La Plume d'Aliocha

29/05/2011

Ailleurs…

Filed under: A propos du blog — laplumedaliocha @ 14:07

La vie du blog va s’interrompre une semaine, eh oui, toute une grande semaine, pour cause de ….vacances !

Les commentaires seront placés sous modération préalable, contrairement à l’usage en période normale. Bien sûr, si j’avais comme tout le monde, en tout cas comme tous les gens qui font mon métier et tous ceux que je cotoie, avocats, comptables, financiers, un bidulophone, je n’aurais pas besoin de suspendre les commentaires. Mais il se trouve que je suis un esprit retors. Le jour de la sortie du premier IPhone, non seulement je n’ai pas couru l’acheter, mais allez avoir pourquoi, j’ai décidé que je serai la dernière à céder à cette extension du domaine de la tyrannie technologique. Et quand je vois l’addiction que l’objet suscite chez ses heureux propriétaires, je me dis que j’ai bien fait.

Bien sûr, il arrive, rarement mais ça arrive, que l’outil me fasse défaut. Quand j’assiste à une audience par exemple et que je peux pas twitter, quand je suis en rendez-vous loin de mon bureau et que j’attends un mail urgent, quand je suis dans une salle d’attente et qu’il n’y a rien à lire, mais bon. Les vacances pour moi, c’est, au stade de lassitude où je suis arrivée à cet instant précis, le silence intérieur, plus de spams, plus de requêtes diverses et variées, plus de pollution, plus de choses à faire, à lire, plus de to do list, rien que le silence. Vous me manquerez, c’est certain. Le blog me manquera. Twitter me manquera. Mais il faut savoir partir pour revenir. Et s’assurer la disponibilité d’esprit nécessaire pour découvrir autre chose. Le clubs touristiques avaient déjà transporté le confort occidental jusque dans les plus lointaines contrées, voici que les smartphones nous infligent le bureau jusque sur la plage. En ce qui me concerne, c’est non. Je veux découvrir d’autres horizons, ce qui suppose que j’abandonne les miens. Pour mieux les retrouver.

A la semaine prochaine !

28/05/2011

Accusé, levez-vous !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:46

Dans le numéro de Marianne de cette semaine, Jean-François Kahn annonce qu’il met fin à sa carrière de journaliste. Motif ? La phrase maladroite qu’il a prononcée dans l’affaire DSK et qu’on ne lui a pas pardonnée. Cette décision m’a inspiré un songe, celui d’une comparution imaginaire de JFK devant le grand tribunal médiatique. Si j’ai repris certains de ses propos, l’essentiel est le produit de mon imagination et ne saurait donc en aucun cas être retenu contre lui. Qu’il me pardonne cette liberté.

– « Accusé levez-vous, vous êtes poursuivi pour avoir qualifié les exactions de DSK de « troussage de domestique », reconnaissez-vous les faits ?

– Oui Mesdames et Messieurs du grand tribunal médiatique, j’ai en effet prononcé cette phrase dans un moment d’émotion. Elle ne reflétait pas ma pensée.

– Nous considérons malheureusement que si. Ce dérapage pallocrate et bourgeois est inacceptable. D’ailleurs nous avons des sondages qui témoignent de l’indignation du public.

– Toute ma vie de journaliste j’ai soutenu le combat des féministes, en particulier dans les moments les plus  difficiles. Comment peut-on aujourd’hui m’accuser d’être phallocrate, sexiste ou que sais-je encore ?

– Accusé taisez-vous ! Vous croyez-vous devant la justice pour oser ainsi vous défendre ? Il n’y a pas d’avocat ici pour polluer les débats, rien que des preuves matérielles, irréfutables, un enregistrement qui indique clairement que vous avez prononcé la phrase litigieuse.

– Dans ce cas pourquoi m’interroger, condamnez-moi !

– Parce que vous prétendez en plus nous dicter ce que nous devons penser ? Reconnaissez-vous avoir prononcé cette ignoble phrase ?

– Oui, je le reconnais, et j’admets qu’elle est inadmissible. Il faut comprendre mon émotion…

– Taisez-vous ! Il n’y a rien à comprendre.

– En effet, et je le regrette.

– Ah ! Vous avouez. Enfin, nous avançons. Vous devenez intelligent. A quoi bon nier puisque nous avons les preuves.

– A quoi bon me faire avouer, si vous avez les preuves ?

– Pour vous aider à prendre la mesure de votre ignominie. Ne comprenez-vous pas que tant que vous vous défendrez, vous montrerez que toutes vos excuses ne vous servent qu’à vous mentir et, ce qui est pire, à mentir au public ?

– Est-ce mentir que d’admettre sa faute?

– Non mais c’est mentir que de tenter d’en diminuer la gravité.

– Est-ce mentir que de s’expliquer ?

– N’êtes-vous pas un homme, n’appartenez-vous pas à l’élite ?

– Je suis un homme et sans doute appartiens-je à une sorte d’élite.

– voyez comme vous tentez encore de détourner le problème, oui vous appartenez à l’élite, donc vous êtes un bourgeois phallocrate.

– Si c’était si simple…admettons donc que je sois un bourgeois phallocrate.

– Mais c’est simple !  Ce sont les soi-disant intellectuels comme vous qui compliquent les choses pour tromper le public. Si l’on vous écoutait plus personne ne serait jamais coupable de rien. Pas même Brice Hortefeux, Jean-Paul Guerlain, et John Galliano. Il n’y aurait que d’innocents dérapages verbaux.

– Et si ce n’était que cela en effet ?

– Allons, accusé, vous savez aussi bien que nous à quel point la parole publique est maîtrisée. Il ne s’agit en aucun cas d’erreurs, mais tout au contraire de l’expression accidentelle du moi profond. Et si les auteurs de ces phrases s’expriment ainsi, c’est qu’ils ne sont même pas conscients de leur faute, d’où le devoir de ce tribunal de les mettre en face de leur vérité profonde.

– J’ai avoué, j’ai reconnu que c’était une faute, que pourrais-je faire de plus ?

