire lépreux à la cagoule ». Voici comment le journaliste décrit la scène :

« Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis ».

On lui a dit qu’il s’agissait d’un homme et que celui-ci était atteint de la lèpre. Or, tout ce qu’il voit en entrant, c’est « quelque chose dans la position d’un homme assis ». Et il décrit exactement ce qu’il voit. Remarquable leçon d’objectivité.

Mais revenons à notre titre et à notre photo. Ensemble, ils nous donnent le sentiment d’assister à une scène d’agression par un méchant jeune délinquant immigré roumain d’une gentille jeune fille française sur un quai de métro. La proximité de la voie fait même craindre que le vol ne débouche sur un tragique accident. Le tout dégage une sensation de violence et suscite la peur. Et voilà comment en l’espace d’un titre et d’une photo, on insinue sans en avoir l’air dans l’esprit du lecteur, avant même qu’il n’ait lu l’article, l’équation terrible : roumain = délinquant = danger = peur. Et la légende en rajoute : « Vols à l’arraché, trafics…la criminalité attribuée au mineurs roumains est en nette augmentation. En exclusivité, Claude Guéant nous dévoile les moyens qu’il compte mettre en place pour lutter contre cette délinquance ». Qu’un professionnel de l’illustration me corrige si je me trompe, mais il me semble que si cette photo correspondait à une scène réelle, elle aurait été légendée : « Scène d’agression dans le métro parisien à la station x, le y dernier ». Or là, on ignore la nature exacte de ce qu’on nous montre. Ce qui donne à penser qu’il ne s’agit pas d’une photo d’actualité à caractère informatif, mais d’une simple illustration.

La société des journalistes du Parisien s’est révoltée contre le titre et l’illustration, estimant qu’ils trahissaient le fond du dossier. J’emprunte à Renaud Revel l’extrait de la déclaration :

« La Société des journalistes du Parisien-Aujourd’hui en France tient à faire part de son indignation concernant la mise en scène du fait du jour de ce lundi matin relatif aux mesures du ministre de l’Intérieur Claude Guéant contre les délinquants Roms. Particulièrement choquants, le titre des pages 2-3 (« Immigration roumaine : les mesures contre la délinquance ») et celui de la Une (« Délinquance: le plan de lutte contre les jeunes roumains »). Le premier revient à assimiler de facto l’immigration en provenance de la Roumanie avec la délinquance. Le deuxième tend à considérer l’ensemble des « jeunes roumains » comme des délinquants. De tels amalgames sont inacceptables. Par ailleurs, la photo choisie pour la Une est une mise en scène qui n’a pas lieu d’être utilisée avec ce type de sujet. Ces choix d’illustration et de titraille mettent à mal le travail des journalistes qui ont participé à cet ensemble et qui, quant à lui, nous apparaît équilibré ».

Et voilà comment on manipule le lecteur…comment on lui vend les mesures politiques destinées à lutter contre tous ces immigrés-roumains-délinquants. Vous noterez au passage que les journalistes se sont révoltés ce qui illustre la différence, trop souvent ignorée par le public, entre leur travail et la manière dont celui-ci est « vendu » par l’entreprise qui les emploie.

10/09/2011

« Sous le soleil noir de la guerre »

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 13:32

Ce blog a fêté ses trois ans le 5 septembre dernier. Je dédie ce billet anniversaire, un peu tardif, à Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, ainsi qu’à tous les reporters de guerre qui, comme eux, prennent des risques pour informer. La très longue captivité des deux journalistes de France 3 aura eu le mérite de lever un coin du voile sur le travail de ces professionnels et, je l’espère, d’attirer l’attention du public non pas sur eux, ce n’est pas cela l’important à leurs yeux, mais sur les images, les films et les récits qu’ils nous rapportent.

Car leur objectif est là, témoigner, documenter, recueillir des preuves, pour alerter. Encore faut-il qu’on prête attention à ce qu’ils nous disent. Or, les conflits sont souvent loin de chez nous et tout aussi loin de nos préoccupations. Et puis on ne sait pas toujours regarder les images, entendre les récits, identifier même l’information importante, fondamentale, au milieu du brouhaha médiatique.

Justement, la Maison européenne de la photographie, rue de Fourcy à Paris, a eu la bonne idée de rassembler quatre-vint dix photos de guerre, sur une période qui commence en 1936 et s’achève en 2007. Intitulée « L’ombre de la guerre » l’exposition, qui dure jusqu’au 25 septembre, présente chaque photo accompagnée d’un texte qui la replace dans son contexte et explique à grands traits qui en est l’auteur.  L’occasion de voir ou revoir le célèbre milicien républicain de Capa, la petite fille brûlée au napalm de Nick Ut, et bien d’autres photos qui ont marqué le siècle. C’est aussi et surtout une opportunité de comprendre le travail des photoreporters, comparer le regard qu’ils portent sur la guerre, identifier ce qui les motive, partager leurs doutes, leur émotion, leur colère.

