La Plume d'Aliocha

22/02/2011

Quand la finance murmure à l’oreille du politique

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 09:30

Qu’on aime ou pas Nicolas Sarkozy, il faut bien admettre qu’il a eu raison d’inscrire au menu du G20 la régulation des marchés financiers de matières premières. Histoire que les délires d’une poignée de génies de Wall Street ne viennent pas semer la pagaille, pour ne pas dire pire, dans l’alimentation mondiale (blé, sucre, cacao etc…), après avoir déclenché la crise financière que l’on sait en jouant sur leurs platebandes non régulées. Mais vous allez voir que la crise, dont nous ne sommes pas sortis, est déjà loin dans les esprits de nos chers financiers. Ils récupèrent très vite leurs vieux réflexes consistant à freiner des quatre fers dès lors que le politique fait autre chose que de mettre la main à la poche pour réparer leurs âneries. Car le spectre de la réglementation approche et a sur eux l’effet d’une tête d’ail sur un vampire ou d’un bol d’eau bénite sur la tête d’un possédé.

L’ambition de réguler ces marchés, à Paris comme à Bruxelles, part du constat que la spéculation se déplace des marchés actions vers les marchés de matières premières. Sur fond d’émeutes de la faim en 2007-2008, dont le souvenir se trouve opportunément rappelé par l’actuelle flambée des matières premières, il s’agit donc d’imposer des règles de fonctionnement et de transparence susceptibles de calmer les fantasmes spéculatifs et d’éviter ainsi la formation de bulles purement financières sur les matières premières.

Un refrain bien connu

« Horreur ! » s’écrient les financiers. Et les voici qui nous sortent sans rire une longue série d’arguments éculés :

« le président de la République s’empare du sujet dans une perspective électoraliste, voire populiste » : ça, ils vous le disent en off. Je ne suis pas certaines que le public mesure exactement les enjeux du problème. Comme sujet électoraliste, on a déjà vu mieux. Mais en admettant qu’ils aient raison, Nicolas Sarkozy n’a pas inventé le problème que je sache, il ne fait que l’inscrire au menu du G20. Il suffit de lire les conseils d’investissement délivrés par les grandes figures de la finance pour se convaincre que les matières premières sont bien inscrites dans leur viseur. Accessoirement, c’est une contestation classique du politique sur le terrain de la légitimité liée à l’expertise. « Nous seuls comprenons ce que nous faisons, s’écrient les financiers, que le politique aille jouer ailleurs, ces sujets le dépassent techniquement ». A ce compte-là, autant confier tout de suite les manettes de la France à un comité de techniciens.

« il ne connait rien au dossier » : possible, mais ses conseillers si. Et de l’avis général, sur ces matières-là, ils sont excellents depuis le début de la crise.

« le lien entre la flambée des cours et la spéculation n’est pas démontré. Les marchés de matières premières fabriquent eux-mêmes des bulles et sont soumis à leurs propres aléas » : en effet, ces marchés sont soumis par nature aux aléas climatiques. Par ailleurs, la hausse constante de la demande mondiale entraîne une augmentation des prix. C’est précisément pour cette raison qu’on ne veut pas y ajouter un phénomène spéculatif. Mais au fait,  depuis quand faut-t-il attendre qu’un immeuble ait déjà brûlé pour installer un dispositif de sécurité anti-incendie ? Oui, je fais appel au bon sens, et j’assume. Les polytechniciens qui ont conçu les spendides produits financiers à l’origine de la dernière crise ne m’en imposent plus du tout. Ils feraient mieux de retourner construire des ponts. Accessoirement, l’argument tiré du lien non démontré entre un phénomène et sa cause supposée s’appuie, là comme ailleurs, sur des rapports le plus souvent commandés et financés par ceux qui ont intérêt à défendre cette position.

« les financiers sont indispensables au bon fonctionnement des marchés de matières premières » : Tiens donc ! Elles sont où les études démontrant le caractère indispensable de la finance en la matière ? Il y aurait donc des croyances appelant des preuves et d’autres auxquelles on serait sommé d’adhérer les yeux fermés ? Quand je parle d’études, je songe bien sûr à des travaux indépendants, pas aux propres productions de nos amis financiers, ni aux consultations universitaires téléguidées.