– Abandonner la sotte conviction que vous aviez des excuses, reconnaître que vous êtes un bourgeois indigne et phallocrate. Que vous n’avez été que cela toute votre vie sans jamais cesser de croire le contraire.

– Mais c’est faux ! Je suis quand même le mieux placé pour savoir quelles sont mes convictions. Ma vie, mes articles, mes réalisations professionnelles, mes combats, tout démontre le contraire.

– Mais tout ceci ne fut que mensonge, à vous-même et aux autres. Et il a fallu cette affaire pour qu’enfin la vérité éclate.

– Parce que vous mesurez la vérité d’un homme à l’aune d’une seule phrase ?

– Oui, nous sommes le grand tribunal médiatique. Nous savons que tout n’est que mensonge et artifice dans la parole publique, c’est pourquoi nous traquons sans relâche ces éclairs de vérité, ces diamants bruts, dissimulés dans la roche des faux-semblants.

– Et vous n’avez jamais songé que parfois on pouvait simplement dire des choses qu’on ne pense pas ou que l’on ne dirait pas si l’on avait pris la peine de réfléchir, si le rythme infernal du temps médiatique ne nous sommait de réagir sur tout, tout le temps, quitte à parler trop vite.

– Pas vous qui fréquentez les médias depuis 5 décennies. Un homme comme vous est rompu à l’exercice, il ne dit pas de bêtises, il n’est pas impressionné par la parole publique, ni par la rapidité des médias. Vous ne faites qu’aggraver votre cas.

– Ainsi donc la parole compte pour tout et les actes pour rien…

– La parole exprime la pensée et la pensée guide les actes. Surtout, la parole influence les foules. C’est pourquoi les élites se doivent d’être exemplaires. C’est en pensant droit et juste que nous guiderons le peuple, que nous l’élèverons, telle est notre haute mission à nous les médias. Nous devons peindre le tableau d’un monde idéal et lorsque nous y serons parvenus, alors nous aurons éradiqué le mal. Tout n’est que représentation.

– En êtes-vous si sûrs ? Pensez-vous qu’il suffise de polir les discours pour polir les âmes ? De construire un monde virtuel idéal pour que la réalité se plie à l’image que vous en donnez ?

– Nous éduquons les masses et leur offrons le spectacle permanent d’un monde rêvé qui les console de la réalité. Les « dérapages » comme vous dites choquent le public. Nous avons le devoir de les éradiquer.

– Mais alors, vous admettez que vous mentez !

– Pour le bien commun, en effet. Si nous tolérions que l’on montre la réalité, personne ne supporterait ce spectacle, le peuple serait triste. Pire, il serait privé de références. Nous avons choisi de porter seuls le fardeau de la vérité.

– ah oui ? en vivant dans vos beaux appartements, dans vos quartiers protégés, en décidant de ce qu’il faut montrer ou pas, vous pensez réellement que vous détenez seuls les clefs de la vérité ? Mais vous êtes en dehors de cette vérité, vous la vivez par procuration, elle n’est qu’une image, et encore bien floue, de ce que vivent ceux qui vous regardent et vous écoutent.

– qu’importe ! Nous comprenons mieux qu’eux ce qu’ils vivent et ce dont ils ont besoin, c’est pourquoi nous leur expliquons comment ils doivent regarder cette réalité et c’est à travers nos yeux qu’ils la voient.

– quelle arrogance !

– c’est vous le journaliste qui nous accusez d’arrogance ? Mais n’avez vous pas toute votre vie trié ce qui pouvait être dit de ce qui devait être tu, influencé les esprits par votre propre représentation du monde, défendu certaines idées, combattu les autres ?

– Peut-être, mais je n’ai jamais prétendu faire le bien commun en dessinant un monde entièrement mensonger, en manipulant volontairement la réalité, vous êtes devenu fous !

– non, nous avons seulement pris la mesure de notre pouvoir infini et décidé de nous en servir pour le bien de l’humanité.

– dans ce cas, je vous rends ma carte de presse. Votre système n’est pas le mien, de tous les totalitarismes que j’ai combattus, vous êtes le plus insidieux et le plus terrifiant.

– Le tribunal regrette votre obstination dans l’erreur, mais prend acte de votre démission. Affaire suivante ! »

24/05/2011

Un vol de libellule

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 22:32

On ne parle que de DSK, on ne s’émeut que du sort de DSK, on ne s’indigne que du traitement de DSK. Et la victime, alors ? Qui pense à la femme de chambre violée ? Personne.

N’est-ce pas le signe indéniable du sexisme, du racisme, du chauvinisme, de l’injustice sociale qui affectent en vrac et à haute dose notre beau pays ?

Il suffit d’observer d’ailleurs le florilège de petites phrases proférées par les politiques depuis le début de l’affaire. Ah ! Les petites phrases, comme elles révèlent, affirme-t-on un peu trop vite, les pensées profondes d’un individu. On pourrait y voir des âneries, lancées sans réfléchir, on y perçoit au contraire  l’expression d’une vérité essentielle et honteuse que sa révélation accidentelle sous le coup de l’émotion marque précisément du sceau de l’aveu. Et comme si ça ne suffisait pas, on en déduit que c’est l’inconscient collectif de tout un pays qui affleure à la surface. Les beaux esprits et les militants dénoncent, les coupables se frappent la poitrine.

C’est tellement plus simple que de réfléchir.

On ne parle pas de la victime, s’indignent les belles âmes.

Et si c’était simplement parce que pour l’instant il n’y a rien à dire sur elle  ?

Qui est la personnalité publique dans cette histoire, celle dont on sait tout et sur laquelle on peut gloser à l’infini, celle que l’on connait et dont on peut s’étonner légitimement qu’elle ait commis les actes reprochés, tant ils sont à des années lumières par leur gravité de l’idée que l’on se fait d’un responsable politique de haut niveau et d’un fonctionnaire international ?

Qui a été arrêté de manière fracassante ?

Qui s’est vu offrir cette étonnante « marche du coupable » devant les télévisions du monde entier ?

