La Plume d'Aliocha

26/02/2011

Profession : variable d’ajustement

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:45

Hier, les sites lemonde.fr et le post.fr étaient en grève. Motif ? Ils redoutent que la nouvelle équipe de direction ne prépare des réductions d’effectifs. Ils ont des raisons. Car les journalistes en France ont toujours été traités comme la seule variable d’ajustement en cas de difficultés financières. Le coût du papier ? Les groupes de presse n’ont jamais vraiment su le négocier. L’imprimerie et la diffusion ? Entre les mains du syndicat du livre. On ne touche pas à ces gens-là, sinon, ils vous pètent une rotative aussi facilement qu’ils vous pètent la gueule. C’est le dernier bastion du marxisme en France. Les journaux auront disparu depuis longtemps qu’ils continueront à exiger d’être payés à faire tourner les rotatives à vide. Je gage même qu’ils réclameront des augmentations. C’est comme ça mon bon Monsieur, on ne touche pas aux avantages salariaux des camarades. Non mais des fois !

La grande vie, c’est pour nos dirigeants

Et au milieu de tout ce cirque, il y a les journalistes. Sont gentils les journalistes. Plèbe souple et maléable, prête à tout pour avoir le droit d’écrire un papier, à subir la précarité, à multiplier les CDD, à se faire payer en droits d’auteur alors que c’est illégal, à toucher des salaires de misère et encore, versés des mois après la remise du travail. Et prêts à se faire virer quand on ne sait plus comment faire des économies. Ô bien sûr il y a eu longtemps des privilégiés, je n’en disconviens pas. Des légions de journalistes occupant des postes dorés dans des titres prestigieux, mais à l’époque, c’était la grande vie pour tout le monde. Aujourd’hui, la grande vie est réservée aux cadres dirigeants qui s’en mettent plein les poches sous prétexte de tenter de redresser la barre et puis qui se cassent ailleurs quand ils voient qu’il n’y arrivent pas.

Eh bien dansez maintenant !

Désormais, c’est la galère pour presque tous.Alors les journalistes trinquent plus que jamais. Même là où il n’y a plus de frais de papier ni d’imprimerie et de diffusion, c’est encore les journalistes qui paient. Car les éditeurs de presse n’aiment pas les journalistes. Mieux, ils estiment qu’ils n’en ont pas besoin. C’est cher, c’est chiant, et avec tout ce contenu gratuit sur Internet qui n’attend qu’une chose, être exploité, à quoi bon payer des professionnels ? Surtout que l’information ne se vend plus, depuis qu’elle est gratuite sur Internet. Il faut inventer un nouveau modèle et c’est fatiguant intellectuellement. Ce sont les services associés à l’information qui ont une chance d’être monétisables. L’info est devenu produit d’appel, c’est tout. Alors on ne va pas en plus payer pour la produire. Surtout sur le web auquel on continue de ne rien comprendre. Et pourtant, il y a des gens très sérieux et très experts qui ont des solutions à proposer. Des gens qui travaillent dans la presse depuis plusieurs décennies, qui ont développé un vrai savoir-faire. J’en connais, je sais qu’ils ont les solutions pour aborder le web tout en conservant le papier, et rendre tout ça rentable. Mais ça n’intéresse personne. Trop compliqué, trop d’investissements à faire, trop de mauvaises décisions à avouer. Faudrait quand même pas prendre des risques, mieux vaut laisser crever tout ça et invoquer ensuite la faute à pas de chance.

Chers confrères du Monde et du Post, vous payez, nous payons tous, des décennies d’incompétence à la tête des groupes de presse français. Nos anciens dirigeants ont trop longtemps cru à leur talent alors qu’ils surfaient sur un succès dont ils n’étaient en rien responsables. Ils n’ont pas vu venir Internet, ils n’ont pas anticipé ni investi. Ils ont chanté tout l’été. Et c’est à nous qu’on dit aujourd’hui « eh bien dansez maintenant ».

Résister, mais jusqu’à quand ?

Alors on se fait tous embaucher chez l’ennemi, dans les services de communication. Eux aperçoivent bien nos mérites. Ils apprécient nos plumes, nos capacités d’investigation, nos carnets d’adresse, notre connaissance intime du fonctionnement des médias. Il ne se passe pas un jour en ce moment sans que j’apprenne qu’untel est à la com’ d’une grande banque, qu’un autre s’installe à son compte en tant que conseiller en communication, qu’un troisième se lance dans le media training, qu’un autre encore intègre un ministère. C’est l’hémorragie, la débandade. Moi je tiens, mois après mois, parce que je l’aime ce putain de métier, parce que je hais la com’, parce que, comme vous, je préfère galérer dans un boulot qui a de la valeur à mes yeux que d’aller faire la pute sous prétexte d’un salaire garanti et mirobolant chez les marchands de mensonges.

Mais jusqu’à quand ? Combien de temps encore va-t-on devoir subir l’incompétence ? Vivre sur l’idée folle qu’on peut faire de la presse sans journalistes ? Baisser la qualité et s’étonner qu’il n’y ait plus de lecteurs, en refusant d’admettre que c’est tout simplement parce qu’il n’y a plus d’information digne de ce nom ?

Courage confrères. On aura toujours besoin de nous, et même de plus en plus, faut juste serrer les dents, laisser passer l’orage, et continuer de l’aimer ce métier, envers et contre tout.

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