La Plume d'Aliocha

30/04/2011

Témoignage : J’ai bougé avec La Poste !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:07

Avez-vous déjà bougé avec la poste ? Vous vous souvenez, c’était leur slogan il y a longtemps. Il m’avait marquée la première fois où je l’avais entendu.

Ah bon ? On nous invitait à bouger avec la poste, mais encore ?

A porter notre courrier nous-même ? Ou bien à suivre les facteurs dans leur tournée ? A moins qu’il ne se soit agi d’aller danser la samba dans les bureaux…Bref, je n’avais pas bien compris.

Les tickets restaurants voyagent en R3

Jusqu’à ce que lundi soir dernier à 20h00, je trouve un avis de recommandé en rentrant chez moi. Vous savez le petit papillon jaune qui faire rigoler, surtout quand on le reçoit après l’heure de fermeture du bureau de poste.  Le choc en ce qui me concerne est généralement attenué par le fait que mes employeurs, lorsqu’ils m’envoient ma fiche de paie et qu’ils ont la gracieuse idée d’y joindre des tickets restaurants, sont obligés d’opter pour le mode recommandé avec avis de réception. Eh oui. Sinon, les tickets disparaissent. Je n’accuse personne, mais c’est un fait. Deux de mes patrons, qui ne se connaissent pas, ont pris la même décision pour remédier à la même difficulté. Il faut croire que les tickets restaurants ont compris le slogan, Eux. De fait,  ils bougent tellement avec La Poste qu’en général, ils n’arrivent jamais à destination. Je suppose qu’ils partent au-delà des mers, vérifier que New-York est bien une ville debout, comme la décrivait Céline, ou qu’il y a des kangourous en Australie. Allez savoir…Toujours est-il qu’ils se font la malle. Sauf si on les enferme dans un recommandé. Là, ils ne bougent pas de leur enveloppe, les tickets resto. Restent bien au fond, sages et tout. Un vrai plaisir.

Du coup, pas affolée mais pas complètement tranquille non plus, je m’aperçois que c’est la semaine maudite où tous mes rendez-vous débutent à 8h30 pour se finir à 20 heures, sauf vendredi. Va pour vendredi. C’est donc par un beau matin ensoleillé que je déboule dans mon bureau de Poste avec le même enthousiasme que lors d’une visite chez le dentiste. Vous conviendrez qu’aller chercher un recommandé, ce n’est pas particulièrement excitant, et que la perspective de bouger avec La Poste, de surcroît, ça fait un peu peur. Du coup, je songeais en entrant dans les lieux que j’aimais mieux leur organisation d’avant. Il y avait d’un côté les guichets, de l’autre les clients. Et au-dessus des guichets, on pouvait lire la nature du service rendu, ce qui était bien pratique, mais sans doute pas « concept ».

C’est concept

Désormais, il n’y a plus de guichet, mais des comptoirs dispersés dans un décor joyeux inspiré de l’Ile aux enfants. Et puis des agents qui évoluent librement dans ce nouvel espace, sans que l’on sache très bien s’ils peuvent donner une lettre ou s’ils ne sont là que pour animer. C’est concept, et donc destabilisant. Pour un peu, on se croirait dans un musée d’art contemporain en train de vivre une expérience du futur sous la houlette d’un artiste ne fumant pas que des substances autorisées. De fait, lorsque je suis entrée, il y avait des gens qui disposaient des cartes et des enveloppes dans des présentoirs. Je me suis demandée si on pouvait leur poser une question, ou s’ils avaient l’interdiction de parler aux usagers/clients. Ils devraient leur mettre des tee shirts expliquant leur fonction. J’en ai dérangé un, quand même, parce que je ne comprends pas les trucs concept et que j’aime bien parler aux vrais gens. L’agent m’a répondu du bout des dents que le comptoir devant moi permettait de récupérer des recommandés. Curieusement, c’était pas indiqué. La pancarte attribuait des fonctions audit comptoir, mais pas celle de traiter le courrier. J’ai fini par penser que c’était induit, on pouvait faire tout ce qui n’était pas indiqué, plus ce qui était précisé. Encore un truc conçu par des énarques, pour des énarques…

