La Plume d'Aliocha

07/05/2011

Prends des notes et tais-toi !

Filed under: Comment ça marche ?,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 13:22

Ah ! Comme elle est belle la révolte des journalistes espagnols ! Le Monde nous apprend qu’ils menacent de boycotter les responsables politiques qui refusent de se prêter au jeu des questions/réponses lors des conférences de presse. C’est notamment le cas de la ministre de la défense. Le mouvement de colère est parti d’un blog de journaliste et s’est diffusé via Twitter.

Voyons donc ce qu’est une conférence de presse exactement. Lorsqu’une personne ou une institution quelconque estime avoir une information à délivrer au public, il est d’usage de convoquer les journalistes susceptibles d’être intéressés, tous médias confondus. On s’assure ainsi une large couverture médiatique, mais on préserve également de bonnes relations avec l’ensemble des journalistes puisque chacun est traité sur le même pied que les autres. Précisons à ce stade qu’il existe d’autres manières de rendre publique une information. L’interview exclusive accordée à un média dont on considère qu’il est le plus pertinent – ou le plus amical -, la fuite, la confidence en « off » (off the record), la rumeur etc. Il est toujours très important, lorsqu’on veut mesurer la crédibilité d’une information, d’observer d’où elle est partie, dans quel contexte, par qui elle est délivrée. Ce sont des éléments que la communication moderne ne laisse jamais au hasard. Nature du support, (télévision, radio, quotidien national ou régional, hebdomadaire, site internet), ligne éditoriale, couleur politique, timing, tout compte !

Quelques astuces de com’

Mais revenons à notre conférence de presse. Les journalistes sont invités à venir entendre le message que l’on souhaite leur délivrer. Il arrive que sur des sujets complexes, on nous envoie les documents sous embargo quelques heures ou jours avant le rendez-vous pour nous permettre de préparer nos questions. « Sous embargo » signifie qu’il nous est demandé de ne pas publier avant le jour dit. Généralement, ces consignes sont respectées. Les informations n’étant guère sensibles puisque de toute façon elles ont vocation à être diffusées, le public n’y perd rien, il s’agit simplement de permettre à celui qui communique de fournir les explications nécessaires et, surtout, de préserver l’égalité de traitement entre tous les médias. Pour la petite histoire, le jour de la semaine et même l’heure de la conférence sont importants. Une conférence de presse à midi n’aura aucune chance de figurer dans l’édition du Monde du jour, puisque le quotidien boucle le matin. Si elle se tient en fin de journée, elle ne pourra pas prétendre aux honneurs du 20 heures. De même, une annonce faite un vendredi ou en période de vacances scolaires risque fort de passer inaperçue. Mais à quoi bon communiquer, me direz-vous, si on le fait dans des conditions qui limitent la diffusion du message ? C’est précisément le but. La mode de la transparence impose d’informer sur tout et tout le temps, mais il est parfaitement possible de satisfaire à cette obligation en limitant aux maximum l’impact de la nouvelle. Une autre tactique consiste à présenter les choses de manière si techniques qu’elles en deviennent incompréhensibles.

Cher dossier de presse

Le jour dit,  nous voilà tous carnets à la main ou ordinateurs sur les genoux, prêts à noter ce qu’on nous explique. Si l’événement est important, télévisions et radios auront droit à la fin de la conférence à un moment dédié pour réaliser images et prises de son. En général, on nous remet un dossier de presse, c’est-à-dire un dossier contenant une synthèse des informations délivrées. Le document permet d’éviter les erreurs lors de la prise de notes en fournissant les données factuelles, chiffres, dates, noms, arguments principaux, mais il est surtout rédigé dans le secret espoir que les journalistes en recopieront de larges extraits pour gagner du temps. La communication connait parfaitement bien les difficultés de la presse et en joue. Comme me le confiait récemment un spécialiste de communication, « aucune rédaction ne peut se permettre de demander à un journaliste d’explorer trois mètres cubes de documents pour en tirer deux colonnes, c’est donc là que nous intervenons pour leur simplifier le travail ». « Et au passage les manipuler » lui répondis-je. Ce à quoi l’habile homme rétorqua que si les journalistes avaient les moyens de faire convenablement leur job, les communicants seraient inutiles. Je gage qu’en réalité, il devraient juste se donner plus de mal, mais ce n’est que mon avis.  Bref, vous l’aurez compris, la conférence de presse est en soi une opération de communication.

