La Plume d'Aliocha

04/12/2010

« Trémolo Business »

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:16

Avez-vous observé que la vie a de l’humour ?

Si, si, soyez plus attentifs et vous verrez. Elle passe son temps à nous faire des pieds de nez, des crocs-en-jambe, il suffit d’observer et d’apprendre à en rire, en tout cas à chaque fois que c’est possible.

Tenez par exemple, pour me dégourdir l’esprit hier après-midi, entre la rédaction de deux articles, je suis partie me balader dans une librairie. Chez Galignani, pour les connaisseurs. Et comme pas moins de dix ouvrages attendent patiemment leur tour d’être lus chez moi, tous plus prometteurs les uns que les autres, tandis que quatre autres sont en cours et que je désespère d’avoir le temps de vous en parler, je priais intérieurement de ne rien trouver qui me plaise. Paradoxe féminin, direz-vous. Peut-être.

Toujours est-il que j’avais commencé par l’excursion la plus périlleuse du côté des romans policiers (ouf, nulle tentation !), puis longé sans difficultés le roman français et étranger, accosté sans trop y croire sur les rivages de l’histoire, snobé le rayon philosophie-religion-sciences-sociologie-psychologie-développement-personnel, poursuivi avec anxiété vers l’économie, parcouru tremblante le rayon médias (pitié pourvu qu’aucun confrère n’ait sorti de livre tentateur), tout ceci sans écueil. Et je commençais de m’en retourner soulagée. Que voulez-vous risquer au retour, quand vous avez échappé à tous les dangers à l’aller ? Les livres étaient les mêmes et ils n’avaient pas bougé. C’était compter toutefois sans le destin rigolard. Car un gris Muray  m’attendait en embuscade, niché entre deux piles de best sellers tapageurs. Il ressemblait à à l’un de ces petits pavillons de banlieue en meulière coincé entre des barres HLM. Il s’imposait dans sa modestie obstinée. Le traitre ! Qui plus est aux Editions des Belles Lettres. Comment voulez-vous résister ?

Je ramenai donc ma belle prise au bureau (presque 2000 pages, 33 euros), frustrée de ne pas pouvoir l’ouvrir à l’instant et n’y pensai plus. Jusqu’à ce que je tombe en rentrant chez moi sur le Téléthon. C’est fou ce que la télévision parfois donne envie de lire… Je m’emparai donc de Muray et tombai sur le premier essai d’un livre qui en comprend trois : L’Empire du bien.

J’avais conservé le Téléthon en fond d’écran tout en coupant l’insupportable son, comme ça, pour avoir une présence, une sorte d’aquarium rempli de poissons bigarrés. Et Muray riait au-desus de mon épaule, précisément du spectacle qui défilait silencieusement sur l’écran :

« Ah ! la dévotion des Charitables ! De nos jours, ce sont les chanteurs, comme on sait, ce sont les acteurs, les sportifs, les « créatifs de la pub, qui matraquent leur emballement dans un seul souffle, avec un tel enthousiasme, ils s’engagent avec une telle ferveur contre la drogue, la myopathie, les inondations, la famine dans le monde, pour les droits de l’homme, le sauvetage des Kurdes, et sur un ton si convaincant, et avec une telle émotion, que vous avez presque l’impression, une seconde, à les voir foncer si courageusement par des brèches inexplorées, qu’ils ont découvert ces causes tout seuls. Quel spectacle palpitant ! Ô Trémolo Business vertigineux ! Ô aventuriers du Bien Perdu ! Ô SOS Portes Ouvertes ! On s’évanouit ! C’est trop ! Pitié ! (…) Les bons sentiments suivent les mouvements de la mode, comme le reste, ils sont « couture » comme tout le monde. De la sape, la charité a le charme léger, les clins d’oeil, le côté déstructuré, vous pouvez la porter feuille morte, sans manches, décontracté pour balades à travers la ville, en crêpe de soie lavée, en blazer coordonné à une jupe-culotte. Les victimes sont jetables, à la façon de nos petits briquets. On leur fait faire un tour du paté de médias et puis ça va. Kurdes, délinquants, libanais, même combat : tous reines d’un jour. Trois petits tours et aux suivants ».