Misère, juste devant moi, j’avise le légendaire client à problème. En l’espèce d’ailleurs, une cliente  qui visiblement exige un format d’enveloppe qui n’existe plus. Et la guichetière cherche, partout, s’il n’en resterait pas un exemplaire. Et ça dure, ça dure. Elle revient désolée : « y’en a plus ». Et tend un autre modèle facturé quelques euros, que la dame à problème veut payer avec un billet de 50, c’est tellement plus drôle. Alors la guichetière repart ont ne sait où, chercher l’improbable monnaie de 50. Au comptoir monnaie, je suppose. Enfin c’est mon tour. Je dégaine mon passeport et mon papillon de recommandé plus vite que Nicolas Sarkozy n’annonce une réforme suite à un fait divers. Suis réglo, moi, pas un client à problème madame, suis organisée, vive, efficace et d’ailleurs j’ai un rendez-vous, alors montre moi comment tu bouges La Poste, c’est le moment. J’suis prête à bouger avec toi et même à aller fouiller dans les casiers moi-même, ça ira sûrement plus vite.

Adresse incomplète

La guichetière investigue dans la case à recommandés  de la semaine. Et puis elle s’éloigne et, soudain, l’inquiétude me saisit. Bon sang, mon changement d’adresse a eu lieu il y un an, y’aurait-il des retardataires ? Le souvenir de mon papillon jaune dont elle s’est emparée  me réconforte, l’adresse est bonne, j’en suis sûre. Mais alors ? Et la dame cherche encore, me voici projetée malgré moi dans le rôle atroce du client à problème. Derrière,  les gens s’irritent. Elle revient déconfite. « Le facteur a renvoyé la lettre à l’expéditeur pour adresse incomplète ».

Comment ça adresse incomplète ?!

Si l’adresse est incomplète, comment le facteur a-t-il pu me laisser l’avis de recommandé, complet, à mon adresse  ? Il y a mon nom dessus, même pas manuscrit, et puis l’adresse, complète, énorme, magnifiquement lisible. Même pas une faute d’orthographe, de numéro ou de code postal. Une perfection. Un chef d’oeuvre.  Une merveille, vous dis-je. Et le facteur a renvoyé ça à l’expéditeur pour adresse incomplète ? En me laissant un avis de passage complet à mon adresse à moi ?

La dame au guichet convient, imprime des papiers ésotériques, me rend le bidule jaune assorti d’une mention manuscrite quasi-illisible comme quoi je me suis bien présentée et pose par-dessus un formulaire long comme le bras d’un type qui a participé à la soirée au Fouquet’s le soir de l’élection de Sarkozy. « Envoyez une réclamation », me dit -elle. Mais je ne veux pas faire de réclamation, moi, je veux juste ma lettre. Je regarde le formulaire, qui me demande si je suis contente de la peinture sur les murs et de la politesse des agents. Il n’y a même pas de case pour mon problème. Vous imaginez cela ? Ils ont  prévu tous les motifs d’insatisfaction possibles sur leur fichu formulaire, sauf la non-distribution du courrier.

En direct de Bondoufle

De guerre lasse je quitte le bureau et avise sur ma pile de dépliants un numéro de téléphone dédié aux réclamations. Evidemment, j’appelle. Là une répondante diplômée à l’évidence d’un bac +8 en psychologie, mention communication avec des psychopathes en furie, parvient à désamorcer la colère tellurique qui vient de s’emparer de moi face à l’absurdité administrative. Elle devance mes critiques, admet la faute sans discuter, enregistre avec efficacité, parvient même à me donner le lieu d’expédition pour m’aider à cerner l’auteur du courrier maudit : Bondoufle. Mon courrier vient de Bondoufle ! L’ennui, c’est que je ne connais absolument personne à Bondoufle. Surtout, elle me promet des nouvelles sous 48 heures. C’était vendredi. Eh bien figurez-vous que j’avais une lettre mercredi soir. Pas la mienne, une lettre du service consommateur me confirmant que ma demande avait été prise en compte et que j’aurais des nouvelles sous…48 heures ! Je suppose que c’est un délai magique, 48 heures, à La Poste.  