A la suite de la présentation, il est d’usage de donner la parole aux journalistes. C’est alors que commence le véritable exercice journalistique. Je dois à l’honnêteté intellectuelle de dire que se soumettre au feu des questions, non préparées, de plusieurs dizaines de journalistes n’est pas un exercice facile. Chacun vient avec ses propres préoccupations liées en réalité à celles de son lectorat, de sorte que les sujets abordés peuvent être très divers et passer de considérations générales sur le sujet de la conférence à des questions ultra-précises sur un dossier particulier en marge du thème de la conférence. C’est le jeu. Visiblement, certains responsables politiques espagnols ont décidé de rompre avec la tradition et de ne pas répondre aux questions. Voilà qui a le mérite d’être franc et donc plus facile à contrer qu’une habile manipulation ou une grande démonstration de langue de bois.  Ce qu’ont fait nos confrères en menaçant de boycotter ces pantalonnades.

La guerre en dentelles

Pourrait-on voir la même chose en France, songerez-vous ? J’en doute. Nous avons malheureusement adopté la culture du désespoir. En d’autres termes, nous partons du principe que ces opérations de com’ ne mènent nulle part et que personne ne répondra sincèrement à nos questions. Il arrive parfois qu’un journaliste un peu jeune ou étranger joue les snipers et pose une question dont l’audace fait frissonner la salle. La manière dont il se fait renvoyer dans les cordes suffit généralement à décourager toute autre initiative. Serions-nous lâches ? Je dirais plutôt cyniques. A cela s’ajoute un individualisme forcené qui fait qu’un journaliste taclé, loin de susciter la solidarité de ses confrères, se retrouve généralement tout seul. C’est dommage, mais c’est ainsi. L’épisode de Nicolas Sarkozy humiliant Laurent Joffrin lors de la première cérémonie de voeux à la presse de l’Elysée  en est  une parfaite illustration. Les journalistes en France cultivent un goût prononcé pour le combat en dentelles. Plutôt que d’affronter l’interlocuteur en conférence de presse, nous préférons glisser une phrase perfide dans l’article, ou bien encore tendre le micro à un contradicteur, voire guetter le faux pas qui nous permettra enfin d’attaquer. Mais il n’est pas impossible que ces habitudes se modifient à mesure qu’Internet nous donne des leçons d’irrévérence…

Note : Merci à Xav et Jl_Louis de m’avoir signalé ce papier du Monde !

Publicités

15 commentaires »

  1. Ce n’est pas tellement une question d’irrévérence.
    Ce n’est pas seulement un combat info vs com.
    La difficulté est plus grave que cela.
    La question est le statut de la parole.
    La parole est-elle, par l’intermédiaire de la loi, le secours des plus faibles ?
    Ou est-elle seulement, éternelle tentation, une arme au service des plus forts ?

    La réponse de Sarkozy à Joffrin, lors de cette mémorable conférence de presse, fut comme un interminable tir de mitrailleuse en direction d’un contradicteur qui, lui, avait déjà tiré sa seule balle. La question de Joffrin était fondée pourtant, le respect de la Constitution, M. Sarkozy s’en fiche, on le sait, et il ne s’en cache pas, et il répéta à cette occasion : « je suis élu, je suis le chef » un point c’est tout, et en répondant comme il le fit il donna raison à Joffrin, mais quelle importance ? il avait gagné la bataille.

    La question n’est pas anodine, croyons-nous en la parole ?

    Commentaire par DMonodBroca — 07/05/2011 @ 18:19

  2. Très intéressante analyse d’Alain Korkos chez @si de la désormais célèbre « Situation room » : http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=3995

    Pour les non abonnés, je lui emprunte sa citation finale qui me parait une jolie source de réflexion : « Tout se volatilisa, comme si l’appareil qui avait servi à la projection s’était trouvé soudainement débranché. Il n’y avait plus autour de lui qu’un vide éclatant, une réverbération éblouissante annonciatrice, se dit-il, de cet épiphénomène auquel on donne le nom de « réalité ». »
    Le dieu venu du Centaure, de Philip K. Dick

    Commentaire par laplumedaliocha — 07/05/2011 @ 20:01

  3. @DMonodBroca : je rentrai un jour d’une interview et en parlais avec un ami qui connaissait l’interviewé et me l’avait chaudement recommandé. Comme je lui rendais compte des grandes lignes de notre entretien, mon ami commençât à critiquer certaines analyses et à me reprocher d’y adhérer.
    – Tu es gonflé lui dis-je, c’est toi-même qui me l’a recommandé.
    – Je ne t’ai jamais dit de croire tout ce qu’il te disait.
    – Ainsi donc, il faudrait écouter tout le monde et ne jamais croire personne ?
    – cela me parait une assez bonne définition du journalisme, conclut-il.