Qui est passé deux fois devant un juge sous l’oeil des caméras ?

Qui a été envoyé en prison ?

Qui en est ressorti ?

Qui est l’objet d’une accusation pour viol ?

Qui est assigné à résidence ?

Qui sera traduit devant un tribunal ?

Qui a dû renoncer à des fonctions internationales du haut rang ?

Qui avait alors le pouvoir d’intervenir dans la situation financière de plusieurs pays en difficultés ?

Qui était aussi un candidat supposé de la prochaine élection présidentielle en France ?

Qui doit renoncer à cet ambitieux projet ?

Combien de millions d’individus sont intéressés plus ou moins directement au sort d’un seul ?

Voilà bien des raisons de parler de DSK et bien des informations à délivrer. Ainsi fonctionnent les médias, ils ne jugent pas, ils informent, en fonction de l’importance de l’événement et du volume d’actualité à traiter.

La victime ? Mais elle est partout…

On ne parle pas de la victime, dit-on ? Mais on ne fait que cela depuis le départ ! C’est elle et personne d’autre qui est à l’origine de cet immense fracas. Mais d’elle on n’a vu qu’une silhouette dissimulée sous un drap. Puis on a fini par apprendre son âge, ses origines, sa situation de famille, son nom, quelques unes de ses connaissances, son adresse. Un vol de libellule en Mer de Chine peut déclencher un ouragan dans les Caraïbes. La victime pour l’instant n’est rien d’autre médiatiquement qu’un vol de libellule. Nous n’avons pas d’image, à peine quelques informations, aucune déclaration. Rien, le vide, le silence. La cause de tout ce fracas est taisante et invisible. On n’en parle pas ? Mais parce qu’on n’a rien à dire. Parce qu’on ne sait rien. Néanmoins, elle est au coeur du plus grand scandale du moment, et c’est à travers ce scandale qu’elle existe, invisible, silencieuse. C’est son agression qui tourne en boucle sur toutes les chaines télévisées du monde. Simplement, cette souffrance s’exprime à travers le double prisme de la machine judiciaire et du système médiatique. La justice montre l’accusé et cache la victime, les médias amplifient ce déséquilibre jusqu’à l’overdose. Les commentateurs sont emportés par la vague et ne voient eux-mêmes que ce qu’on leur montre. La victime, bien présente, n’est visible qu’à travers l’homme qu’elle accuse. Pour l’instant. Affutons un peu notre regard et nous la verrons.

En attendant, comment s’étonner que la compassion se porte naturellement sur celui que l’on voit et oublie ce qui est caché, invisible et donc inexistant ? On peut être tenté, et c’est même louable, de résister à la vague, de rééquilibrer l’asymétrie d’information et de sympathie, de penser de force contre le déferlement d’images à celle qu’on ne voit pas, qui se tait et dont on ignore presque tout. Mais est-il besoin de s’indigner contre l’inéluctable et de porter des accusations en tout sens ?

Le temps de la victime viendra. Gageons que les médias se passionneront pour elle comme ils l’ont fait pour DSK. Ce sont les consommateurs d’information et les commentateurs qui chargent de sens ce qu’ils voient et entendent. Les journalistes eux, fonctionnent de façon très simple. Ils s’intéressent à l’exceptionnel, plus un événement est inédit, plus il suscite d’intérêt et entraîne de production d’information.  S’ils produisent beaucoup sur DSK, c’est que l’événement est énorme, et la masse d’informations tout aussi impressionnante. Pour l’heure, la justice américaine a décidé de médiatiser l’accusé, son sort n’est guère enviable et l’on ne peut même pas prétendre à ce stade qu’il soit mérité. S’il avait été lynché, on s’indignerait. Et c’est bien d’ailleurs à une forme de lynchage qu’invite cette « marche du coupable ». Les médias résistent et brandissent la  présomption d’innocence face à des moeurs judiciaires qui les dépassent, cela ne convient pas non plus. Mais que veut-on exactement ?

Présomption d’innocence contre présomption de véracité des accusations

Surgit à ce stade un passionnant problème. Face à la présomption d’innocence, des voix s’élèvent pour invoquer la présomption de véracité des accusations de la victime. Et l’on est pris de vertige face à cet affrontement de présomptions. Nous voici sommés de considérer l’accusé comme innocent et la victime comme réellement victime du crime qu’elle dénonce. L’intention est louable, l’objectif m’apparait contradictoire et inaccessible. Il vaut peut-être pour les policiers et les juges, pas pour le public. On ne peut à la fois s’obliger à penser que l’accusé est innocent et que la victime qui le désigne comme auteur des faits dit vrai. En revanche, on peut et on doit considérer que jusqu’au résultat du jugement, on ignore ce que sera la vérité judiciaire et qu’il faut se garder de préjuger. Cela seul constitue déjà une gageure.

Note : les scientifiques m’objecteront que mon vol de libellule n’est pas la référence exacte de ce qu’on nomme « effet papillon ». J’en conviens. Il se trouve que j’ai repris en l’espèce une citation d’un film de Sidney Pollack que j’aime particulièrement,  « Havana ». Et puisqu’il faut sans cesse se justifier de tout, non, je n’assimile pas un viol à un vol de libellule, je dis que  pour l’instant, la cause de ce séisme médiatique n’a pas plus de consistance qu’un vol de libellule en termes de volume et de consistance d’information. Mais cette explication satisfera-t-elle les professionnels de l’indignation ? J’en doute…

19/05/2011

L’affaire DSK interroge le journalisme à la française

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:16

Il fallait sans doute un choc à la mesure de l’affaire DSK pour que le journalisme français s’interroge sur ses pratiques, sous l’effet conjugué de la violence de l’événement et de la comparaison forcée avec son homologue américain. Comme à l’habitude, l’auto-dénigrement a pris beaucoup de place. Avant d’observer les travers qui nous mènent à nous frapper – une fois de plus –  la poitrine, voyons donc les aspects positifs.