« Nous avons fait part au Service consommateur de remarques relatives à la qualité des prestations fournies par La Poste. J’ai pris en compte votre demande au sujet d’un objet en instance non trouvé au bureau de Poste. Une recherche est d’ores et déjà en cours pour répondre, à votre attente. Je m’engage à vous informer du résultat de ces démarches avant le x. Dans cette attente etc ».

« Un objet en instance non trouvé ». Je ne sais pas quel est le génie marketing qui a trouvé cette formule, mais je la trouve tout simplement fascinante. Me voici donc affublée d’un problème « d’objet en instance non trouvé ».  Grand moment de solitude. Eh bien figurez-vous que le jour dit, je découvre sous mon paillasson une nouvelle lettre de La Poste. Splendide, me dis-je, mon problème est résolu, ma lettre retrouvée, on m’invite à la retirer demain. Naïve que j’étais. En voici le texte

« Madame, par votre démarche du x vous nous avez part (sic) de votre mécontentement relatif à une lettre recommandée non trouvée à votre bureau de poste. Pour des raisons inconnues, le pli recommandé a été retourné à l’expéditeur au lieu d’être transmis à votre bureau de Poste. Je vous présente les excuses de La Poste pour ce regrettable dysfonctionnement et la gêne occasionnée. Des dispositions ont été prises afin que vous n’ayez plus à déplorer d’autre manquement. Les facteurs ont été invités à traiter votre courrier, notamment la distribution des lettres recommandées, avec vigilance et à signaler toute anomalie à leur responsable. Restant à votre disposition et espérant garder votre confiance je vous prie de croire, Madame, en l’expression de mes salutations dévouées. Signé : le responsable de clientèle ».

Sans blague !

Depuis ce courrier, plus aucune nouvelle de La Poste. Faute avouée…courrier jamais retrouvé. Du coup, j’ai enquêté (on est journaliste ou on ne l’est pas), identifié l’expéditeur (lequel n’a aucun lien avec Bondoufle, mais alors vraiment aucun), et supplié qu’il me renvoie ma lettre après lui avoir assuré qu’il n’avait commis aucune erreur et que la deuxième tentative serait assurément la bonne. En attendant mes tickets restaurants, je présente ma lettre du service consommateur de La poste au moment de payer mon sandwich, mais jusqu’à présent sans grand succès. Il n’est pas venu à l’esprit de La Poste, à ma connaissance, de contacter l’expéditeur qui a payé, pour réacheminer à ses frais le courrier concerné. Si l’on résume, celui-ci doit s’acquitter des frais d’un R3 pour m’envoyer mes tickets sinon ils sont volés, le courrier n’arrive pas en raison d’un dysfonctionnement, moi je ne mange pas et mon employeur doit payer pour la renvoyer.

Que les employés de La Poste soient assurés de toute ma sympathie. Parce que travailler sous la direction de types qui sortent visiblement de la promotion Kafka de l’ENA, ce doit être une torture quotidienne. Voilà ce qui arrive quand on remplace l’intelligence humaine par des process stupides d’organisation interne.

26/04/2011

C’est un beau roman…

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 12:54

Eh bien voilà, nous y sommes.

L’information lancée par Closer samedi selon laquelle Carla Bruni-Sarkozy serait enceinte gagne en consistance avec la révélation par Atlantico que la première dame aurait été vue ce matin sortant d’un service d’obstétrique. Juan de Sarkofrance s’en délecte déjà. La mère de la première Dame dément, croit savoir  Gala. L’Elysée se refuse à tout commentaire. Sachez enfin que Carla discutera avec les lecteurs du Parisien vendredi prochain. A ce stade, maintenons donc le conditionnel car ce n’est pas la première fois qu’une rumeur de ce type se propage. Si la bonne nouvelle se confirme, nous aurons donc vécu avec émotion un divorce présidentiel, une nouvelle love story, un mariage et une naissance en l’espace de moins de 5 ans. A côté, le mariage princier prévu vendredi chez nos amis anglais fait quand même petit joueur.

