La Plume d'Aliocha

02/02/2011

Chers marchés financiers de matières premières…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 00:13

Je vous signale l’intéressant dossier d’@si sur la flambée des matières premières. Il m’a rappelé une discussion que j’ai eue il y a quelques jours avec un acteur de ces marchés croisé dans un cocktail.

– l’arrivée récente des spéculateurs sur les marchés de matières premières agricoles en Europe a-t-elle entraîné une hausse des cours, et notamment de celui du blé ?

– oui, indéniablement la spéculation accroit l’amplitude des hausses de cours traditionnellement liées aux aléas climatiques.

– c’est ennuyeux…

– pas vraiment. La hausse se répercute sur le prix de la baguette, mais c’est quasiment indolore pour le consommateur français.

– et pour les autres ?

– nous vendons simplement notre blé un peu plus cher à des pays comme l’Algérie. Ce n’est pas un problème.

J’étais restée muette face à tant de cynisme.

A en croire Jim Rogers, le grand spécialiste de Wall Street, ça ne fait que commencer. L’Obs avait fait un portrait au vitriol de cet homme il y a deux ans lorsque celui-ci était venu à Paris donner des conseils d’investissement à des fonds. Je ne l’ai pas retrouvé, mais voici une interview édifiante qui remonte à 2006. On peut la lire avec des yeux d’investisseur et trouver que ses conseils sont avisés. Ou bien frissonner en songeant que les comportements déviants à l’origine de la dernière crise financière vont se déplacer vers ces marchés. Avec toutes les conséquences que ça implique. Question de point de vue…

La régulation des marchés financiers de matières premières est au menu du G20 cette année, à l’initiative de la France. Elle est également sur le bureau de Bruxelles. Un dossier à surveiller de très près.

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21 commentaires »

  1. Il semblerait quand même que beaucoup doutent à Bruxelles du lien entre spéculation et flambée du prix des matières premières selon Jean Quatremer :

    http://bruxelles.blogs.liberation.fr/coulisses/2011/01/flamb%C3%A9e-des-mati%C3%A8res-premi%C3%A8res-friture-sur-la-ligne-entre-paris-et-bruxelles.html

    Moi ce qui me fait rire jaune c’est que l’on a l’impression que l’on vient de découvrir le problème alors que les ONG de développement dénonce le mode de fixation du prix des matières premières depuis au moins 40 ans.

    Aliocha : lobbying….

    Commentaire par Opération Aliocha sur Twitter en 2011 — 02/02/2011 @ 08:35

  2. Cela me fait penser à un article paru hier sur OWNI sur un autre marché défini à l’origine pour solutionner les problèmes écologiques du capitalisme, et qui ne représente finalement qu’un marché de plus à exploiter pour la finance:

    http://owni.fr/2011/02/01/les-credits-carbone-nouveau-joujou-toxique-de-la-finance/

    Il me semble que dans ce domaine là aussi une régulation accrue serait la bienvenue…

    Aliocha : ils sont vraiment bons chez Owni.

    Commentaire par gripho — 02/02/2011 @ 10:55

  3. Tiens ça me fait penser qu’il faudrait que je revois le filme de Rouffio « Le sucre », il date de 1978 mais il est peut être bien encore d’actualité! 😉

    Piccoli absolument magnifique :

    Commentaire par Opération Aliocha sur Twitter en 2011 — 02/02/2011 @ 11:53

  4. @Mussipont : j’ai un copain qui a bossé de longues années sur les marchés à terme, pour lui, le film reste mythique, et parfaitement juste.

    Commentaire par laplumedaliocha — 02/02/2011 @ 12:02

  5. Avec déjà en 1978 intervention de l’Etat pour régler l’addition quand le système s’est crashé, ça vous rappelle quelque chose? 😉

    Commentaire par Opération Aliocha sur Twitter en 2011 — 02/02/2011 @ 12:21

  6. Aliocha,

    Je vous cite: »On peut la lire [l’interview de Rgers en 2006] avec des yeux d’investisseur et trouver que ses conseils sont avisés. Ou bien frissonner en songeant que les comportements déviants à l’origine de la dernière crise financière vont se déplacer vers ces marchés [les matières premières] ».