Nous avons passé une grande partie de la nuit ensemble Muray et moi. A rire, aux larmes. La dernière fois que j’ai ri comme ça, au coeur de la nuit, seule avec un auteur, c’était en lisant San-Antonio. C’est vous dire…

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20 commentaires »

  1. Rhôôô, c’est vraiment « pas bien » de se moquer du BIEN !

    😉

    Commentaire par Médard — 04/12/2010 @ 10:23

  2. Bon, comme on n’a pas la télé [même si on pourrait la regarder sur internet] au moins on échappe à ça…

    On ne va pas ici refaire le procès du Téléthon et des autres œuvres charitables, m’enfin Rash Brax a bien résumé la tendance actuelle :

    http://www.youphil.com/fr/article/01964-haro-sur-la-meme?ypcli=ano

    Aliocha : en effet, c’est Muray qui s’emparerait d’un crayon 😉

    Commentaire par Médard — 04/12/2010 @ 10:35

  3. Aux temps jadis on se rassemblait sur la place publique pour assister au sacrifice de la victime du jour, aujourd’hui on se réunit sur la place publique télévisuelle pour assister au sauvetage de la victime du jour. En apparence c’est mieux, mais au fond c’est toujours la même chose : une façon irrationnelle et injuste de se rassurer sur son propre sort…

    Aliocha : On était moins hypocrites…avant.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 04/12/2010 @ 11:08

  4. L’Empire du bien, oui et quelque fois c’est carrément la Dictature du Bien!

    Commentaire par Mussipont — 04/12/2010 @ 16:25

  5. @ Aliocha

    Moins hypocrites ? sans doute mais sutout moins conscients de ce qu’on était et de ce qu’on faisait, et donc plus excusables qu’aujourd’hui… (Mais on va encore dire que je me complais dans la culpabilité…)

    Aliocha : plus conscients, vous êtes sûr ? Moi je nous trouve complètement abrutis. Abrutis précisément par l’idée que nous serions plus éclairés que ceux qui nous ont précédés 😉

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 04/12/2010 @ 17:11

  6. @ Aliocha.

    On peut dire ça comme ça en effet…

    Abrutis par l’idée que sommes plus éclairés, éclairés par l’idée que nous n’en sommes que plus abrutis…

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 04/12/2010 @ 19:12

  7. Il n’y a pas à dire ma chère…. j’adore votre style !
    J’adorerais écrire comme vous….. 😦

    Aliocha : c’est gentil, mais je ne suis pas sûre de mériter le compliment. A force de lire depuis que je suis en âge de le faire, je me suis imprégnée du style des auteurs que j’aime et dont je ne restitue involontairement qu’une pale et très contestable copie 😉

    Commentaire par misty — 05/12/2010 @ 10:49

  8. ça y est, j’ai trouvé à qui cet ateur me fait penser: Céline!

    Ce sont les points d’exclamation et les énumérations sans fin qui font le lien.

    Aliocha : Bien vu, il adorait Céline. C’est pourquoi il est si drôle. On y retrouve cette énergie verbale qui frise le génial délire. Il y a aussi des accents d’Audiard. Et pour cause, Audiard dévorait Céline durant sa jeunesse.

    Commentaire par javi — 05/12/2010 @ 11:24

  9. Chère Aliocha,
    je vais me permettre un compliment. Quand vous parlez d’un livre ou d’un événement, on a envie d’aller voir ce que c’est. Le seul autre endroit où j’ai trouvé ce curieux phénomène, c’est dans Lagarde & Michard.
    Merci, et continuez à nous faire découvrir de belles choses.

    Aliocha : en fait, j’essaie ici un peu à l’aveugle de moins décrire un livre que de faire partager les sensations qu’il procure. En me relisant, j’ai le sentiment que certains lecteurs pourraient y voir un égocentrisme irritant. Je me réjouis de voir que ce n’est pas le cas de tous. L’idée est vraiment de faire partager la manière dont je vis la culture, non pas comme un savoir sec ou un vernis social mais comme une vraie jouissance, celle de découvrir une soudaine complicité avec un auteur, de comprendre, d’avoir du coup envie d’en savoir plus, de changer son regard sur le monde. C’est ce que j’adorais chez Bernard Pivot, cette manière gourmande, sensuelle de lire et ce besoin de diffuser le plaisir.