A l’actif de la presse française

Il faut bien reconnaître à l’actif de notre presse un réel effort de respect de la présomption d’innocence. On m’objectera que celui-ci est d’autant plus grand que son bénéficiaire est un homme puissant. C’est vrai. Que les journalistes sont majoritairement de gauche et qu’il s’agit d’une figure du socialisme français. On ne peut pas le nier. Que l’on peut y voir aussi un réflexe naturel de défense d’un de nos compatriotes sur fond d’antiaméricanisme plus ou moins larvé. Ce n’est pas impossible. Qu’enfin, notre approche plus « décontractée » des questions sexuelles a sans doute joué dans la distanciation de l’information. C’est probable. Je crois néanmoins qu’au delà de toutes ces réserves,  nous avons mesuré l’intérêt que pouvait représenter l’approche française de ces questions judiciaires. Il n’est pas inutile d’ailleurs de faire la liste des différences qui sont apparues dans le traitement journalistique du dossier des deux côtés de l’Atlantique. Nos lois protègent la vie privée, de sorte que l’on répugne encore à se pencher sur les moeurs sexuelles de nos politiques. Elles protègent la présomption d’innocence, ce qui nous interdit de montrer des images d’une personne menottée et nous oblige par ailleurs à jouer du conditionnel tout en saupoudrant les phrases de l’adjectif « présumé ». Signalons au passage l’apparition de la notion de « victime présumée » en miroir au fameux « présumé coupable ». D’une manière plus générale, nos pratiques journalistiques cultivent la retenue. Jusqu’ici on n’y voyait que complicité, lâcheté et compromission, on commence je crois à comprendre qu’au-delà de ces travers réels nous touchons à des valeurs profondes de société que les journalistes français ne font que révéler. Aux Etats-Unis, on montre la personne mise en cause non seulement au stade de la garde à vue, mais aussi dans l’enceinte même du tribunal. Au grand dam des amis de DSK et à la surprise de tous les autres. Eh oui, Outre-atlantique,  puissants et misérables sont logés à la même enseigne, la célébrité en l’espèce donnant même l’impression d’une sévérité accrue. Les affaires sexuelles ne sont pas considérées comme relevant de la vie privée. Mieux, elles sont analysées comme un indice non négligeable du niveau de moralité général d’un individu et plus particulièrement de la crédibilité d’un politique. En revanche, le nom et la photo de la victime ne sont pas révélés. J’ai appris d’ailleurs chez Arrêt sur Images que la presse française a révélé l’identité de la jeune femme alors que la presse américaine se l’interdisait.

Dire ou se taire ?

Néanmoins, les journalistes politiques français sont entrés dans une grande phase de mea culpa concernant leur manière de traiter, ou plutôt de ne pas traiter, la vie privée des politiques. A l’exception notable de Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles de Libération, dont la phrase sur DSK et son amour des femmes est soudain devenue emblématique d’un courage que l’on juge a posteriori trop rare, tous les autres se sont tus. Fallait-il ou non révéler ce que l’on savait sur les moeurs de DSK, s’interroge aujourd’hui la presse française.  Non, répondent certains, car il n’y a aucun point commun entre une attitude de séducteur et un comportement de violeur. Oui, assènent les autres qui ne s’aperçoivent sans doute pas à quel point ils vont vite en besogne lorsqu’ils se repentent de n’avoir pas aperçu le violeur en puissance derrière le séducteur. A ce stade, il m’apparait prématuré de penser qu’on aurait évité la commission d’un délit non prouvé en relayant des informations elles-mêmes discutées. Il n’est pas trop tôt en revanche pour porter sur la place publique un débat récurrent du journalisme français, à savoir la détermination des limites entre vie publique et vie privée.  « On ne peut pas juger, nous journalistes, de ce qui se révélera décisif ou pas dans les informations que nous recueillons, et c’est pourquoi nous livrons tout, à charge pour le lecteur de se faire son opinion » confiait en substance Marcus Mabry, journaliste au New-York Times dans l’émission « Ce soir ou jamais » diffusée hier soir sur France 3 qui abordait précisément ce sujet. Et Christophe Deloire, auteur du célèbre Sexus Politicus, de mettre en garde : « il ne faut pas que la vie privée soit notre secret défense ». L’auteur confiait s’en être tenu pour sa part dans son livre aux éléments de vie sexuelle susceptibles de rendre le sujet concerné vulnérable, ce qui l’avait conduit à écarter les « simples » infidélités de son champ d’investigation. De son côté, Marie-France Etchegoien a confié que lorsque l’Obs évoquait la vie privée des politiques, le journal recevait des protestations indignées des lecteurs. Ce faisant, elle abordait à mon sens le fond du problème.

Montre moi ta presse, je te dirai qui tu es

Car le grand enseignement de cette confrontation entre un homme politique français et le système américain, c’est la différence culturelle profonde qui nous sépare et s’exprime avec violence sur le terrain judiciaire et médiatique. Les médias fonctionnent en osmose avec la société. Si le journalisme français  ne s’intéresse pas aux frasques sexuelles des politiques, c’est que notre culture y voit un espace de liberté à préserver,  quand ce n’est pas le signe d’une personnalité épanouie à vanter, tandis que nos amis anglo-saxons en font un indicateur éthique.  Comment s’étonner qu’en France on choisisse de sourire et de se taire,  quand aux Etats-Unis au contraire, l’on observe avec sévérité et l’on dénonce ? De même, si nous n’installons pas encore des caméras à demeure dans les prétoires (mais ça viendra, tant les exceptions à l’interdiction de filmer les audiences se multiplient), c’est que nous n’avons pas opté pour le même équilibre entre transparence et protection des droits et libertés de chacun. Et ainsi de suite. Montre moi ta presse et je te dirai quelles sont tes valeurs. « Nous aurions évoqué le sujet de la vie privée de DSK lors de la campagne » assurait hier Laurent Neumann, directeur de la rédaction de Marianne,  sur le plateau de France 3. Tout comme l’hebdomadaire avait déjà mis en garde sur la psychologie de Nicolas Sarkozy lors des précédentes présidentielles. Et sans doute le journal se serait-il attiré les mêmes critiques sur son manque d’élégance…

Les journalistes français ont entendu la leçon et s’interrogent. Cela pourrait bien influer sur le traitement médiatique de la campagne à venir. Car si les lois figent les valeurs d’une société à une période donnée, elles peuvent être comprises et appliquées différemment, et l’on peut même les changer si la société finit un jour par ne plus s’y reconnaître. Ce ne sont donc pas seulement les journalistes qui doivent débattre de ce sujet, mais tous les citoyens car cela nous renvoie à notre rapport à la morale, à la transparence et au politique. Vaste sujet !