    Juste une remarque: j’aurais pas mis un futur, pour ma part, mais un présent. C’est en train de se faire. Si on suit le raisonnement de Rogers, la prévalence des comportements déviants sur les cours de marché, avec leurs effets aberrants, est même un critère de maturité de l’investissement.

    C’est précisément quand on assiste à une amplification des variations à la hausse sur un marché qu’il faut regarder si ce n’est pas imputable à des gros investisseurs qui spéculent. Et si c’est le cas, faut commencer à liquider sa position et se barrer, dit il en substance.

    Est ce qu’on peut reprendre le calendrier qu’il a élaboré en 2006 pour décider quand se barrer de ce marché pour aller voir ailleurs? Je ne sais pas, mais ce qui me semble certain, c’est que la crainte que ce marché ne trinque à son tour, après le marché immobilier US, explique l’ordre du jour du G20.

    Clairement le personnel politique mondial à la trouille que le nuage de sauterelles de la finance essorent ce marché après en avoir fait autant avec tous les autres, puis migre vers un nouveau marché à essorer. En parallèle, on pense au marché des changes et à l’euro (Grèce Portugal, Irlande).

    Le mec avec qui vous avez discuté a raison: le prix du blé vendu aux algériens, on s’en cogne. Et si le prix de la baguette n’augmente pas trop, ça va. Mais la monnaie, c’est autre chose: c’est nos revenus, c’est notre richesse. Et là ça fout les jetons.

    Tout cela pour vous dire que j’ai l’impression qu’on assiste à la formation d’une grande thématique sociale: l’insécurité en est devenue une vers le milieu des années 1980, l’immigration a suivi de peu, ensuite on a eu la mondialisation, analysée sous l’angle pathologique des délocalisations et de la dés-occidentalisation du monde, puis on a eu le choc des civilisations et la peur de l’intégrisme islamique et maintenant on a ça. Une peur mondiale pour notre épargne, quoi.

    L’idée est que les grandes institutions qui normalement régulent les marchés sont elle-mêmes excitées par l’odeur du pognon et qu’à partir de là, elles ne régulent plus rien et participent même à la curée organisée par le nuage de sauterelles sur un marché donné.

    Quand, sur ce marché donné, on trouve des acteurs économiques too big to fail, le contribuable paye la note, ce qui l’air de rien permet aux sauterelles de maximiser leur mise et de renouveler le truc ailleurs.

    C’est une représentation mentale bien évidemment hyper anxiogène: si on l’applique à la monnaie, ça ne peut que foutre les jetons. Maintenant je me demande si ça correspond véritablement à la réalité.

    Commentaire par tschok — 02/02/2011 @ 15:02

  7. En parlant des années 80, mon film culte, Verneuil, 1982

    Commentaire par laplumedaliocha — 02/02/2011 @ 15:07

  8. @Tschok : vous observerez que dans Mille milliards de dollars, Vernueil est visionnaire, comme souvent d’ailleurs. La différence, c’est qu’à l’époque, ce qu’il montre est considéré comme choquant. Aujourd’hui c’est 1000 fois plus grave et c’est devenu normal. Du coup, je ne crois pas qu’on puisse dézinguer pareil phénomène par la théorie économique. Il faut remettre de l’homme dans tout ça. Dans l’analyse psychologique de la situation, dans la manière de la gérer et surtout replacer l’homme comme finalité. La monnaie, pour parler comme vous, on s’en tape. C’est l’homme qui est important.

    Commentaire par laplumedaliocha — 02/02/2011 @ 15:32

  9. « C’est l’homme qui est important ».

    Probablement, mais on va bientôt se demander lequel.

    Grosso modo, en 1975, on était 4 milliards sur cette planète, pour 7 milliards aujourd’hui. Ce n’est pas pour rien que la Chine et la Corée du Sud achètent à tour de bras des terres arables en Afrique et à Madagascar.