    Commentaire par VilCoyote — 05/12/2010 @ 12:32

  10. Au fait, vous avez vu ? Hier soir c’était au choix le Teléthon ou Miss France. On me dira sans doute que j’ai l’esprit chagrin, mais en apercevant la fin de l’mission j’avais mal pour ces jolies jeunes femmes. On se serait cru au salon de l’agriculture quand on nous montre les plus beaux charolais. Ces mouvements de caméras des orteils jusqu’au cheveux…Misère. Ce n’est même plus une question de féminisme mais de dignité humaine. Dostoievski pensait que la beauté sauverait le monde. Sans doute, mais pas celle-là….

    Commentaire par laplumedaliocha — 05/12/2010 @ 14:49

  11. @aliocha
    Ah ben voila pourquoi je ne sais pas écrire alors… je ne lis que depuis sl’age de 20 ans et que des polars 😉

    Commentaire par misty — 05/12/2010 @ 15:14

  12. Moi, j’avais mal pour tous ces hommes, forcés d’attendre la fin pour voir Miss Bretagne troquer le costume bigouden pour le bikini : alléchante perspective plusieurs fois annoncée par Foucault mais toujours reportée en un insoutenable teasing.

    Cette injustice ne pouvant rester impunie, je propose de créer le groupe Facebook « Pour que le costume folklorique tahitien soit adopté par toutes les régions de France ».

    Commentaire par Tocquevil — 05/12/2010 @ 16:03

  13. Bonjour,

    A propos de la lecture, @misty et Aliocha sous 7

    J’ai lu avec infiniment de plaisir le dernier billet de Natacha Polony sur son blog « Eloge de la transmission »: « Les jeunes lisent » ou le prototype de l’escroquerie intellectuelle ».
    http://blog.lefigaro.fr/education/2010/12/-les-jeunes-lisent-ou-le-prototype-de-lescroquerie-intellectuelle.html

    [Il y a quelques temps, NP avait mis un lien vers « Je suis en retard », le site d' »un prof au pays des merveilles », le quotidien relaté avec humour « d’un professeur pas toujours à l’heure qui analyse le pays des merveilles dans lequel il est tombé. Réformes, administration, parents, élèves, collègues, formateurs : Lewis Carroll n’a qu’à bien se tenir ! »

    http://celeblog.over-blog.com/

    Très instructif, pour ceux qui ont des collégiens ou lycéens à la maison.Et les autres!]

    Commentaire par gabbrielle — 06/12/2010 @ 12:52

  14. Vous lisez beaucoup ces derniers temps, Aliocha, et nous profitons certes de vos comptes-rendus, mais votre fierté ne nous dissimule-t-elle pas des engelures crevassant des doigts bleuis ?

    Rapport à vos maigres revenus de journaliste, votre important poste budgétaire «livres» n’affecte-t-il point en effet trop durement celui afférent au chauffage de votre appartement ?

    En ces jours où « un vent glacial balaie la rue Mouffetard » et où « rien ne semble en valoir la peine », faut-il vous imaginer en mitaines, polaire vert pomme en plastique recyclé et poncho guatémaltèque à capuche vous marrer dans Muray dans un salon à 5° ?

    Ou pire encore, réfugiée –arrosée de Shalimar- dans la carcasse éventrée et encore fumante de votre vigogne ?

    Accepteriez-vous, pour remédier à cette situation, que soit lancée une opération compassionnelle de souscription (qui pourrait s’intituler « Aliochathon » ) ?