16/05/2011

DSK face au grand tribunal médiatique

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:11

Les éditions spéciales tournent en boucle depuis hier matin, évoquant ce qu’on appelle désormais « L’affaire DSK » (BFM TV) ou encore « DSK inculpé » (I Télé). Même le sacro-saint sport du week-end a été balayé par l’ouragan. Tandis que la police américaine poursuit ses investigations et qu’une première audience devant le tribunal est prévue ce soir, la presse fait son propre travail qui consiste à informer. Sauf qu’on se croirait devant un spectacle de Robert Hossein, tant la mise en scène de l’affaire sur les chaines d’information souffre à l’évidence d’une emphase qui met mal à l’aise.

Menotté

De fait, au grand tribunal médiatique, les témoins se succèdent. Ceux de la défense, c’est-à-dire ses amis, ses électeurs, ses collègues du PS. Oui DSK aime les femmes, mais pas au point de les violer. Non, ce n’est pas un homme violent. On sourit en songeant que n’importe quel individu soupçonné d’un méfait quelconque donnera toujours lieu, lors d’une enquête journalistique de voisinage, à ce type d’assurance de la part de la famille, des amis et voisins « un homme si calme, si charmant, c’est inimaginable ». Il ne s’agit pas bien sûr de remettre en cause la crédibilité de ces affirmations, mais juste d’en souligner le caractère attendu. Viennent ensuite les témoins de l’accusation, au premier rang desquels se sont inscrits Marine Le Pen et Bernard Debré. Ceux-là s’indignent, parlent de l’image de la France, laissent entendre que c’était couru d’avance et le condamnent de manière à peine voilée par une fausse pudeur dissimulant des intentions assassines. Des témoignages que l’on interrompt parfois pour délivrer quelques bribes d’informations, des petits faits minuscules, délayés à l’infini pour occuper le temps d’antenne, comme par exemple la confrontation derrière un miroir sans tain de la victime et d’une série d’hommes parmi lesquels on lui demande de reconnaître son agresseur. La procédure est décrite par le menu comme si elle était totalement inédite,  alors que les séries policières nous abreuvent depuis des années de scènes de ce genre. Il y a encore le récit des découvertes de la police, un téléphone et quelques effets personnels oubliés sur place comme autant d’indices d’un départ précipité. Une victime affligée de blessures légères mais quand même envoyée à l’hôpital. Enfin, le récit se précise, le flou des premiers instants devient une histoire. La jeune afro-américaine de 32 ans, 3 ans d’ancienneté, bien notée, frappe à la porte à 13 heures, n’entend pas de réponse, entre et se fait agresser sexuellement par le directeur du FMI. Il doit y avoir lutte puisque son corps, dit-on, porte des blessures, celui de DSK aussi, apprend-on ce matin en regardant cette image incroyable, notre futur candidat aux présidentielle menotté dans le dos, le visage dur, combatif, encadré de policiers, là-bas, à l’autre du monde. Notre compatriote, entre les mains de cette justice de feuilleton télévisé. Choc entre la réalité et la fiction, le directeur du FMI ne sourit plus, il n’est plus le maître du monde économique mais le menotté, l’accusé, le conspué. Le futur présidentiable a perdu son aura, la figure du socialisme français est à terre. Et l’on peine à départager la réalité de la fiction. On en s’habitue pas à cette image incroyable.

Le mantra de la présomption d’innocence

Les journalistes ont beau répéter au début de chaque phrase comme un mantra qu’il faut respecter « la présomption d’innocence », chaque mot, chaque image diffusée en boucle jusqu’à la nausée dément la fiction juridique de l’innocence. Et pourtant, on sent un réel effort pour atténuer la violence de la nouvelle autant que celle de sa mise en scène, pour assurer le contradictoire, distancier les certitudes en truffant les phrases de conditionnels prudents. En chaque journaliste à Paris, il y a un français qui sommeille, forcément, et qui a sans doute du mal à croire à l’horreur de la situation, même si l’on murmure depuis longtemps dans le monde politico-médiatique que DSK, voyez-vous, aime un peu trop les femmes…Et le grand déballage se poursuit avec l’apparition d’anciennes victimes, de vieilles affaires.

Ils ont beau faire tous les efforts du monde, mes confrères, le tapage infernal qu’ils orchestrent depuis hier dément chacune de leur réserve, pulvérise les conditionnels, ruine à chaque seconde un peu plus l’image de celui  que l’actualité a placé entre leurs mains.

Et pourtant, de ce qu’il s’est passé dans cette chambre, on ne sait rien d’autre que la version de la victime, résumée par la police. Les avocats le savent bien. Il est trop tôt pour en tirer de quelconques conclusions. La défense n’a pas encore eu la parole. Or, elle est singulièrement importante cette parole dans un profil de dossier où, en l’absence de témoin,  c’est précisément la version de l’un contre celle de l’autre. D’ailleurs DSK plaide non-coupable, il nie, en bloc. Et coopère visiblement en acceptant les examens médicaux-légaux.

