La Plume d'Aliocha

06/02/2011

Rêveries dominicales

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:56

Il est une habitude, adoptée récemment mais à laquelle je ne déroge jamais, celle de lire la presse hebdomadaire le dimanche matin à la terrasse du bistrot en bas de chez moi. « La lecture des journaux est la prière du matin de l’homme moderne », écrivait Hegel. Las ! Mon bistrot était fermé pour cause de travaux. Pour prier, encore faut-il un lieu de culte, et franchement, je ne connais rien de plus approprié à la lecture de la presse qu’un café. Je me retrouvai donc bien embarrassée, jusqu’à ce que je me souvienne de l’existence d’un autre bistrot accueillant, pas très loin, qui a en outre l’heureuse habitude d’offrir à ses consommateurs de la musique classique. C’était une violoncelliste ce matin. Une jolie jeune femme asiatique aux cheveux très longs, gracieusement penchée sur son instrument. Le spectacle était autant dans la rue qu’à l’intérieur de la terrasse couverte. Car à ma grande surprise cet instrument, certes magnifique mais aussi d’une tristesse infinie, attirait les enfants. C’est ainsi qu’en une heure je vis à peu près une dizaine de gamins, entre 4 et 6 ans, trainer leurs parents vers le café et coller leur nez à la vitre pour observer, fascinés, la musicienne.

C’est la beauté qui sauvera le monde, écrivait Dostoïevski…

De Tunis à la Jonquera

Pour ma part, j’étais plongée dans la lecture de Marianne. Et c’est ainsi que je passai sans transition de la révolution égyptienne à un article décrivant le fonctionnement du plus grand sexodrome d’Europe sis à la Jonquera, petit bourg catalan. D’un côté de la méditerranée on se bat pour la démocratie, de l’autre on se vautre dans le trafic des femmes. Ne vous méprenez pas, je n’oppose pas des peuples vertueux en lutte pour leurs droits à un Occident en perdition. Non, ce qui m’intéresse, c’est l’homme, et je crois qu’il est partout pareil, sublime ou répugnant, selon les cas. Mais dites-moi donc où l’on peut trouver pareil terreau à réflexion, si ce n’est dans un journal ? Je vous renvoie en passant au billet de mon ami Philarête sur la conception qu’avait Tocqueville de la presse. Page 23 du numéro de Marianne sorti cette semaine, cette citation en exergue :« Moubarak doit nous rendre notre liberté. On ne cèdera pas. Il ne nous fait plus peur, même quand il envoie ses milices pour semer la terrreur ». Page 62, cette déclaration d’un patron d’hôtel du sexodrome évoqué plus haut : « je fais oeuvre de service public : les hommes pensent avec leurs couilles. Perso, si je ne fais pas l’amour, je vire dangereux ». Le tout sur un air de violoncelle, la mort du cygne. Troublant. Plus loin, Nicolas Domenach raconte que Carla Bruni ne se sent presque plus de gauche. Ouf, nous revoici sur du solide, de l’idiotie crasse et réconfortante. D’ailleurs, Jean-François Kahn tente une synthèse : et si la France aussi se révoltait ? Et si nous étions dans une situation pas si éloignée de celle de l’Egypte et de la Tunisie ? Allez savoir…La comparaison m’a heurtée. J’ai songé qu’en France nous avions des problèmes de riches. Et si nous la faisions fonctionner notre démocratie, au lieu de la laisser péricliter pour menacer ensuite de la démolir ?  Un court article, toujours dans Marianne, s’enthousiasme pour Claude Alphandery, lequel appelle à un nouveau pacte civique en ces termes : « Il s’agit d’une nouvelle approche du changement de la société. Les signataires s’engagent à transformer leurs comportements en même temps qu’ils s’engagent à transformer la société toute entière ». Elle me plait bien, cette ambition là !

L’autre révolution

Mais voyons donc ce que l’Obs nous raconte du monde. L’heure du déjeûner approche. Je feuillette le magazine rapidement. Mon confrère Nicolas Arpagian évoque le rôle de Facebook et de Twitter dans les démocraties. Après avoir été accusés de les mettre en péril, voici qu’on les encense d’avoir rendu possible la révolution tunisienne. Et si c’était les deux faces d’une même médaille ? Je me demande bien ce qu’en penseraient Tocqueville  et Hegel. Page 66, j’apprends sous la plume de Sophie Faye que l’ancien journaliste et désormais député vert européen, Pascal Canfin, lance un Greenpeace de la finance. En clair, il s’agit de créer une ONG qui portera le point de vue de la société civile sur les grandes réformes financières, histoire de ne pas laisser le sujet entre les mains des lobbyistes bancaires. Il était temps d’opérer cette révolution douce !

Il est 13 heures. La violoncelliste a posé son instrument. Le serveur dresse le couvert pour le déjeuner. Je sors du café, mes journaux sous le bras, il est temps de s’affairer aux multiples tâches de la journée. Un peu étourdie à l’issue de cette longue rêverie silencieuse je me dis qu’au fond, Hegel avait raison. La lecture des journaux est bien la prière de l’homme moderne. Puissent-ils ne pas disparaître, mais s’installer aux côtés de cette nouvelle forme de « prière de l’homme moderne » qu’est Internet.

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