J’ai extrait du catalogue de l’exposition quelques citations susceptibles de nourrir la réflexion. Le lien sous le nom renvoie à la biographie du photographe dans wikipedia, le lieu et la date font référence à la photo présentée dans l’exposition (mise en lien quand je l’ai trouvée sur la toile) :

« Je voudrais que mes photographies ne soient pas simplement la documentation d’un fait divers, mais un acte d’accusation contre la guerre et contre la violence brutale et dépravée qui affecte les esprits et les corps des hommes. Je voudrais que mes photographies soient aussi un puissant catalyseur émotionnel et qu’elles puissent ainsi contribuer à éviter qu’une telle folie criminelle et lâche ressorte à nouveau »

Eugène Smith (Japon 1944)

« J’ai vu et photographié des amoncellements de cadavres nus, des lambeaux de peau tatouée utilisés comme abat-jours, des squelettes humains dans les fours, ainsi que des squelettes vivants qui d’ici peu seraient morts d’avoir trop attendu la libération. Ces jours-là, l’appareil photo était un soulagement, il interposait une mince barrière entre moi et l’horreur qui me faisait face. Bien que ces événements soient difficiles à raconter et à photographier, nous les photographes, nous avons nos devoirs. Nous sommes dans une position privilégiée et dérangeante. Nous nous déplaçons sur la quasi-totalité du globe et nous avons le devoir moral de le raconter aux autres ».

Margaret Bourke-White (Buchenwald 1945).

Ce jour-là à Chypre, en voyant des gens perdre leurs pères ou leurs fils, j’ai senti que je pouvais faire mienne cette expérience : ma compassion cessait d’être personnelle et devenait universelle…Je me suis découvert capable de partager les émotions de ceux qui m’entouraient, de savoir les vivre avec eux dans le silence pour les transmettre ensuite à d’autres…J’ai commencé à penser que ma responsabilité envers le genre humain était celle de montrer à quel point la guerre que je documentais était terrifiante et sans merci ».

Don McCullin (Chypre 1964)

« Ce qui me permet de surmonter les obstacles émotionnels inhérents à mon travail, c’est de penser que quand quelqu’un sera confronté  à des images comme celles-ci, il participera d’une façon ou d’une autre à un dialogue ; et peu importe que ce dialogue soit provoqué par la colère ou par la frustration qu’il éprouvera à leur vue ».

James Natchwey. (Rwanda 1994)

Celui qui prend le risque de se planter au beau milieu d’une guerre pour communiquer au reste du monde ce qui s’y passe, est un individu qui, au fond, négocie pour la paix. Et c’est profondément pour cela que ceux qui fomentent les guerres n’aiment pas les photographes qui leur tournent autour ».

James Natchwey. (Afghanistan 1996)

« La vérite la plus inquiétante est qu’à la fin du siècle du « Plus jamais ça » l’on puisse encore assister à des génocides. »

Gilles Peress (Bosnie 1996)

« Je me demande pourquoi je prends des photos pendant les guerres. En réalité, je ne sais pas répondre. Je ne sais répondre à aucune des questions importantes comme « que faisons-nous là ? »…Je peux seulement dire ceci : j’ai la possibilité de raconter ces grands bouleversements et je veux documenter les événements de l’époque que je suis en train de vivre ».

Alex Majoli (Kosovo 1999)

Ainsi, de 1936 à aujourd’hui, plusieurs générations de photoreporters partagent la même obsession d’alerter le public, de rapporter des preuves, d’éveiller les consciences. Tous estiment accomplir un devoir. Cela implique, je crois, un devoir réciproque de la part du public que nous sommes, celui d’être attentif à leur message. Et de réfléchir un peu, avant de les accuser comme je le lis ou l’entends souvent, de choquer volontairement pour faire grimper les ventes.

Note : le titre de ce billet est emprunté à Christine Spengler, l’une des photojournalistes exposées. L’exposition est dédiée à Tim Hetherington et Chris Hondros, deux photojournalistes morts à Misrata le 20 avril dernier. Tim a participé à la préparation de l’exposition.

05/09/2011

Au secours, la com’ attaque !

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:00

Si vous avez regardé la télévision hier, vous n’avez pas pu manquer le retour de DSK à la maison. Mais avez-vous remarqué ce que relève Daniel Schneidermann ce matin (gratuit) ? La caméra surprise dans le jardin du couple DSK. Elle était planquée là, la coquine, tandis que tous les journalistes étaient bloqués derrière les portes. Magique ! Et avez-vous noté comme le couple prend la pose ? N’est-ce pas ce que nous faisons tous après un long voyage en avion, prendre la pose devant chez nous avant de nous décider à regagner nos pénates ?

