La Plume d'Aliocha

11/04/2011

Le piège du « off »

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 23:39

Nicolas Domenach et Maurice Szafran s’expliquent cette semaine dans Marianne sur le choix qu’ils ont fait de briser le « off » en sortant leur livre sur Nicolas Sarkozy. Quelques lecteurs, auditeurs et téléspectateurs  leur ont reproché de tutoyer le Chef de l’Etat, et d’avoir violé le secret. Des confrères aussi. C’est ainsi que  Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au Monde pointe l‘excessive connivence que révèle incidemment le livre entre les auteurs et Nicolas Sarkozy à l’époque où celui-ci n’était pas encore président. Sur leur proximité avec Nicolas Sarkozy, les auteurs répondent qu’on ne fait pas de journalisme « juché sur les échasses de sa haute moralité », qu’il faut s’approcher au plus près, au risque en effet d’y perdre son indépendance. Laissons donc nos stars du journalisme politique débattre entre elles, n’appartenant pas à cette caste aristocratique – cela dit sans insolence aucune – je serais bien en peine d’émettre un avis éclairé sur les méthodes de chacun. Tout ce que je sais, c’est que depuis que la presse existe, les journalistes s’entichent de personnalités qu’il s’empressent ensuite de descendre en flammes, à croire que c’est consubstantiel au métier. Sans doute gagnerions-nous à modérer nos emballements, à supposer que ce fut possible…

Protéger ses sources

Mais voyons plutôt ce « off » que tout journaliste expérimente au quotidien. Il surgit lorsque l’un de nos interlocuteurs nous confie une information délicate. Soit il refuse qu’elle sorte, l’idée étant simplement de nous permettre de comprendre son propos. Soit il accepte, mais à la condition que l’on conserve le secret sur l’identité de celui qui nous l’a donnée. Un secret qui vaut à l’égard du public, mais peut également s’imposer de manière plus absolue. Sur le principe, la pratique apparait parfaitement fondée. A quoi bon mettre en danger celui qui nous informe ? Ce d’autant plus que c’est un moyen pour nous de gagner la confiance sans laquelle notre travail serait difficile, voire impossible. Les journalistes font peur car chacun est conscient de l’effet de déflagration qui s’attache à la publication d’une information. Nous devons donc sans cesse rassurer, garantir que nous utiliserons les informations avec prudence, que nous protégerons nos sources si cela s’avère nécessaire, que les propos reproduits le seront fidèlement, que l’article ne sera qu’un reflet fidèle de la réalité etc…. Les détracteurs de Nicolas Domenach et de Maurice Szafran ont donc raison de dire que le « off » doit être protégé. D’ailleurs, personne ne prétend le contraire, pas même les auteurs du livre.

Le « off », jusqu’où ?

Encore faut-il que ce « off » soit légitime, c’est-à-dire que celui qui l’invoque à son bénéfice soit fondé à le faire. Or, quand on parle à un journaliste, sauf à être sous l’emprise d’un moment de folie, c’est bien dans l’intention de rendre une information publique. Cela parait évident, et pourtant il n’est pas inutile de le rappeler, tant la communication s’emploie avec un malin plaisir à brouiller les cartes.  Mais, me direz-vous, il arrive que l’on soit obligé de parler à la presse, en particulier lorsqu’on est un politique. En effet, et nous savons à quel point ils sont habiles dans l’art de ne rien dire quand ils veulent. Qu’on ne vienne donc pas me soutenir que nous avons affaire à des innocents qui parlent à la presse comme ils se confieraient à leur mère et découvrent ensuite avec horreur que leurs propos ont été retranscrits. Il y a de quoi sourire, non ?  En vérité, quand ceux-ci s’expriment auprès des journalistes, c’est soit pour faire passer un message au public, soit pour rallier leurs interlocuteurs à leur cause, ou, plus fréquemment, à leur personne dans le cadre d’une belle opération de séduction.

Dans un tel contexte, le « off » n’est plus la protection exigée par celui qui se met en risque en livrant une information, mais une tactique de joueur d’échec qui manie habilement plusieurs niveaux de discours. Le « off » présente en effet un double avantage. D’abord, il bénéficie d’une présomption de sincérité. Autant la parole officielle est sujette à caution, autant le risque attaché au « off » marque la confidence du sceau de la crédibilité.   Inutile de préciser la palette infinie de manipulations possibles, à commencer par le faux « off » qui n’a d’autre objectif que de diffuser aussi discrètement que rapidement une information soi-disant sulfureuse et pas toujours exacte. Ensuite, le « off » a une visée plus psychologique. Il joue sur le bovarysme réel ou supposé des journalistes. Pour l’avoir expérimenté de nombreuses fois, je sais qu’il est quasiment impossible de faire comprendre à un représentant de « l’élite » qu’un journaliste n’est pas un raté, mais quelqu’un qui a choisi d’observer pour raconter. Rares sont ceux qui nous croient. « Nous sommes entre nous » glisse l’interviewé avec un air complice. L’objectif ? Endormir l’esprit critique de son interlocuteur en créant une fausse connivence (la vérité est cruelle, en réalité, ils nous méprisent). Chacun est susceptible alors de céder, par vanité, pour avoir l’air intelligent, ou simplement parce qu’il est plus agréable de s’entendre avec son interlocuteur que de l’affronter. C’est à ce moment précis qu’il convient de se souvenir que la complicité proposée a une visée peu avouable. Il s’agit d’en exclure ceux qui précisément nous ont confié le rôle de les informer et nous paient dans cet objectif. Appliqué au journalisme politique, cela signifie exclure le citoyen, l’électeur, ce qui est encore plus fâcheux. Pensé ainsi, on voit bien que le « off » doit être cantonné à la plus stricte nécessité.

Gentleman cambrioleur

Un journaliste, c’est un gentleman cambrioleur, explique Nicolas Domenach. En d’autres termes, il est dans sa nature et même dans sa mission de voler une part d’information, mais il doit le faire avec élégance. A chacun de juger si le livre répond à cette exigence ou pas. Ce qui est sûr, c’est que Nicolas Sarkozy, loin d’être un épiphénomène, n’est qu’une étape dans l’instrumentalisation grandissante des médias, laquelle passe notamment par un usage abusif du « off ». Raphaëlle Bacqué a raison d’avancer l’argument de la distance qui constitue encore le meilleur moyen de régler en amont le problème des abus de « off ». Nicolas Domenach et Maurice Szafran n’ont pas moins raison de soutenir qu’on ne fait pas de bon journalisme sur des échasses. Eternelle question de la distance. La seule chose qui me dérange dans leur démarche ne relève pas de la déontologie. La violence de leur réaction m’apparait comme l’ultime signe d’influence de Nicolas Sarkozy sur leur travail, en ce qu’ils ont répondu à la brutalité du Chef de l’Etat en utilisant les mêmes armes que lui. Dans un journalisme idéal, on pourrait imaginer que les journalistes soient les maîtres de la relation, qu’ils définissent eux-mêmes les règles du jeu. Sans arrogance ni allégeance. Mais le métier est sans doute trop humain pour que l’idéal y trouve sa place.

Toujours est-il que les deux auteurs soulèvent une question majeure pour toute la profession : où en sommes-nous précisément de l’usage du « off » et, plus généralement de nos rapports aux puissants ? Internet nous interpelle à chaque instant sur ce sujet et de plus en plus fortement. Petit à petit, il substitue à cette connivence entre journalistes et puissants plus ou moins phantasmée, une complicité réelle avec les lecteurs. Ce soutien du public arrive à point nommé pour nous aider à contrer l’offensive de la communication officielle.

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