« la réglementation risque de brider le redémarrage des économies » : ça c’est une variante de l’air bien connu « plus vous réglementez, plus vous nuisez à la créativité et à la compétitivité ». Entre nous, si la régulation nous évite l’équivalent d’une crise des subprime sur le marché du blé, franchement le jeu en vaut la chandelle. Question innovation et compétitivité de la finance, on a déjà donné…

La finance exige la transparence…chez les autres

Mais il y a mieux. Mon amie la finance est en train d’organiser un joli tour de passe-passe. Comme elle ne peut s’opposer à la volonté sarkozyste d’imposer le sujet au G20 (pour une fois que l’obstination du Chef de l’Etat s’avère utile), elle enfourche le débat pour mieux l’orienter. Et en profite pour stigmatiser le manque de transparence des marchés physiques de matières premières. En clair, l’information insuffisante sur l’état des stocks, par exemple. Eh oui, un manque de transparence qui l’empêche de fonctionner de manière optimale. Autrement dit d’exploiter totalement les moindres failles des marchés de matières premières pour spéculer. Comment voulez-vous créer une pénurie artificielle destinée à faire grimper les cours pour empocher un maximum de bénéfices en un minimum de temps si vous ne savez pas exactement quel est le niveau de production ?

Ceux que le sujet intéresse pourront aller lire le rapport de l’Association française des marchés financiers. Sans vouloir faire d’angélisme, la position des financiers français sur le sujet est relativement raisonnée, même si elle ne peut s’empêcher de ramener l’argument des effets maléfiques non démontrés de la spéculation. Il est vrai que, politiquement, la finance en France se sent actuellement obligée de jouer profil bas. Entre nous, je vois mal au nom de quoi la spéculation pourrait entraîner des effets différents selon que l’on est sur les marchés actions ou sur les marchés de matières premières. Le blé aurait-il le pouvoir de la rendre vertueuse ? Elle ne cesse de créer des bulles partout où elle passe mais il ne faudrait pas s’inquiéter de la voir désormais lorgner de manière appuyée le blé ou le riz ?

Allons, soyons sérieux. Devrons-nous attendre une crise pour admettre, le nez dans le fumier, qu’il aurait fallu surveiller ces marchés et adopter en urgence des réformes qui s’avéreront alors inutiles car la catastrophe suivante s’amorcera ailleurs ?

Il y a également cet autre document, rédigé par le centre d’analyse stratégique du gouvernement. Dans les deux cas, il faut savoir lire entre les lignes. Les sujets sont si sensibles qu’on les aborde à grands coups d’euphémismes prudents. Le rappel systématique du lien non démontré entre spéculation et volatilité relève ainsi de la pure tartufferie. Si l’on veut réformer la finance, autant ne pas l’irriter….

Reste à savoir si le G20 pourra avancer sur le sujet. Rien n’est moins sûr. Car aux Etats-Unis, on rigole. Les marchés européens de matières premières sont des nains. Tout se passe à Chicago. Autant dire que notre crédibilité n’est pas au top sur le sujet. Or, si on ne parvient pas à mettre en place un système mondial de régulation, autant jeter l’éponge tout de suite. A cela s’ajoutent d’autres difficultés. Le Brésil et l’Argentine, gros producteurs, n’entendent pas se laisser dicter leur conduite par l’Europe.

La volatilité menace de s’inviter dans nos assiettes !

Invité de Mots Croisés hier soir dans le cadre d’un débat sur les dangers de l’agriculture en France (pesticides sur les cultures, antibiotiques administrés aux animaux, etc.) le ministre de l’agriculture Bruno Le Maire a émis le souhait d’indexer le prix des produits alimentaires sur le coût des matières premières. Il relaie ainsi une proposition de la FNSEA. Il s’agit de sauver les producteurs, en grandes difficultés actuellement, en leur permettant de répercuter sur leurs prix la hausse de leur coût de revient. Mais si on ne régule pas la finance sur les marchés de matières premières, cela signifie que les français vont prendre de plein fouet les conséquences de la spéculation dans leur assiette…

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