    Commentaire par laplumedaliocha — 07/05/2011 @ 20:06

  4. Merci de nous expliquer les aléas du métier de journaliste.
    Les vérités d’ici sont elles les mêmes que de l’autre côté des Pyrénées sont elles toutes bonnes pour les quidams que nous sommes.

    Commentaire par salewa — 08/05/2011 @ 08:34

  5. @ laplumealiocha

    Bon exemple que vous donnez là.
    Un journaliste, pour faire du bon journalisme, doit exercer son esprit critique. Rejeter les données, interprétations, raisonnements… faux ou fallacieux et au contraire accepter ceux qui sont acceptables, me semblent constituer le b.a.ba du métier, même si évidememnt, et surtout parce que, c’est difficile, et parfois extêmement.

    Dans l’exemple Sarkozy-Joffrin, la question de Joffrin (sans doute mal formulée)était justifiée et la réponse de Sarkozy était objectivement irrecevable. Quand N.S. dit qu’il est le chef et, dans la même tirade, qu’il respecte la constitution, il se contredit lui-même et se moque du monde (sans sans doute s’en rendre compte lui-même). La constitution dit du président de la République qu’il est arbitre, veilleur, garant, pas qu’il est chef, justement, même si dans la pratique la nuance peut parfois sembler subtile, mais chef se dit fürher en allemand, caudillo en espagnol et duce en italien si je ne me trompe, et ce n’est pas la même chose que arbitre, veilleur, garant… et si nous avons une constitution c’est bien pour ne pas tomber dans ces travers-là.

    Quand à l’argument selon lequel tous ses prédécesseurs à l’Elysée ont fait de même, il n’est pas plus recevable. D’abord parce qu’évoquer les turpitudes d’autrui pour justifier les siennes propre ne l’est pas. Ensuite parce que, pour ne prendre qu’un seul exemple, mentionné par Sarkozy ce jour-là, celui de de Gaulle supposé gouverner par dessus la tête de Debré, il ne tient pas la route non plus. Manifestement M. Sarkozy ne sait pas ce que c’est que d’avoir un premier ministre qui sait ce qu’il veut et le lui dit…

    Il est étonnant que les journalistes (mais ce serait aussi bien sûr le rôle de l’opposition) ne relèvent pas plus cet aspect-là du discours sarkozien. Sans doute sont-ils échaudés par la mésaventure de Joffrin. La mitrailleuse verbale a atteint sa cible.

    Pour revenir à mon premier commentaire et au sujet de votre billet, le mouvement de protestation des journalistes espagnols, il est symptomatique je crois d’un malaise réel et grave de nos sociétés qui se veulent si avancées, si intelligentes, si rationnelles : nous ne savons plus, ou plus vraiment, ou pas assez, discuter, peser le pour et le contre, raisonner, comprendre, réfléchir, progresser vers la vérité… Le « débat » se limite le plus souvent : « c’est ma vérité, tu as la tienne, j’ai raison, tu as tort, point ». L’idée qu’il pourrait y avoir une vérité absolue, en dehors de nous, n’appartenant à personne mais accessible à tous, est une idée qui sent le soufre. Alors forcément…

    Commentaire par DMonodBroca — 08/05/2011 @ 18:25

  6. Et M. Franz-Olivier Giesbert, grand journaliste s’il en est, recevant M. Bedos fils et, sous prétexte d’humour, le laissant « enterrer » à sa façon Chevènement et Ben Laden, c’est du journalisme, ça ? mais comment peut-on tomber aussi bas ? le mot « quota » prononcé lors d’une discussion privée fait un scandale national, et les éructations de ce soi-disant comique à une heure de grande écoute laissent tout le monde indifférent ? c’est à ne plus rien comprendre ! sommes-nous devenus fous ?

    Commentaire par DMonodBroca — 08/05/2011 @ 20:10

  7. HS mais en référence à un article précédent qui traitait des photo-reporters.

    Bonsoir chère hôtesse.