Citoyens, réjouissons-nous de vivre une si belle histoire, elle a été concoctée spécialement pour nous plaire !

« On s’en fout » songeront certains, légèrement écoeurés par la désagréable sensation de se faire enfumer.

A ceux qui ne l’auraient pas encore lu, je recommande  l’excellent Storytelling de Christian Salmon (La Découverte – 2007)  et, à défaut, cet article de Wikipedia.

Vous y découvrirez qu’on ne nous invite plus désormais à voter pour un candidat sur la base d’un programme, mais à adhérer à une belle histoire. L’émotion prend la place de la raison. Et pour cause, il est plus facile d’agir sur les sentiments que sur le sens critique. De la différence bien connue engtre convaincre et persuader… Nicolas Sarkozy est le pionnier en France de cette évolution en politique, il en est sans doute aussi quelque part la victime, à en croire les bénéfices mitigés qu’il en retire. Suivez bien ce qui va se passer à partir de maintenant sur le terrain de la communication. Comment la nouvelle va être confirmée ou infirmée et par qui ? Quels vont être les supports médiatiques choisis ? Rien n’est anodin dans ce type d’affaire, tout est savamment orchestré. Autant donc en observer le déroulement de très près. C’est un exercice citoyen. Car croyez-moi, le storytelling en politique ne fait que commencer.

Note : je vous propose, amis lecteurs, que nous collections sous ce billet tout ce qui a trait à la rumeur, cela nous permettra d’observer en live le fonctionnement de notre système médiatique. Le résultat devrait être tout à fait intéressant.

21/04/2011

Et leurs yeux se sont fermés

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 22:32

Deux photojournalistes ont été tués hier à Misrata en Libye. Chris Hondros de Getty Images et Tim Hetherington qui travaillait pour Vanity Fair. Ils étaient tous les deux des reporters chevronnés, ils avaient 41 ans, leur travail avait été primé. Tous deux se sont retrouvés sous un tir de mortier. Tim est mort sur le coup. Chris a succombé à ses blessures. L’interdiction de se rendre à Misrata venait d’être levée.

La dépêche AFP est ici. Arrêt sur images y a consacré un vite dit à 14h36. Je vous recommande également l‘article de Télérama et celui de Rue89 ainsi que le diaporama hommage de l’Express.

Tim Hetherington était célèbre pour son travail sur les soldats américains en Afghanistan, dont il avait tiré un film Restrepo. Il faut aussi regarder le portfolio de Vanity Fair. Ses portraits de soldats sont fascinants.

Quant à Chris Hondros, sa mémoire restera attachée à une photo inoubliable, celle d’une petite fille de 5 ans en larmes dont les parents irakiens viennent d’être tués. Elle est ici. The Guardian a mis en ligne une rétrospective de son travail.

Un reporter de Match était lui aussi à Misrata. Son reportage permet de comprendre la situation sur place et de mesurer le danger que ces journalistes n’hésitent pas à affronter simplement pour faire leur travail : informer.

Leur disparition porte à 4 le nombre de journalistes tués en Libye depuis le début du conflit.

18/04/2011

Piss Christ ou l’indignation sans fin

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 23:14

Le propre des expositions de qualité, c’est qu’elles vous restent longtemps en mémoire et que leur catalogue, loin d’être un souvenir poussiéreux voué à encombrer une bibliothèque, s’érige au rang de document. Lorsque j’ai entendu parler de la polémique autour du Piss Christ d’Andres Serrano, je me suis souvenue avoir vu cette photographie à la Bibliothèque nationale en mars 2009 et vous avoir vanté les mérites de l’exposition « Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie », ici.   Je ne saurais trop vous encourager à faire l’acquisition du catalogue, toujours disponible chez Actes Sud (45 euros), pour peu que la photographie et son rapport à la liberté d’expression vous intéresse. Car de même que la polémique autour de la photographie de Brooke Shields il y a quelques mois ne m’avait pas surprise,  celle sur le Piss Christ ne m’a pas étonnée davantage.