La même journée, mais un peu plus tard, Carla Bruni-Sarkozy parlait de son enfant à naître dans l’émission Sept à Huit sur TF1. L’entretien était si creux que les bandes défilantes des autres chaines n’ont retenu qu’une « information » : Carla ne montrera pas l’enfant à la presse. Eh non, elle a trop peur qu’il ne soit instrumentalisé. Ce que c’est que l’intuition féminine tout de même ! Accessoirement, on apprend que l’exercice de la fonction présidentielle a calmé MON MARI. Tant mieux ! On ignorait que le pouvoir avait une vertu apaisante. Il n’y a plus qu’à chercher quelqu’un d’autre à soigner pour les prochaines élections. Au moins celles-ci serviront-elles à quelque chose. Je vous invite quand même à guetter la prochaine séance organisée de photos volées. Com’ quand tu nous tiens…

Il y en a un que la retraite a encore plus calmé que l’exercice du pouvoir, c’est notre ancien président. Oh, je ne doute pas un instant qu’il souffre de ce mal étrange que les spécialistes nomment « anosognosie », j’observe simplement que les puissants ont l’étonnant réflexe de dissimuler qu’ils sont malades quand il s’agit de diriger un pays pour ensuite s’empresser de brandir leurs problèmes de santé lorsqu’on prononce le mot désagréable de « justice ». Et c’est ainsi que tournent en boucle depuis quelques jours les images d’un homme qui semble prendre chaque membre de son entourage pour un déambulateur et nous offre le visage hagard de quelqu’un qu’on aurait réveillé en pleine nuit.  Je gage que s’il n’y avait pas eu procès, il n’y aurait pas eu non plus autant de démonstrations de son affaiblissement. Anosognosie, en langage courant, ça ne voudrait pas dire par hasard « allergie aux corvées » ? Allons, je plaisante, en réalité cela renvoie au fait que le patient ignore sa maladie. Il est bien le seul désormais.

C’est beau, la com’…

03/09/2011

Nous sommes tous devenus des médias

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:44

Comme souvent, c’est un commentateur de ce blog qui m’a forcée à réfléchir. Il se trouve que j’ai « unfollowé » en juillet dernier un fidèle de ces lieux sur Twitter et qu’il m’en a voulu. Pour ceux qui ne sont pas familiers de l’outil, une petite explication s’impose. Twitter, c’est comme un blog, sauf que l’auteur ne dispose que de 140 signes pour s’exprimer (d’où l’appellation de « microblogging »), disons en clair une longue phrase. Sur la partie gauche de l’écran, vous voyez défiler la liste des tweets (messages ) des personnes auxquelles vous êtes abonné, un peu comme dans une boite mail, sur la partie droite, vous disposez de plusieurs informations dont deux chiffres auxquels les « twittos » (abonnés à Twitter) accordent beaucoup d’importance. Le premier vous renseigne sur le nombre d’abonnements que vous avez souscrits (comptes followés), le deuxième sur le nombre de personnes qui se sont abonnées à vous (followers), votre audimat en quelque sorte. Ainsi, « unfollower » signifie se désabonner d’un compte. En ce qui me concerne, je regarde mon nombre de followers avec une indifférence absolue. Sans doute parce que, en professionnelle des médias, voilà bien longtemps que le notion de « public » ne me fait plus ni chaud ni froid.

Audimat, mon amour !

Mais j’ai découvert chemin faisant avec d’autres camarades sur Twitter, cela alimente d’ailleurs beaucoup nos conversations, que certaines personnes surveillent avec attention leur nombre d’abonnés (on en a rapidement plusieurs centaines), au point de s’apercevoir quand quelqu’un se désabonne et de lui en vouloir, voire de se mettre en colère et de le clamer haut et fort. Il n’est pas rare alors de recevoir des messages qui vont de la triste interrogation à l’invective, en passant par le lourd reproche. S’il y a colère, c’est qu’il y a blessure. Mais où exactement, et pourquoi  ? C’est en me posant cette question que j’ai songé que certaines personnes plaçaient sans doute de l’affect à cet endroit là, et peut-être aussi de l’ego.

Ce phénomène, je l’avais déjà observé avec amusement sur les blogs. Chacun compte son nombre de visiteur, s’enquiert de sa visibilité, guette sa place dans les classements bref, recherche une forme de célébrité et d’approbation, un audimat. Je crois que c’est le chercheur au CNRS Dominique Wolton qui résume assez bien l’éternel problème de la communication et en particulier sur Internet par cette question : est-ce que quelqu’un m’aime quelque part ?