    Aliocha : j’ai un problème en effet de cette nature, mais les livres n’y sont pour rien, les pauvres. C’est le tabac le grand ennemi. Je fume toujours fenêtres ouvertes. Du coup en ce moment, je fume, hop, j’ouvre la fenêtre, il fait glacial, tant pis, je laisse ouvert jusqu’à ce que ça ne sente plus qu’Opium (Shalimar, c’est l’été). Puis je ferme, et j’attends que ça se réchauffe. Et dès qu’il fait chaud, hop, c’est ballot, mais j’ai de nouveau envie d’une cigarette. Alors j’ouvre, etc, etc. Un truc à vous faire arrêter de fumer, je vous assure 😉

    Commentaire par Goloubchik — 06/12/2010 @ 17:24

  15. Bon, je ne m’inquiète plus pour vous sauf pour l’éventuelle bronchitude qui pourrait vous menacer.

    Pour passer à Opium, vous avez attendu le 1er décembre cette année 😉 ?

    Aliocha : hum, un peu plus et je me disais que le culte de mon éminente personnalité sur ce blog battait de l’aile. Vous venez de sauver in extremis vos petits camarades d’un quizz obligatoire sur Aliocha, sa vie, son oeuvre 😉 Plus sérieusement, vous trouvez que la neige a attendu le 1er décembre pour nous transformer en glaçons ambulants ? Non, n’est ce pas ? Eh bien moi non plus je n’ai pas attendu pour me réchauffer d’Yves St Laurent. En plus, ça me donne l’air de protester contre Guerlain. Je suis au top de la branchitude. Un truc de dingue.

    Commentaire par Goloubchik — 06/12/2010 @ 17:51

  16. Tsst, tssst… Votre éminente personnalité ne saurait souffrir d’un abandon.

    Pour ranimer la flamme des anciens et galvaniser les nouveaux, lorgnons celle qui celle qui est votre soeur jumelle Dior :

    http://www.dailymotion.com/video/xfiku4_dior-j-adore-charlize-theron_creation

    Commentaire par Goloubchik — 06/12/2010 @ 18:47

  17. @ Aliocha : j’adore ce parfum, Opium, c’est celui de ma grand-mère (c’est vrai en plus, mais je ne dis pas pour autant que c’est un parfum de vieux !), pour moi, c’est associé à quelque chose de doux, chaleureux, généreux, malicieux, et qui vous ouvre un paquet d’assortiments de gâteaux Delacre (la big boite à 2 étages) à peine le seuil de la porte franchi.
    Sinon, en ce qui me concerne, sans vouloir me vanter, j’en suis à un peu plus de 4 mois d’abstinence tabagique. Aliocha : yes you can !

    Aliocha : bravo pour votre abstinence ! Pour le reste, comment vous dire, le parfum c’est comme le reste, il y a Eau jeune, ou Opium, le sac en toile Vanessa Bruno ou le Kelly, Marc Levy ou Balzac, question de goûts…

    Commentaire par Jalmad — 06/12/2010 @ 19:17

  18. @ Bonsoir Jalmad

    Confidentiel : vous le formulez avec toute le délicatesse des biscuits Delacre (qu’Aliocha offre à ses invités mouillés dans de la Столичная), mais n’insistez pas davantage avec ss’t’histoire d’Opium parfum de grand-mère, y’a déjà eu une tragédie sur ce blog avec Shalimar ;-

    Et bravo pour vos « un peu plus de 4 mois d’abstinence tabagique » (j’adore le «  »un peu plus », je peux apprécier, j’ai connu ça avant de retomber dans le vice).

    Commentaire par Goloubchik — 06/12/2010 @ 20:55

  19. Je vais m’acheter ces « essais  » réjouïssants non seulement parce que vous en faites fort bien l’éloge mais parce que je rentre du théätre de l’Atelier où j’ai entendu Lucchini en lire des passages avec son talent habituel. Un immense succès bien mérité, diction parfaite et cette aisance en scène qui est le résultat d’un travail acharné. Monsieur Lucchini mouille sa chemise et Muray est un régal.

    Mais pourquoi donc cette société sans illusions persiste dans ses erreurs de façon suicidaire ?

    Commentaire par scaramouche — 07/12/2010 @ 06:53

  20. […] y compris et surtout ce que je ne cherchais pas. Mais il me faut bien avouer que c’est dans une librairie traditionnelle que j’ai fait les plus belles rencontres. Et vous ? Share […]

    Ping par Ton libraire en slip ? « La Plume d'Aliocha — 03/01/2012 @ 23:53


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