Une photographie controversée depuis 1989

La consultation du précieux ouvrage m’apprend en effet que cela fait plus de  20 ans que cette « oeuvre » datée de 1987 est régulièrement décriée, voire vandalisée à chaque fois qu’elle surgit quelque part. En 1989, un visiteur porte plainte contre le Southeastern Center of Contempory Art qui l’expose. Les protestations sont telles que  l’affaire remonte jusqu’au Sénat américain. L’organisme qui avait financé l’artiste à auteur de 15 000 dollars verra son budget amputé et ses critères d’attribution de fonds révisés. Quatre ans plus tard, l’Université d’Alabama a l’idée folle d’en faire l’acquisition, suscitant de violentes protestations de la part de certains étudiants.  En 1997, Piss Christ présentée en Australie est vandalisé (tiens, déjà !)et l’Eglise exige la fermeture définitive de l’exposition. En 2005, les généreux donateurs qui s’apprêtaient à financer une exposition intitulée America renoncent en apprenant que Serrano en est l’auteur. Mais l’oeuvre n’a pas fini de susciter l’indignation. En octobre 2007, c’est en Suède que l’exposition est attaquée par des militants d’extrême-droite qui détruisent la moitié des oeuvres.

Religion et idolâtrie

Autant dire que l’apparente surprise de ceux qui la présentent actuellement est pour le moins étonnante…Comment imaginer  qu’ils aient pu ignorer  le parcours pour le moins sulfureux du Piss Christ ?De fait, l’attaque dont la photographie a fait l’objet dimanche au Musée d’art contemporain d’Avignon n’est que le énième rebondissement d’une histoire éminemment chaotique. A ce stade, il n’est pas inutile de préciser que l’intention de Serrano n’est pas d’offenser les chrétiens, pas plus que d’exprimer un quelconque mépris à l’encontre du Christ, mais de travailler sur le thème de la religion et de l’idôlatrie. La première fois que je l’ai vue, j’ai eu un haut-le-coeur en lisant l’explication. Pour ceux qui l’ignoreraient encore malgré le tapage médiatique, il s’agit d’un crucifix en plastique plongé dans un bain d’urine (probablement celle de l’artiste) et de sang animal. Oh ! Je vous imagine fronçant le nez de dégout, figurez-vous que je partage entièrement votre réaction.

Et si Piss Christ posait une bonne question ?

De là à hurler au blasphème…Vous commencez à me connaître, la liberté d’expression, en particulier artistique, j’y tiens. Surmontons donc la répugnance qu’inspire la démarche d’Andres Serrano pour réfléchir plus avant. Koztoujours, qui prend soin de condamner les extrémistes qui ont vandalisé « l’oeuvre », voit néanmoins dans l’exercice de l’auteur le signe d’un art épuisé qui n’est plus capable d’autres faits d’armes que de provoquer. Je partage sa méfiance à l’égard de la grande escroquerie  de l’art contemporain, qu’un philosophe comme Dany Robert-Dufour rattache d’ailleurs fort judicieusement aux errances de la société de consommation. Pour autant, si la question soulevée par l’artiste l’est de manière discutable, elle n’en est pas moins prodigieusement intéressante. Ce n’est pas le Christ, qui baigne dans l’urine, mais un crucifix en plastique. L’un de ceux sans doute que l’on trouverait à Lourdes, pour quelques centimes d’euros. Vous savez, chez ces marchands de bimbeloterie pas très différents des vendeurs de Tour Eiffel qui arpentent les trottoirs de Paris. En quoi croyons-nous, exactement ? En Dieu, en une représentation plus ou moins réussie artistiquement (qui n’est pas bouleversé par exemple en contemplant un Fra Angelico ?), ou en un simple grigri ? Quel respect exigeons-nous, le Sien ou celui de nos rites religieux ? Est-il question ici de Dieu ou seulement des hommes ?