    Même si par un coup de baguette magique vous faisiez disparaître la spéculation, le problème ne serait pas résolu pour autant. Ou alors « on » se met à nourrir tout le monde de pâte nutritive, matin, midi et soir et basta. Sincèrement, j’ai beau ne pas réclamer des ortolans tous les jours, personnellement j’aurais un peu de mal à y être contraint.

    Par ailleurs, limiter à l’existence -certes bien réelle et organisée- du lobbiyng le questionnement de Bruxelles sur le lien entre spéculation et flambée du prix des matières premières semble un peu réducteur.
    Comme les ONG, et même en collaboration avec elles, la Commission a développé en 40 ans un haut niveau d’expertise sur les relations économiques Nord-Sud. Concernant les matières premières, elle a même été l’initiatrice du Stabex et du Sysmin dans le cadre des défunts accords de Lomé. Avec un succès très modéré il est vrai, mais l’idée initiale ne tenait pas trop mal la route.

    Commentaire par Goloubchik — 02/02/2011 @ 18:03

  10. @goloubchik : c’est vrai que c’est réducteur. En même temps, je connais la maestria avec laquelle des experts pas tout à fait indépendants, si vous les poussez un peu, que vous les payez bien et que vous ajoutez une petite pointe d’intérêt collectif bien compris, sont capables de vous démontrer que ce ne sont pas les oiseaux qui ont des ailes mais les poissons, que le ciel n’est pas bleu, que l’eau, contrairement à ce qu’on croit, ne mouille pas. Etc, etc. Parfois, ça m’énerve. Les gens qui bossent sur ces marchés constatent que la spéculation amplifie les mouvements de cours. Mais vous allez voir qu’on va nous sortir un rapport de nulle part pour nous démontrer que c’est pas démontré.

    Commentaire par laplumedaliocha — 02/02/2011 @ 18:18

  11. Le mediator aura au moins eu le mérite de mettre en lumière certaines pratiques douteuses. Et dans l’univers des laboratoires, on n’a pas fini d’en sortir des scandales ! http://www.rue89.com/2011/02/02/ces-medecins-journalistes-clients-des-laboratoires-188616

    Commentaire par laplumedaliocha — 02/02/2011 @ 23:15

  12. …et ce n’est pas la diffusion de ce clip à l’usage des visiteurs médicaux de Lilly qui va arranger l’image des labos 😉

    http://www.liberation.fr/economie/06013015-un-labo-soigne-ses-visiteurs-medicaux-avec-un-clip-sm

    Commentaire par Goloubchik — 03/02/2011 @ 10:20

  13. Bof, je suis quasiment certain qu’à monnaie constante, c’est à dire défalquée de l’inflation, le prix des matières premières n’a toujours pas dépassé le pic de la fin des années 70 et ce, malgré l’arrivée des pays émergents sur le marché, ce qui constitue tout de même un paramètre non négligeable. C’était vrai pour le pétrole en 2008, alors qu’il atteignait les 148 $, ça l’est probablement pour les autres matières premières à ce jour.

    Au fait, c’est une bonne chose que des spéculateurs achètent des matières premières, ça permet de voir où sont les manques, et d’organiser ce qu’il faut pour les pallier. C’est la hausse sur le pétrole en 2008 qui a permis de financer parallèlement les investissements en énergie renouvelable. Il s’est crée également une bulle sur ce marché, ce n’était pas vraiment ce qu’il y avait de plus stable (cela dit, existe-t-il un marché qui soit stable ?) mais au moins, un début de financement est-il arrivé, et l’industrie a pu être lancée…

    Aliocha, vous êtes l’héritière de Zola, et depuis deux siècles, on se demande comment se passer des spéculateurs et on n’a malheureusement toujours pas trouvé. Enfin, remettre l’homme ou Dieu au centre du système, je suis d’accord, mais le souci est que vous ne pouvez moralement obliger personne à donner, la charité c’est bien mais uniquement dans le cadre de la liberté, sinon, ça a également ses effets pervers.