Racolage, course à la vitesse et à l’audience

Il est assez intéressant de découvrir que les travers que l’on reproche depuis l’origine aux médias dits aujourd’hui « traditionnels », racolage, course à la vitesse, obsession de l’audience, se retrouvent de façon aussi prononcée chez les internautes qui bloguent, twittent, voire même chez les commentateurs. Tous partagent la jouissance de communiquer en direction d’un public et l’espoir d’être lus, compris, approuvés et même félicités. On dit que la force du web 2.0, c’est l’interactivité, sans doute, mais n’est-ce pas aussi d’avoir élargi le champ des personnes éligibles à la visibilité publique, fut-elle réduite à l’exercice modeste de commenter sur un blog ou un site d’information ?  L’envie de se faire remarquer pousse aux prouesses en tout genre, et notamment à diffuser des informations non vérifiées, histoire d’être le premier à annoncer un événement. J’en veux pour preuve le flot d’absurdités concernant Kadhafi diffusées sur Twitter dans la nuit du 21 au 22 août dernier. Il était au choix capturé, mort ou en fuite. Au même moment. J’étais sur Twitter cette nuit-là, et j’ai vu avec quel empressement journalistes, internautes et même politiques relayaient de concert les mêmes informations non vérifiées dans un emballement partagé et aveugle.

Quart d’heure de célébrité

Si nous rapprochons ces observations de la critique des médias, on s’aperçoit alors que ces « travers » ne sont pas liés à un secteur industriel, ou à une catégorie professionnelle, mais à la nature d’un exercice. Cela parait évident, et je vous accorde que ça l’est, mais il y a des évidences qui méritent d’être soulignées. Peut-être faut-il y voir la recherche du quart d’heure de célébrité qu’évoquait Andy Warhol. Allez savoir. En tout cas je trouve piquant que le public des médias, devenu média à son tour, se livre aux mêmes exactions qu’il reprochait et qu’il reproche encore, au médias professionnels.

Il y a une autre chose intéressante à relever, c’est que le phénomène est apparemment déconnecté de tout souci de rentabilité économique. Blogueurs, twittos, commentateurs n’ont en général rien à gagner financièrement. Voilà qui remet en cause une partie de la critique des médias sur l’obsession des ventes ou de l’audimat qu’exprime par exemple ce commentateur chez mon ami Koztoujours (que je remercie au passage pour sa sympathique citation) :

« J’éprouverais beaucoup plus de sympathie pour Le Monde en particulier et les journalistes en général s’il ne violaient pas très souvent et sans vergogne une autre loi, celle sur le secret de l’instruction. Quelle est leur justification ? Le droit à l’information. C’est en effet une bien belle chose que l’information. Elle nourrit l’intérêt des lecteurs et le débat; mais il se trouve qu’elle nourrit aussi les journalistes. C’est leur business en somme. Je peux comprendre qu’ils préfèrent l’intérêt de leur business au strict respect de la loi, mais il y a là un conflit d’intérêts patent, qu’ils résolvent à leur manière sans faire honneur à leur sens de la retenue ni de l’autocritique. Et qui nous dira ce que ces journalistes promettent à leurs sources, pour qu’elles violent leur secret professionnel ou celui de l’instruction ? Simplement le scintillement de la reconnaissance médiatique ? Ou encore quelques avantages plus sonnants et trébuchants ? »

Pensée dominante ?

Je gage en outre que si l’on observait de près la nature de l’information diffusée par tous ces internautes, on s’apercevrait qu’elle reflète « la pensée dominante », tout comme les médias professionnels, et sans que l’on puisse soupçonner de préoccupations mercantiles ou d’asservissement à un quelconque pouvoir.

Quand j’ai ouvert ce blog il y aura bientôt trois ans, je lisais partout sur la toile que le journalisme professionnel était mort dès lors que chacun pouvait devenir journaliste, au sens de diffuseur d’informations. Ce mirage à mon sens tend à disparaître, à mesure que se dessine enfin sur la toile la différence entre faits et opinions, travail professionnel et amateur (sans jugement de valeur aucun), capacité à aller chercher l’information et simple possibilité technique de la diffuser. Tout le monde n’est pas devenu journaliste avec Internet, en revanche, nous sommes de plus en plus nombreux à accéder au statut de maillons actifs du système médiatique. Ce qui nous renvoie aux interrogations sur la « bulle médiatique » que j’évoquais dans mon précédent billet. Je crois qu’on gagne toujours à découvrir l’universel humain au-delà de ce qui apparemment nous sépare ou nous divise. En devenant un maillon du système médiatique, le public est à même aujourd’hui d’en observer le fonctionnement de l’intérieur.

De fait, il me semble que la critique des médias est en passe de sortir du registre du « ils », pour s’inscrire désormais dans celui du « nous ».

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