Libre à chacun de répondre en son âme et conscience, l’essentiel à mes yeux est que la question puisse être posée. L’artiste a voulu choquer, c’est vrai, mais dans un monde aussi médiatisé que le nôtre, existe-t-il une autre manière de faire chavirer les certitudes ?

Pour finir, je me demande quelle photographie déjà ancienne suscitera le prochain scandale. Celle-ci, peut-être. Ou bien celle-là

11/04/2011

Le piège du « off »

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 23:39

Nicolas Domenach et Maurice Szafran s’expliquent cette semaine dans Marianne sur le choix qu’ils ont fait de briser le « off » en sortant leur livre sur Nicolas Sarkozy. Quelques lecteurs, auditeurs et téléspectateurs  leur ont reproché de tutoyer le Chef de l’Etat, et d’avoir violé le secret. Des confrères aussi. C’est ainsi que  Raphaëlle Bacqué, journaliste politique au Monde pointe l‘excessive connivence que révèle incidemment le livre entre les auteurs et Nicolas Sarkozy à l’époque où celui-ci n’était pas encore président. Sur leur proximité avec Nicolas Sarkozy, les auteurs répondent qu’on ne fait pas de journalisme « juché sur les échasses de sa haute moralité », qu’il faut s’approcher au plus près, au risque en effet d’y perdre son indépendance. Laissons donc nos stars du journalisme politique débattre entre elles, n’appartenant pas à cette caste aristocratique – cela dit sans insolence aucune – je serais bien en peine d’émettre un avis éclairé sur les méthodes de chacun. Tout ce que je sais, c’est que depuis que la presse existe, les journalistes s’entichent de personnalités qu’il s’empressent ensuite de descendre en flammes, à croire que c’est consubstantiel au métier. Sans doute gagnerions-nous à modérer nos emballements, à supposer que ce fut possible…

Protéger ses sources

Mais voyons plutôt ce « off » que tout journaliste expérimente au quotidien. Il surgit lorsque l’un de nos interlocuteurs nous confie une information délicate. Soit il refuse qu’elle sorte, l’idée étant simplement de nous permettre de comprendre son propos. Soit il accepte, mais à la condition que l’on conserve le secret sur l’identité de celui qui nous l’a donnée. Un secret qui vaut à l’égard du public, mais peut également s’imposer de manière plus absolue. Sur le principe, la pratique apparait parfaitement fondée. A quoi bon mettre en danger celui qui nous informe ? Ce d’autant plus que c’est un moyen pour nous de gagner la confiance sans laquelle notre travail serait difficile, voire impossible. Les journalistes font peur car chacun est conscient de l’effet de déflagration qui s’attache à la publication d’une information. Nous devons donc sans cesse rassurer, garantir que nous utiliserons les informations avec prudence, que nous protégerons nos sources si cela s’avère nécessaire, que les propos reproduits le seront fidèlement, que l’article ne sera qu’un reflet fidèle de la réalité etc…. Les détracteurs de Nicolas Domenach et de Maurice Szafran ont donc raison de dire que le « off » doit être protégé. D’ailleurs, personne ne prétend le contraire, pas même les auteurs du livre.

Le « off », jusqu’où ?

Encore faut-il que ce « off » soit légitime, c’est-à-dire que celui qui l’invoque à son bénéfice soit fondé à le faire. Or, quand on parle à un journaliste, sauf à être sous l’emprise d’un moment de folie, c’est bien dans l’intention de rendre une information publique. Cela parait évident, et pourtant il n’est pas inutile de le rappeler, tant la communication s’emploie avec un malin plaisir à brouiller les cartes.  Mais, me direz-vous, il arrive que l’on soit obligé de parler à la presse, en particulier lorsqu’on est un politique. En effet, et nous savons à quel point ils sont habiles dans l’art de ne rien dire quand ils veulent. Qu’on ne vienne donc pas me soutenir que nous avons affaire à des innocents qui parlent à la presse comme ils se confieraient à leur mère et découvrent ensuite avec horreur que leurs propos ont été retranscrits. Il y a de quoi sourire, non ?  En vérité, quand ceux-ci s’expriment auprès des journalistes, c’est soit pour faire passer un message au public, soit pour rallier leurs interlocuteurs à leur cause, ou, plus fréquemment, à leur personne dans le cadre d’une belle opération de séduction.