    Aliocha : vous oubliez Pascal. Il y a un milieu entre rien et tout, c’est l’homme. Et un milieu entre l’égoïsme ravageur et la charité totalement désintéressée. Je n’aime pas Zola, je n’aime pas la charité, pas plus que je n’aime les spécualteurs fous. Je crois en un milieu entre rien et tout. L’équilibre, le souci de l’intérêt collectif, l’intelligence, l’éthique, le bon sens. Vous voyez ? Confier l’avenir de la planète à des gens pétés à la Coke qui confondent travailler et jouer au casino, ça me parait dément. Vous dites que c’est ineluctable. Question de point de vue.

    Commentaire par Polydamas — 03/02/2011 @ 15:42

  14. @polydamas : vous savez si vous pendez par les couilles le mec (avec son n+1, n+2 et n+3) qui a cramé des milliards ou ruiné un pays ou une organisation ou fait exploser le prix de matières premières sans cherchez d’excuse ou de faux responsables : juste celui qui a appuyé sur le bouton, je peux vous assurez qu’en moins de 3 mois, les comportements déviants s’arrêteront immédiatement et la spéculation redeviendra à un niveau normal : celui de l’ajustement du prix autour du trend général, le jeux de l’ajustement entre l’offre et la demande.

    On peut toujours expliquer par a+b que c’est normal, il n’en reste pas moins que ce n’est, en dehors de la moralité, ni normal ni pas normal : ce sont des choix _politiques_ qui ne sont pas inéluctables, ils sont parfaitement décidés et assumés.

    Commentaire par herve_02 — 03/02/2011 @ 18:04

  15. @ Polydamas,

    Il faut se méfier des raisonnement qui commencent par « en monnaie constante ».

    L’autre jour, sérendipité oblige, j’apprends sur un blog consacré au Titanic que le prix du billet en 1911 (livre sterling) était, en USD valeur 1998:

    – 1ère classe: entre 20.000 et 40.000 $
    – 2ième classe: 3.000 à 4500 $
    – 3ième classe: 600 $

    Pour cette dernière catégorie, l’auteur du blog indiquait que même cette somme (600$) représentait pour un européen « pauvre » plusieurs mois de salaire. Je ne pense pas que ce soit le cas aujourd’hui, mais on peut aussi faire une autre comparaison: le tarif exigé des immigrés du Sud par les passeurs européens (de l’ordre de plusieurs milliers d’euros par tête).

    Tout cela pour vous dire que plus le temps passe, plus la valeur constante de la monnaie (qui n’est calculée que de façon arithmétique par abstraction d’un taux d’inflation) perd de sa pertinence. Or, vous parlez de la fin des annèes 70, ce qui l’air de rien nous met 30 piges dans la vue.

    Vous me direz que depuis 30 piges les matières premières sont toujours premières: le cuivre reste du cuivre, le pétrole du pétrole, le blé du blé.

    Certes, mais bien des choses ont changé dans la façon de les consommer et même de les produire ou les transformer. Déjà, le lieu où tout cela se passe. Et surtout qui fait quoi.

    Puis, vous parlez des pays émergents en fin de phrase, comme une donnée secondaire.

    Enfin vous nous dites tout le bien qu’on peut penser de la spéculation dans l’un de ses effets positifs: la révélation des manques (dans la mesure où souvent elle l’organise, on pourrait presque croire à un trait d’humour de votre part, ce qui est une heureuse surprise).

    Tout cela vous fait joyeusement passer à côté de l’essentiel: la course aux matières premières a repris comme au temps les plus intenses des expansions coloniales.

    En France même, on se remet à construire des navires de guerres qui tiennent la route (si je puis dire) ce qui ne nous est pas arrivé depuis… (laissez moi réfléchir) les 74 canons du XVIIIième siècle.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Vaisseau_de_74_canons

    Je ne dirais donc pas « bof » sur un ton blasé en contemplant les profonds changements qui brassent ce monde.