Gare aux fausses évidences

Souvenons-nous du remarquable film « Douze hommes en colère »  qui montre si bien à quel point il n’existe pas d’évidence en matière judiciaire.  DSK est sorti nu de sa salle de bain ? Quoi de plus normal, il était dans sa suite et s’y croyait seul.  Il a agressé la femme de chambre ? Il n’est pas inenvisageable qu’il y ait eu relation consentie, puis tentative d’extorsion de fonds, ou bien encore véritable piège. Des victimes qui inventent une agression et s’automutilent, il y en a des exemples dans l’histoire judiciaire. DSK aurait abandonné des effets personnels et un téléphone, signant ainsi un départ précipité ? Mille explications sont possibles. La plus simple d’abord, il était en retard pour prendre son avion. Abandonner des effets personnels dans ce type d’établissement quand en plus on est une personnalité de ce calibre, c’est avoir l’assurance que l’hôtel se mettra en quatre pour vous les apporter. On n’est pas dans un Formule 1 sur l’autoroute. Mais il est possible aussi qu’il ait fui dans la panique le piège dans lequel il venait de tomber. Il ne s’agit pas ici d’alimenter la fameuse thèse du complot dont on accuse Internet d’être si friand, mais simplement de rappeler qu’à ce stade, tous les faits que l’on nous délivre sont sujets à interprétations.

L’arrestation de DSK est un fait journalistique et non des moindres. Il est normal et même nécessaire de l’évoquer dès lors qu’il concerne un homme politique de premier plan, doublé d’un haut fonctionnaire international. Hélas, à ce stade, le fait se résume à la thèse de l’accusation.  Le temps que la défense s’exprime, il sera trop tard. Au grand tribunal médiatique, DSK  a été condamné à la fraction de seconde où l’affaire a été rendue publique.

10/05/2011

La Porsche de discorde

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 00:22

Ah ! La photo de DSK devant une Porsche !  Elle nous aura bien occupés, celle-ci, toute la semaine dernière. Prétexte rêvé pour ses adversaires de le critiquer, écoeurement de ses supporters face à l’inanité du débat, agitation sur Twitter, relayée par les journalistes politiques. Un sacré buzz ! Daniel Schneidermann s’amuse  du fait que cette Porsche qui a tant fait couler d’encre soit celle d’un communicant de DSK. Il est effectivement très savoureux que le spin doctor du candidat présumé soit parvenu ainsi à nuire autant à l’image de son client avant même que les hostilités électives présidentielles ne débutent officiellement.

Une simple histoire de boule puante ?

Certes, on s’irritera à juste titre qu’une personnalité de ce calibre puisse être jugée – et surtout condamnée – sur un détail aussi dérisoire, à mille lieues du débat politique de fond auquel tout le monde aspire. Des critiques qui s’enracineraient dans notre héritage catholique si méfiant vis à vis de l’argent, m’explique-t-on. Il n’y a pas de mal à être riche, avancent les défenseurs de DSK, et moins encore à le montrer. La faute, la vraie, serait de jouer la carte de l’hypocrisie. Assurément. Et d’ailleurs, les anciens présidents de la Vème République étaient fortunés et n’hésitaient pas à le montrer. Si De Gaulle a roulé en DS alors DSK peut bien circuler en Porsche, soutient non sans humour mon confrère journaliste-blogueur Hugues Serraf. Circulez (c’est le cas de le dire), y’a donc rien à voir. La Porsche n’est qu’un détail sans importance saisi au vol par des esprits mesquins pour nuire au grand homme. Un faux prétexte, une boule puante, l’exemple typique du coup bas en politique. D’ailleurs, souligne Maurice Szafran, DSK n’est pas riche et n’a jamais voulu l’être, c’est sa femme qui l’est, par héritage. Voilà qui change tout en effet.

L’homme de droite fortuné est toujours suspect d’avoir bâti son bonheur sur le malheur des autres et surtout de vouloir à toute force maintenir les inégalités qui l’ont fait prospère. Tandis que l’homme de gauche a au moins le mérite de penser aux pauvres quand il déguste son caviar et de regretter que celui-ci soit réservé à une élite. Ce portrait pittoresque du clivage gauche/droite, aussi caricatural soit-il, est profondément ancré dans l’inconscient de la gauche germanopratine. On n’y peut rien. De fait, le procès intenté à DSK est d’autant plus scandaleux que l’homme pensait sûrement aux français en difficultés en contemplant le bolide. Ce qui bien sûr vaut absolution.

Le triomphe de la forme sur le fond

En réalité, ces attaques ne sont rien d’autre que la conséquence logique du triomphe en politique de la forme sur le fond, orchestré par les communicants. S’ils ne nous vendaient pas des hommes politiques maquillés comme des voitures volées, bronzés, amincis, envoyés sur les plateaux télé dans les émissions les plus sottes rien que pour leur donner l’air d’être « proches des gens », transformés selon les cas en bêtes de foires ou en pipoles pathétiques, s’ils ne les invitaient pas à ménager leurs effets comme des demi-mondaines, s’ils ne s’employaient pas à gommer toute spontanéité, alors peut-être qu’ils ne risqueraient pas la réputation de leurs poulains au moindre faux pas, si dérisoire soit-il. Car de quoi pourrions-nous parler, sinon de détails insignifiants, dès lors que la campagne se résume pour l’instant à un grand vide idéologique habillé d’effets spéciaux ?  C’est la faute des journalistes, ai-je lu ici et là. Ils ont bon dos les journalistes, n’est-ce pas ? On les tient toujours pour responsables de ce qu’ils décrivent. Ils devraient s’intéresser au fond, lance le public. Le fond, mais quel fond ?

Quincaillerie

Ô, je sais ce que vous pensez, amis communicants, le meilleur des programmes n’est rien si on ne parvient pas à le « vendre ». Vous avez raison, au stade où nous en sommes de superficialité, il faut en effet que les hommes et les femmes politiques séduisent en plus de convaincre. Malheur aux teints trop pâles, aux traits tirés, aux sourires pas assez resplendissants, aux rides, aux costumes gris et aux mines sévères. Ils trancheraient trop avec les intermèdes publicitaires à la télévision. Notre époque exige de belles images. Des campagnes hollywoodiennes. Des hommes et des femmes politiques à l’apparence irréprochable. Des contes à faire rêver l’électeur de base. Admettons. Le malheur, ce sont les valeurs que véhiculent vos images un peu trop lisses. Ou plutôt l’absence totale de valeurs qui les caractérisent. Tout ceci n’est que clinquante quincaillerie de marchand ambulant, techniques de maquignons et cabrioles d’acrobates forains.  Vous nous épargnez le fond en pensant sincèrement qu’il nous ennuierait ? Allons donc, remballez vos arguments de pacotille et vos paillettes. Goberiez-vous les âneries que vous tentez de nous faire avaler ? Au fond je crois que oui, et c’est bien là le problème. Un conseil alors, arrêtez de nous croire aussi stupides et superficiels que vous l’êtes. Les français ne rêvent ni de Porsche ni de Rolex, aussi surprenant que cela vous paraisse. Et c’est heureux d’ailleurs car sinon on compterait dans ce pays à peu près 60 millions de frustrés.