Dans un tel contexte, le « off » n’est plus la protection exigée par celui qui se met en risque en livrant une information, mais une tactique de joueur d’échec qui manie habilement plusieurs niveaux de discours. Le « off » présente en effet un double avantage. D’abord, il bénéficie d’une présomption de sincérité. Autant la parole officielle est sujette à caution, autant le risque attaché au « off » marque la confidence du sceau de la crédibilité.   Inutile de préciser la palette infinie de manipulations possibles, à commencer par le faux « off » qui n’a d’autre objectif que de diffuser aussi discrètement que rapidement une information soi-disant sulfureuse et pas toujours exacte. Ensuite, le « off » a une visée plus psychologique. Il joue sur le bovarysme réel ou supposé des journalistes. Pour l’avoir expérimenté de nombreuses fois, je sais qu’il est quasiment impossible de faire comprendre à un représentant de « l’élite » qu’un journaliste n’est pas un raté, mais quelqu’un qui a choisi d’observer pour raconter. Rares sont ceux qui nous croient. « Nous sommes entre nous » glisse l’interviewé avec un air complice. L’objectif ? Endormir l’esprit critique de son interlocuteur en créant une fausse connivence (la vérité est cruelle, en réalité, ils nous méprisent). Chacun est susceptible alors de céder, par vanité, pour avoir l’air intelligent, ou simplement parce qu’il est plus agréable de s’entendre avec son interlocuteur que de l’affronter. C’est à ce moment précis qu’il convient de se souvenir que la complicité proposée a une visée peu avouable. Il s’agit d’en exclure ceux qui précisément nous ont confié le rôle de les informer et nous paient dans cet objectif. Appliqué au journalisme politique, cela signifie exclure le citoyen, l’électeur, ce qui est encore plus fâcheux. Pensé ainsi, on voit bien que le « off » doit être cantonné à la plus stricte nécessité.

Gentleman cambrioleur

Un journaliste, c’est un gentleman cambrioleur, explique Nicolas Domenach. En d’autres termes, il est dans sa nature et même dans sa mission de voler une part d’information, mais il doit le faire avec élégance. A chacun de juger si le livre répond à cette exigence ou pas. Ce qui est sûr, c’est que Nicolas Sarkozy, loin d’être un épiphénomène, n’est qu’une étape dans l’instrumentalisation grandissante des médias, laquelle passe notamment par un usage abusif du « off ». Raphaëlle Bacqué a raison d’avancer l’argument de la distance qui constitue encore le meilleur moyen de régler en amont le problème des abus de « off ». Nicolas Domenach et Maurice Szafran n’ont pas moins raison de soutenir qu’on ne fait pas de bon journalisme sur des échasses. Eternelle question de la distance. La seule chose qui me dérange dans leur démarche ne relève pas de la déontologie. La violence de leur réaction m’apparait comme l’ultime signe d’influence de Nicolas Sarkozy sur leur travail, en ce qu’ils ont répondu à la brutalité du Chef de l’Etat en utilisant les mêmes armes que lui. Dans un journalisme idéal, on pourrait imaginer que les journalistes soient les maîtres de la relation, qu’ils définissent eux-mêmes les règles du jeu. Sans arrogance ni allégeance. Mais le métier est sans doute trop humain pour que l’idéal y trouve sa place.

Toujours est-il que les deux auteurs soulèvent une question majeure pour toute la profession : où en sommes-nous précisément de l’usage du « off » et, plus généralement de nos rapports aux puissants ? Internet nous interpelle à chaque instant sur ce sujet et de plus en plus fortement. Petit à petit, il substitue à cette connivence entre journalistes et puissants plus ou moins phantasmée, une complicité réelle avec les lecteurs. Ce soutien du public arrive à point nommé pour nous aider à contrer l’offensive de la communication officielle.

04/04/2011

Risquer sa vie, pour témoigner…

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 23:17

Connaissez-vous Henri Huet ?