    Commentaire par tschok — 04/02/2011 @ 10:52

  16. @ Tschok :

    30 ans, c’est pas grand chose, on a tous les indices d’inflation sous la main, le calcul est facile, alors qu’il est effectivement hasardeux sur une période d’un siècle, avec deux guerres mondiales sur la période. Rapporté en jour de salaire, je reste convaincu que les matières premières sont moins chères qu’à l’époque. Alors que les pays émergents étaient beaucoup moins présents.

    Les pays émergents, je ne considère pas du tout que ce soit secondaire, au contraire, je pense que c’est la raison réelle de l’augmentation des prix des matières premières, la spéculation ne faisant que surfer sur cette tendance. Aucune banque ou institution financière n’a de taille suffisante pour manipuler les gros marchés de matières premières à leur guise. Par contre, oui, les opérateurs chinois qui achètent pour leur pays, ça fait décaler tous les marchés à la hausse, tant leurs besoins sous-jacents sont énormes.

    Quant aux manques organisés par la spéculation, j’ai du mal à voir ce que ce terme recouvre. Les spéculateurs cherchent à gagner de l’argent et vont donc là où il y a des manques pour pouvoir justement facturer des produits qui viendraient les combler. Et si les manques sont organisés, c’est généralement parce que la réglementation y a introduit son nez…

    @ Aliocha :
    Il faudra m’expliquer en quoi l’avenir de la planète dépendrait des matières premières. Que je sache, le prix des matières premières a beaucoup, beaucoup moins d’impact dans votre vie que le prix de l’immobilier, le prix de l’eau ou de l’électricité. Il faudrait que les cours soient démultipliés par des chiffres astronomiques pour que ça ait un impact réel dans votre vie.

    En outre, ça a un avantage que vous avez, comme par hasard, oublié de signaler : les agriculteurs français sont satisfaits et peuvent vendre leur production à un prix plus satisfaisant pour eux, ce qui évite de les voir gueuler contre l’Etat et le contribuable. Eux d’ailleurs sont les premiers à utiliser le système en fonction de ce qui les arrange : capitalistes quand le prix monte, subventionnés par l’Etat quand il baisse.

    Aliocha : et ça apporte des liquidités, et effectivement ils peuvent vendre plus cher leur production et les instruments de couverture sont indispensables etc, etc. Seulement voyez-vous je suis affligée d’une effroyable tare. Je ne pense pas qu’à mon petit confort d’occidentale bien nourrie. Les émeutes de la faim, ça m’empêche de dormir. Vous savez pourquoi ? Pas parce que j’ai besoin de me laver l’âme d’un péché originel quelconque, pas parce que ça fait chic dans les dîners en ville. Pas même parce que pleurer sur le sort des autres me distrait de mes névroses. Non. Parce que je trouve ça révoltant de connerie, d’étroitesse d’esprit, de manque de spiritualité, de conscience profonde des choses. Affamer une partie de la planète pour engraisser l’autre qui ensuite passe son temps à chercher des régimes pour maigrir ou des occasions de dépenser un fric qui ne sert strictement à rien, ça me donne la nausée. Mais bon, il faudra sans doute encore mille ans pour qu’on sorte de cette barbarie.

    Commentaire par Polydamas — 04/02/2011 @ 11:11

  17. Polydamas,

    Depuis l’antiquité la spéculation organise le manque ou l’abondance (c’est d’ailleurs ce que raconte Le Sucre). Si vous avez du mal à le voir, c’est que vous ne voulez pas le voir. Mais je vous concède bien volontiers qu’aujourd’hui cela ne se fait plus par la manipulation de la marchandise elle-même (par exemple, planquer le grain quelque part) mais par la manipulation de son cours: c’est la manipulation du cours qui crée un effet d’abondance ou de rareté en se surajoutant aux variations de cours normales dues à l’abondance ou la rareté « naturelles » d’un produit.

    C’est justement de cela dont parle Rogers.

    Sinon, 30 ans c’est court, c’est long, c’est selon. Tout dépend de ce qui se passe pendant ces 30 piges. On sait comment déflater des stats. Arithmétiquement parlant, on sait faire. Reste ensuite à savoir si le chiffre obtenu peut servir de base à une réflexion pertinente.