Un peu de simplicité, de franchise, et beaucoup de débats de fond, voilà ce qu’on attend d’une campagne présidentielle. A défaut, ça risque de très mal tourner et les communicants auront une lourde responsabilité à porter. Vous n’avez pas encore compris que les électeurs qui se tournent vers Marine Le Pen ne rêvent pas de bruits de bottes mais simplement de botter vos culs de camelots ?

07/05/2011

Prends des notes et tais-toi !

Filed under: Comment ça marche ?,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 13:22

Ah ! Comme elle est belle la révolte des journalistes espagnols ! Le Monde nous apprend qu’ils menacent de boycotter les responsables politiques qui refusent de se prêter au jeu des questions/réponses lors des conférences de presse. C’est notamment le cas de la ministre de la défense. Le mouvement de colère est parti d’un blog de journaliste et s’est diffusé via Twitter.

Voyons donc ce qu’est une conférence de presse exactement. Lorsqu’une personne ou une institution quelconque estime avoir une information à délivrer au public, il est d’usage de convoquer les journalistes susceptibles d’être intéressés, tous médias confondus. On s’assure ainsi une large couverture médiatique, mais on préserve également de bonnes relations avec l’ensemble des journalistes puisque chacun est traité sur le même pied que les autres. Précisons à ce stade qu’il existe d’autres manières de rendre publique une information. L’interview exclusive accordée à un média dont on considère qu’il est le plus pertinent – ou le plus amical -, la fuite, la confidence en « off » (off the record), la rumeur etc. Il est toujours très important, lorsqu’on veut mesurer la crédibilité d’une information, d’observer d’où elle est partie, dans quel contexte, par qui elle est délivrée. Ce sont des éléments que la communication moderne ne laisse jamais au hasard. Nature du support, (télévision, radio, quotidien national ou régional, hebdomadaire, site internet), ligne éditoriale, couleur politique, timing, tout compte !

Quelques astuces de com’

Mais revenons à notre conférence de presse. Les journalistes sont invités à venir entendre le message que l’on souhaite leur délivrer. Il arrive que sur des sujets complexes, on nous envoie les documents sous embargo quelques heures ou jours avant le rendez-vous pour nous permettre de préparer nos questions. « Sous embargo » signifie qu’il nous est demandé de ne pas publier avant le jour dit. Généralement, ces consignes sont respectées. Les informations n’étant guère sensibles puisque de toute façon elles ont vocation à être diffusées, le public n’y perd rien, il s’agit simplement de permettre à celui qui communique de fournir les explications nécessaires et, surtout, de préserver l’égalité de traitement entre tous les médias. Pour la petite histoire, le jour de la semaine et même l’heure de la conférence sont importants. Une conférence de presse à midi n’aura aucune chance de figurer dans l’édition du Monde du jour, puisque le quotidien boucle le matin. Si elle se tient en fin de journée, elle ne pourra pas prétendre aux honneurs du 20 heures. De même, une annonce faite un vendredi ou en période de vacances scolaires risque fort de passer inaperçue. Mais à quoi bon communiquer, me direz-vous, si on le fait dans des conditions qui limitent la diffusion du message ? C’est précisément le but. La mode de la transparence impose d’informer sur tout et tout le temps, mais il est parfaitement possible de satisfaire à cette obligation en limitant aux maximum l’impact de la nouvelle. Une autre tactique consiste à présenter les choses de manière si techniques qu’elles en deviennent incompréhensibles.

Cher dossier de presse

Le jour dit,  nous voilà tous carnets à la main ou ordinateurs sur les genoux, prêts à noter ce qu’on nous explique. Si l’événement est important, télévisions et radios auront droit à la fin de la conférence à un moment dédié pour réaliser images et prises de son. En général, on nous remet un dossier de presse, c’est-à-dire un dossier contenant une synthèse des informations délivrées. Le document permet d’éviter les erreurs lors de la prise de notes en fournissant les données factuelles, chiffres, dates, noms, arguments principaux, mais il est surtout rédigé dans le secret espoir que les journalistes en recopieront de larges extraits pour gagner du temps. La communication connait parfaitement bien les difficultés de la presse et en joue. Comme me le confiait récemment un spécialiste de communication, « aucune rédaction ne peut se permettre de demander à un journaliste d’explorer trois mètres cubes de documents pour en tirer deux colonnes, c’est donc là que nous intervenons pour leur simplifier le travail ». « Et au passage les manipuler » lui répondis-je. Ce à quoi l’habile homme rétorqua que si les journalistes avaient les moyens de faire convenablement leur job, les communicants seraient inutiles. Je gage qu’en réalité, il devraient juste se donner plus de mal, mais ce n’est que mon avis.  Bref, vous l’aurez compris, la conférence de presse est en soi une opération de communication.

A la suite de la présentation, il est d’usage de donner la parole aux journalistes. C’est alors que commence le véritable exercice journalistique. Je dois à l’honnêteté intellectuelle de dire que se soumettre au feu des questions, non préparées, de plusieurs dizaines de journalistes n’est pas un exercice facile. Chacun vient avec ses propres préoccupations liées en réalité à celles de son lectorat, de sorte que les sujets abordés peuvent être très divers et passer de considérations générales sur le sujet de la conférence à des questions ultra-précises sur un dossier particulier en marge du thème de la conférence. C’est le jeu. Visiblement, certains responsables politiques espagnols ont décidé de rompre avec la tradition et de ne pas répondre aux questions. Voilà qui a le mérite d’être franc et donc plus facile à contrer qu’une habile manipulation ou une grande démonstration de langue de bois.  Ce qu’ont fait nos confrères en menaçant de boycotter ces pantalonnades.