Personnellement, j’avoue le rouge au front que je viens de le découvrir.

Comment, me direz-vous, vous animez un blog sur le journalisme et vous ignorez l’existence d’un des plus grands reporter-photographes français ? Eh oui. En ouvrant ce lieu, je me suis lancée dans un formidable voyage, un voyage que les journalistes connaissent bien, celui qui consiste à découvrir pour raconter. Mon métier, je le pratiquais très modestement dans une presse obscure, aussi innocemment que  Monsieur Jourdain faisait de la prose, et au fond j’ignorais presque tout de sa culture, de ses grandes figures, de son histoire.

J’avais juste le sentiment qu’il me coulait dans les veines, que jamais, ô grand jamais, je n’aurais voulu, ni même pu, faire autre chose. Et pourtant j’avais essayé, mais non, pas moyen. Seulement quand il s’est agi de partager cet enthousiasme, j’ai dû réfléchir, étudier pour mettre des faits et des mots sur un sentiment, une expérience, une intuition. Alors depuis deux ans, j’explore, sans relâche, en lisant tous les livres, en allant à toutes les expositions, à la recherche d’une explication.

Dimanche, j’étais  à la Maison européenne de la photographie, rue de Fourcy, dans le Marais. Pour voir l’exposition sur Henri Huet. Né en avril 1927 à Da Lat en Indochine, d’un père français et d’une mère viétnamienne, m’apprend Wikipedia, il revient en France à l’âge de 5 ans où il suit des études d’art et entame une carrière de peintre avant d’intégrer l’armée pour y devenir photographe. En 1965, il entre à l’agence Associated Press. Henri Huet a couvert la guerre d’Indochine puis du Vietnam.

Quel choc ! Il met une grâce dans son travail qui parvient à transfigurer l’horreur de la guerre. D’autres photographes étaient exposés, Marc Trivier, et puis Hervé Guibert aussi. La juxtaposition de ces trois regards différents, pour moi qui ne connais quasiment rien à la photo, était très éclairante. Elle montrait à quel point le photographe révèle de lui-même dans ses photos, bien plus encore qu’il n’exprime la vérité intime de ses sujet. J’ai profondément aimé le regard d’Henri Huet. C’est un esthète, au point qu’on lui en voudrait presque de mettre tant de beauté dans la guerre, de transformer chaque scène, si effroyable soit-elle, en une oeuvre d’art. Mais il y a surtout dans ses photos une humanité bouleversante. « Le danger que nous connaissons chaque fois que nous partons en reportage, danger dont chacun est conscient, nous rapproche les uns des autres. On est tous copains. Il y a presque, on pourrait dire, une sorte de fraternité d’armes » écrivait-il. Un hélicoptère dans lequel il se trouvait en compagnie d’autres journalistes a été abattu en 1971 lors de l’invasion du Laos par les troupes sud-vietnamienne. On n’a retrouvé de lui qu’une médaille en or qu’il conservait précieusement…

Pour en savoir plus, voyez ce blog ou bien encore ce site.

L’exposition malheureusement s’achève le 10 avril. Mais la Maison européenne de la photographie est ouverte de 11 heures jusqu’à 20 heures (sauf lundi et mardi). Cela mérite bien de sauter un repas ou de rentrer un peu plus tard.

Feuilleter un livre ou surfer sur le web suffira, songerez-vous peut-être. Hélas non ! J’ai ouvert le catalogue à la sortie, et je n’y ai pas retrouvé l’émotion, l’incroyable vibration que dégageaient les photos. Mauvaise qualité des reproductions ou impossibilité de reproduire, allez savoir…Le problème est classique en matière de peinture, je n’imaginais pas qu’il puisse se poser à ce point dans la photographie.

Il est des beautés, rares,  qu’on n’enferme pas dans un livre. Les photos d’Henri Huet en font partie.

“Vraiment, j’aime mon métier et n’en changerais pour rien au monde. Vous devez me trouver un peu fou, mais vous savez depuis belle lurette que j’ai toujours été un peu casse-cou.” Henri Huet

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