    Commentaire par tschok — 04/02/2011 @ 18:32

  18. Histoire de contribuer au débat, et car j’ai pas envie de bosser, voilà un petit bidule pour commencer :

    //// Bank of America-Merill Lynch, Global Energy Weekly, 25 janvier 2011 :

    ** Crude oil prices have risen fast since Jackson Hole
    Oil prices have risen quickly since Bernanke’s Jackson Hole speech last August, reflecting strong fundamentals and easy money. At current prices, we estimate that total global energy consumption as a share of GDP sits at 7.9%, up by 1.2 percentage points from last year. This figure varies by region, of course. In emerging markets, the size of energy demand is presently at 13%, more than double that of the OECD where it sits at 6%.
    As a reference point, the share of energy demand in global GDP scratched 9% in 1980 during the 2nd oil crisis. The global energy sector also averaged 9% of GDP in 2008, briefly jumping to 12% as oil spiked above $145/bbl.
    How high can oil go before the world economy starts to struggle again? \\\\

    Ceci ne porte que sur la facture énergétique mondiale. Soit selon cette note : 9% en 1980, 9% en moyenne en 2008 avec une pointe à 12% en milieu d’année (ça fait un sacré delta), 6,7% en 2010 et 7,9% à ce jour.

    Amha, cela n’est pas représentatif de ce qui se passe sur les autres marchés de matières premières (MP), et notamment ceux qui sont de petite taille : le pétrole, c’est un marché énorme avec plein de monde dessus. Mais en toute logique, le poids de la demande financière a un effet plus lourd sur les petits marchés comme le platine, le palladium, le café (segmenté en plein de sous-marchés), le cacao…. C’est ce que m’ont rapporté des négociants spécialisés dans chacun de ces marchés.

    Tenez, il existe maintenant des ETF adossés à des MP physiques (qui sont donc retirées du marché pour servir de contrepartie à un produit d’investissement coté, comme des métaux) dont la taille est significative. Il s’agit de produits d’investissements “longs”, car il a été estimé bon (les régulateurs à qui ont a posé la question ont dit “OK”) que toutes ces MP, même celles aux marchés les plus étroits, servent de produit de placement. Ca ne me paraît pas évident du tout, du moins pas sans débat sur l’opportunité de la chose, ses conséquences prévisibles ou son encadrement.

    Et encore : ces ETF sont des produits d’investissement pour fonds, pour vous et pour moi sur Boursorama. Des intervenants qui en quelque sorte sont en bout de chaîne, une sorte de partie émergée de l’iceberg. Le fait que ces produits soient devenus si nombreux en seulement 10 ans en dit long sur les moyens et les pratiques des autres intervenants en amont, par exemple, les banques ou les hedge qui débarquent sur les marchés de MP directement.

    Et foutent par exemple un peu plus de bordel sur le marché déjà désorganisé du cacao, par exemple. En Côte d’Ivoire, même avant les conflits interne, les gens ne vivaient plus bien du tout de l’exploitation du cacao, qui est avant tout (70% de de la production +/-) une affaire de petits exploitants. Ça s’est très fortement dégradé ces dernières années. Ce évidemment n’est pas que la faute des traders, la CI est est un pays bien mal géré, en guerre larvée, mais aussi et surtout une conséquence de la dérégulation du secteur. Les presseurs y font la loi (Cacao Barry, ADM, Cargill), y’a plus de caisses de régulation. Et ensuite les traders font plein de fric en faisant des corners, mais ça n’arrange en rien la condition de vie des exploitants, ceux qui produisent. La valeur est, dans ce cas, très mal répartie tout au long de la chaîne. C’est idiot, c’est mauvais pour les gens ET pour le produit et en plus c’est contre-productif. Pensez-y deux secondes en boulottant une tablette.

    La conséquence est on ne peut plus nette, si j’en crois la logique comme les courtiers : avant, y’avait schématiquement sur ces marchés des producteurs (des mineurs, des exploitants), des acheteurs (des industriels), et des intermédiaires pas si importants (des négociants), voire des machins de stabilisation (politiques, systèmes agricoles, caisses en tout genre ; c’est fini, ça, globalement). Tous travaillaient selon une même logique.

    Si vous ajoutez à cela, comme c’est le cas aujourd’hui, une nouvelle source de demande, appelons-là « la demande financière », ça tend évidemment les prix. Et ce d’autant plus que cette nouvelle source de demande :
    . 1. dispose de moyens financiers colossaux (leverage) par rapport à ceux des acteurs en place, et surtout de meilleures informations qu’eux. Amha, le risque de conflit d’intérêt est énormissime, pour ne pas dire avéré, lorsqu’une même banque fait du financement de commerce de matières premières, du négoce pour compte propre, de la gestion d’actifs et commercialise des ETF, par exemple. Toute ressemblance avec des évènements, etc etc etc.
    Ladite banque générique a accès à des infos capitales sur toutes les parties de ces marchés, en temps réel et de manière unique en raison de sa position. Il est pour le moins tentant d’en profiter, ce qui revient dans certains cas, pour la banque, à jouer ses clients les uns contre les autres (ça, c’est dit). Ayez confiance, qu’y disaient. Et on sait bien ce que valent les murailles de Chine, et la puissance de négociation des banques face aux régulateurs.

    . 2. intervient selon une logique totalement différente des acteurs historiques.

    Après ça, on trouvera toujours un esprit bien fait, rémunéré par les gens qui vont bien, pour vous prouver que non, cette nouvelle demande ne change rien quant à la fixation des prix à long terme, qu’elle ne fait qu’apporter de la liquidité et que la liquidité, c’est vachement important. Même, vous ne le savez pas, mais tout ça facilite la découverte des prix et pose les bases de lendemains qui chantent sur les marchés globalisés, ite missa est, amen et tutti quanti. C’est inéluctable sous la forme actuelle et forcément, y’a pas mieux.

    C’est la vulgate. Y croire est un acte de foi et les formules sont d’ailleurs standard. Elles sont invariablement prononcées par des mecs académico-théoriques qui ne savent même pas à quoi ressemble ce dont ils parlent, ce qui devrait inciter à la circonspection.

    Ça me rappelle, tenez, la scène qui m’a le plus marqué de “Inside Job” : le passage, vers la fin, avec les professeurs d’économie et de finance. Dans ce film d’ailleurs fort bien fait, c’était amha le plus profondément choquant.

    LeN

    Aliocha : vous avez raison de dénoncer une croyance. C’est ce qui me frappe le plus quand j’entends ces gens parler. A cette réserve près qu’il ne s’agit pas que de « mecs académico-théoriques », cette conviction est aussi profondément ancrée chez les acteurs. Et pour cause, on ne critique pas le système qui vous nourrit, excepté quelques sexagénaires qui se retournent sur leur vie, n’ont plus rien à prouver et moins encore à perdre, et qui avouent, peut-être pour se laver l’âme, que le système est fou. Le plus terrifiant je crois, est de pouvoir continuer à prôner ce discours en pleine crise, quand l’évidence de la réalité devrait amener à réfléchir quand même un peu. C’est là qu’on vous sort que les crises sont consubstantielles au système, qu’il n’en est pas de meilleur, qu’on dira ce qu’on voudra mais tout le monde a profité de la hausse sans se poser de questions…Il se trouve que je suis plongée depuis des mois dans l’exploration des grands drames du 20ème siècle, de Eichmann aux Khmers rouges. Avec l’obsession de comprendre comment des hommes peuvent être pris dans des systèmes meurtriers et y trouver une justification qui rende le système admissible et leur situation supportable. Je n’ai pas la réponse. En revanche, je ne peux pas m’empêcher de faire la comparaison avec l’attachement qu’entretiennent certains avec le libéralisme pur et dur.

    Commentaire par Le Nonce — 04/02/2011 @ 19:11

  19. @ Aliocha,

    Les émeutes de la faim vous font pleurer ? Ah bon. Pourtant, si je me souviens bien, il y a eu des émeutes de la faim en Egypte. Dont le peuple a décidé aujourd’hui de virer son dirigeant. Dirigeant dont j’apprends qu’il est à la tête d’une fortune estimée à 40 milliards, autant dire qu’il a pillé son pays et ses ressources pour sa fortune personnelle grâce à la main-mise qu’il a sur l’Etat. Et que même si je ne connais pas du tout la situation égyptienne, il est hautement probablement que les matières premières ont dû être la cible de ses rapines ou des rapines de ses proches. Bref, que les émeutes de la faim sont davantage dues à des particularismes et des monopoles locaux, qu’à la faute de la méchante finance globalisée et libérale. Et à autre chose que ces connards d’égoïstes occidentaux libéraux qui affament la population égyptienne. Je croyais que c’était vous qui parliez d’équilibre ?

    « En revanche, je ne peux pas m’empêcher de faire la comparaison avec l’attachement qu’entretiennent certains avec le libéralisme pur et dur »
    Moui.
    C’est vrai que le libéralisme a fait des millions de morts, a déclenché des génocides et pas mal de guerres mondiales. Bon, vous avez fini de comparer ce qui n’est pas comparable ?

    @ Le Nonce:

    Le stockage, ça ne fonctionne pas pour des matières premières périssables. Par définition, la plupart des hedge funds et autres ETF interviennent sur les marchés à terme et non sur les marchés spots, vu que le stockage n’est pas vraiment leur métier. Je ne suis pas sûr qu’on puisse stocker du café et du sucre ad vitam aeternam. Il y a, bien sûr, des stockages de métaux, comme ce qu’il se passe sur l’or. Mais là, ça n’est rien d’autre que de la thésaurisation industrielle, du Napoléon caché dans les bouquins à l’échelle des fonds, mais ça reste le même principe que la thésaurisation de Papy, comme les Français ont su si bien le faire pendant pas mal d’années. Bref, rien de condamnable per se.

    @ Tschok :
    C’est pas que je ne veux pas le voir, je vous demande juste de le prouver. Rien de plus. Il est évident que la spéculation change les cours, mais elle est strictement incapable de créer les tendances. Sinon, les marchés seraient perpétuellement à la hausse, tout le monde s’arrangerait pour gagner quoi qu’il arrive, ce qui n’est pas le cas, heureusement.

    Commentaire par Polydamas — 07/02/2011 @ 16:32

  20. @ Polydamas : cacao, cocoa… L’exemple n’était pas pris totalement au hasard. Voir ici :
    http://www.telegraph.co.uk/finance/markets/7895242/Mystery-trader-buys-all-Europes-cocoa.html

    Et là pour la suite :
    http://www.telegraph.co.uk/foodanddrink/foodanddrinknews/7897075/British-financier-Anthony-Ward-behind-658m-cocoa-trade.html

    Le problème n’est pas tant qu’il s’agisse de matières premières industrielles ou agricoles, que la taille et la profondeur du marché où elles sont négociées. Sur un petit marché, il n’est pas nécessaire de rester positionné longtemps si on le fait massivement. La preuve.

    Quelques questions : cela améliore-t-il le fonctionnement dudit marché ? Et qui va payer la différence de prix ?

    Mettre en place des ETF adossés à de la ferraille physique sur le platine et le palladium, de biens jolis métaux (bien plus industriels que précieux) par ailleurs, n’était à ce titre pas neutre non plus. Il s’agit, là encore, de tous petits marchés.

    Commentaire par Le Nonce — 07/02/2011 @ 16:56

  21. @ Polydamas,

    Ne m’en veuillez pas, mais je suis fatigué d’avoir à prouver tout ce que j’avance.

    Depuis qu’on sait spéculer à la baisse aussi bien qu’à la hausse, la spéculation peut créer des tendances et pas seulement les déformer.

    Par ailleurs une tendance n’est pas fabriquée que par l’orientation d’un cours, ce qui supposerait de se trouver sur un marché pur et parfait, dont vous savez aussi bien que moi qu’il sont aussi rares que les planètes habitables situées à trois encablures de la Terre.

    Commentaire par tschok — 08/02/2011 @ 17:59


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