La guerre en dentelles

Pourrait-on voir la même chose en France, songerez-vous ? J’en doute. Nous avons malheureusement adopté la culture du désespoir. En d’autres termes, nous partons du principe que ces opérations de com’ ne mènent nulle part et que personne ne répondra sincèrement à nos questions. Il arrive parfois qu’un journaliste un peu jeune ou étranger joue les snipers et pose une question dont l’audace fait frissonner la salle. La manière dont il se fait renvoyer dans les cordes suffit généralement à décourager toute autre initiative. Serions-nous lâches ? Je dirais plutôt cyniques. A cela s’ajoute un individualisme forcené qui fait qu’un journaliste taclé, loin de susciter la solidarité de ses confrères, se retrouve généralement tout seul. C’est dommage, mais c’est ainsi. L’épisode de Nicolas Sarkozy humiliant Laurent Joffrin lors de la première cérémonie de voeux à la presse de l’Elysée  en est  une parfaite illustration. Les journalistes en France cultivent un goût prononcé pour le combat en dentelles. Plutôt que d’affronter l’interlocuteur en conférence de presse, nous préférons glisser une phrase perfide dans l’article, ou bien encore tendre le micro à un contradicteur, voire guetter le faux pas qui nous permettra enfin d’attaquer. Mais il n’est pas impossible que ces habitudes se modifient à mesure qu’Internet nous donne des leçons d’irrévérence…

Note : Merci à Xav et Jl_Louis de m’avoir signalé ce papier du Monde !

05/05/2011

Baptême de radio

Filed under: A propos du blog — laplumedaliocha @ 17:12

Mardi fut un grand jour, j’ai reçu mon baptême de radio !

En clair, je suis entrée pour la première fois dans un studio. Si j’en fait un petit billet, c’est que j’ai été très impressionnée. D’abord parce que je ne connaissais pas du tout le monde de la radio, j’appartiens à la presse écrite. Ensuite, parce que habituellement, c’est moi qui pose les questions. Je devinais déjà ce qu’il pouvait y avoir de stressant à parler à un journaliste et j’avais pris l’habitude d’expliquer, rassurer, mettre en confiance mes interlocuteurs. Cette fois, je l’ai vécu et cette expérience me conforte dans l’idée qu’il ne serait pas inutile que les journalistes passent parfois de l’autre côté du micro pour comprendre la difficulté qu’il peut y avoir à répondre à leurs questions. Saisir ce qu’attend celui qui vous interroge, s’acclimater en quelques secondes à l’endroit, cerner les autres intervenants, apprivoiser le micro, la lampe qui s’allume et qui s’éteint pour signaler qu’on enregistre ou pas, les pauses, les temps de parole, adapter son discours à un public dont on ignore tout, adopter le rythme qui convient, éviter de dire des âneries, structurer son discours etc. C’est un sacré exercice.

Au passage, cela explique pourquoi les journalistes sont tentés d’interviewer toujours les mêmes personnes, en particulier à la radio et à la télévision. Il y a ceux qui comprennent tout de suite l’exercice et les autres. Personnellement, j’en frémis encore de trac et pourtant l’émission n’était même pas en direct (exceptionnellement). Pour ceux que ça amuse, c’est ici. J’étais invitée par l’émission Grand Angle sur RCF, animée par Christophe Henning, à débattre sur le thème « L’information à l’heure d’Internet » avec Pierre de Charentenay, rédacteur en chef de la Revue Etude, et François Ernenwein, rédacteur en chef du quotidien La Croix qui vient de lancer sa nouvelle formule. Le plus amusant, c’est qu’on m’a souvent reprochée sur ce blog d’être critique à l’égard du web. Mes interlocuteurs, eux, m’ont trouvée un peu trop geek à leur goût. Leurs réserves sont fondées. Je partage en particulier la crainte d’un monde totalement déshumanisé par l’écran et les interrogations légitimes sur l’avenir de l’information et des journalistes. Mais j’assume aussi mes espérances dans les formidables potentialités du web. Ce ne sont en réalité que les deux faces d’une même médaille.

Accessoirement, j’espère que cette intervention rassurera tous les geeks qui me surveillent du coin de l’oeil en me prenant pour une taupe du vieux monde. Je trouve qu’Internet est un formidable outil, mais il le sera d’autant plus qu’on saura l’observer avec un oeil critique et en retirer ainsi le meilleur en tenant à l’écart le pire.

03/05/2011

RSF épingle 38 prédateurs des médias

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 23:21

C’était aujourd’hui la journée mondiale de la liberté de la presse. Voici la page de l’UNESCO informant sur l’événement.

Le journaliste iranien Ahmad Zeidabadi est lauréat du prix Mondial de la liberté de la presse. Son portrait est ici.

Reporter sans frontières (RSF) a choisi cette journée pour publier son rapport annuel sur la liberté de la presse dans le monde, lequel met en accusation 38 chefs d’Etat ou chefs de guerre considérés comme des « prédateurs des médias ». L’Iran et la Syrie arrivent en bonne place. D’ailleurs, les militants de RSF ont célébré l’événement à leur manière en s’exprimant sur la façade de l’ambassade de Syrie à Paris. Et ces vers d’Eluard dans le poème Liberté me reviennent soudain en mémoire : « Sur les images dorées, Sur les armes des guerriers, Sur la couronne des rois, J’écris ton nom ». La photo des dégâts est . Libération dresse la synthèse du rapport, mais vous pouvez aussi vous reporter à la source.

A ce jour, on compte 18 journalistes tués dans le monde en 2011 et 151 emprisonnés.

Evidemment, nous avons tous une pensée pour Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier dont c’est le 490ème jour de détention.

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