    Comment se fait-il que l’on n’ait pas vu (en tout cas, moi) de photos du fils de Kadhafi et de ses 3 petits enfants tués (parait-il) par un missile OTAN?
    Pas de photos? pas de reporters? pas trop dans le vent?
    Votre avis chère aliocha, si vous savez qq chose…
    Bonne nuit à tous.

    Commentaire par araok — 08/05/2011 @ 23:30

  8. […] La plume d’Aliocha Comments (0) […]

    Ping par Section socialiste de l'île de Ré » Prends des notes et tais-toi ! — 09/05/2011 @ 06:32

  9. J’habite à Valence en Espagne, et ça fait longtemps que les politiques locaux n’acceptent plus de questions pendant les conférences de presse. Lorsqu’ils n’ont pas le choix, ils ne répondent pas à la question sans même dissimuler. Exemple: le président de la Communauté Autonome de Valence, pendant une conférence de presse à Bruxelles; un journaliste lui pose une question sur l’affaire de corruption dans laquelle il est accusé, et il répond que le tracé de la voie ferrée prévu va développer tout l’arc méditerranéen. La vidéo ici: http://www.youtube.com/watch?v=6pcK9UUtHPw

    Commentaire par Peyu — 09/05/2011 @ 11:08

  10. Quelques commentaires :
    * Bien sûr, le dossier de presse est là pour que le journaliste pressé le recopie. Les communiqués de presse sont rédigés avec un modèle « graduel » permettant au journaliste de recopier en partant du début et en s’arrêtant à la taille requise. Il suffit ensuite de changer quelques phrases et de mettre un titre. Voir également des exemples de repompages de sites Web par des agences de presse. Ceci est certainement la conséquence des cadences de travail imposées : comme le dit le « communiquant » cité par Aliocha, le dossier de presse est d’autant plus nécessaire que la presse n’a pas les moyens de travailler.
    * Aliocha reproche une certaine servilité devant les puissants, ou du moins un cynisme impuissant, la certitude qu’on doit se taire de peur de méconter. À cette impuissance devant les puissants on peut parfois ajouter l’arrogance envers ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre.

    Commentaire par DM — 09/05/2011 @ 21:29

  11. […] Uma jornalista francesa retoma, no seu blogue, o tema das conferências de imprensa condicionadas, comparando a acção firme dos jornalistas espanhóis — que decidiram boicotar aquela prática — com os «punhos de renda» dos seus camaradas franceses. Em Portugal, o Sindicato dos Jornalistas também apelou ao boicote. Qual será a resposta? […]

    Ping par Clube de Jornalistas » Toma notas e cala-te! — 11/05/2011 @ 12:13

  12. @ laplumedaliocha

    Que pensez-vous du reportage en Syrie d’Asne Seierstad, journaliste suédoise, publié hier par Le Monde ? Elle est allée, à ses risques et périls, en se présentant en poétesse, non en journaliste, voir ce qui passe en Syrie. C’est un acte d’un grand courage. Son reportage est d’une excellente qualité. Il est un témoignage exceptionnel, au sens propre du terme, puisque les journalistes sont interdits en Syrie. On le lit en frémissant. Les Syriens qui manifestent, et que montre Asne Seierstad, prennent en toute connaissance de cause des risques terrifiants.
    Il n’en reste pas moins qu’une objection demeure. Ce reportage n’est pas seulement un reportage. Il prend parti, il est un acte d’hostilité à l’égard du régime syrien. A ce titre il est de nature à envenimer les choses. Cela va-t-il dans le bon sens ? Donner la parole à ceux qu’écrasent une machinerie inhumaine est hautement justfié. Donner un prétexte à cette machinerie pour se renforcer encore l’est peut-être moins.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 15/05/2011 @ 12:19

  13. Bon ben finalement, la Porsche c’est pas si grave… 😉

    Commentaire par Arnaud — 15/05/2011 @ 14:03

  14. @Denis Monod-Broca : ne rien faire est la seule façon de ne pas se tromper, et encore….
    « On n’abuse pas sans risque de la faculté de douter », écrivait Cioran. Ceci pour vous dire que je partage vos interrogations, et que je n’ai pas la réponse.

    Commentaire par laplumedaliocha — 16/05/2011 @ 19:49

  15. […] cette belle leçon, puisse-t-elle entrer dans les moeurs journalistiques de la même manière que nos confrères espagnols nous ont montré la voie récemment en boycottant les conférences de presse des politiques […]

    Ping par Baudoin Prot taclé par la presse allemande « La Plume d'Aliocha — 16/10/2011 @ 16:34


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :