La Plume d'Aliocha

20/11/2010

Philippe Muray, saigneur de la fiction positive

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 16:54

Evidemment vous savez que Fabrice Luchini lit Philippe Muray au théâtre de l’Atelier.

C’est rare, mais il arrive que le bruit médiatique se concentre parfois sur de vrais talents, que la lumière ne soit pas usurpée, que l’engouement général porte au pinacle de ces artistes qu’on pourrait croire, tant ils ont de talent,  voués à la malédiction de la renommée post mortem et des regrets éternels. C’est ainsi que Luchini caracole en tête d’affiche, lui et ses auteurs fétiches qui sont, au choix, maudits à la Céline ou illisibles comme La Fontaine tant ils nous ont ennuyés étant enfant.

J’en viens. Pas des auteurs maudits ou illisibles, mais du théâtre de l’Atelier.

Et je n’ai qu’une chose à vous dire : courez-y.

Quand l’esprit abrasif de Muray rencontre l’expression gourmande et ciselée de Luchini, ça donne presque deux heures de plaisir indécent, de rire libérateur. C’est étincelant d’intelligence, de verve et de lucidité sur les travers de notre époque. L’empire du bien, la disparition du réel au profit de l’événementiel, le fantasme humanitaire, la course au bio et à l’équitable, l’infantilisation, la langue de bois et son florilège d’expressions qui ne désignent plus rien de réel …  « Mais à quoi ça peut bien ressembler un « agent d’ambiance » qui fait grève ? » s’interroge Muray. Et Luchini répète, une fois, deux fois, trois fois, en scandant la phrase qu’il déguste comme un grand vin. Et les rires enflent dans la salle à mesure que la langue de bois se dénude, révélant ses vides ridicules,  sous la plume acérée de Muray. C’est vrai, quand on y pense,  à l’époque de Balzac – que Muray admirait – , on savait ce qu’était une femme de chambre, un officier, un usurier, mais aujourd’hui qu’est-ce que c’est qu’un « agent d’ambiance » ? Rien de plus qu’un symptôme de notre société qui vit sur des fictions positives et nous tranforme peu à peu en « déambulateurs approbatifs ». Oui, vous avez bien lu. On veut nous transformer en déambulateurs approbatifs. Imaginez un Luchini enflammé syncopant ces phrases assassines comme un guitariste lors d’un concert qui se lance dans un inoubliable solo improvisé.

Vous y êtes ? N’est-ce pas que c’est jouissif ?

Certes, l’acteur pourrait lire le mode d’emploi en coréen d’un robot ménager qu’on y trouverait sans doute une certaine forme de poésie drolatique.

Nul n’est dupe de ses cabotinages.

Trop de talent irrite, trop d’énergie épuise.

Dit-on.

Cioran écrivait : « N’avoir de goût que pour l’hymne, le blasphème, l’épilepsie ». Contre la tyrannie de la fiction positive et le danger de devenir des déambulateurs approbatifs, je n’aperçois que ce remède.

Ce n’est donc pas un hasard si Luchini y fait référence, de même qu’à Peguy, Céline, Nietzsche et d’autres encore. D’ailleurs, le spectacle vaut autant pour l’humour corrosif et désenchanteur de Muray que pour les digressions savoureuses du comédien sur l’actualité. Villepin, Royal, Bayrou, Frédéric Mitterrand, Marguerite Duras, tout le monde y passe. Et l’on ne sait plus très bien si on est à l’Atelier ou aux 2 ânes.

Qu’importe.

C’est tellement bon.

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12 commentaires »

  1. Oui, un vrai régal, que je ne vous imaginais pas rater. Je me demandais si vous en feriez un billet 😉

    Commentaire par Goloubchik — 20/11/2010 @ 18:09

  2. Merci Aliocha
    Un lecteur approbatif.
    Lambda

    Commentaire par Lambda — 20/11/2010 @ 18:53

  3. Vous allez vous faire des amis chez Causeur : ils n’ont que Muray à la bouche. Étonnant comme il plait à droite comme à gauche – enfin, un peu moins à gauche, quand même…

    Commentaire par Tocquevil — 20/11/2010 @ 19:25

  4. Et pauvre de moi, misérable provincial qui devra attendre une hypothétique diffusion télévisée pour déguster ce mets de premier choix! 😦

    Commentaire par Mussipont — 21/11/2010 @ 20:42

  5. Tiens, une nouvelle création de la langue de bois : http://www.rue89.com/2010/11/21/ne-dites-pas-de-moi-que-je-suis-prostitue-je-suis-escort-gay-176235

    Commentaire par laplumedaliocha — 22/11/2010 @ 10:38

  6. Si je puis me permettre un peu de brosse à reluire, « l’expression gourmande et ciselée de Luchini », je trouve que la formule est très bien trouvée, élégante, et qu’elle lui va très bien d’une façon générale. C’est concis et parlant, on dirait du bon journalisme. 😉

    Maintenant, je suis dans la même situation que Mussipont…

    Commentaire par Schmorgluck — 22/11/2010 @ 21:39

  7. Aliocha,

    Je vais aller le voir.

    Commentaire par tschok — 23/11/2010 @ 08:59

  8. Ah, j’y vais. J’avais beaucoup aimé « Le point sur Robert », notamment la narration du mortel « Perceval le Gallois » avec Rohmer-la-gâtouille, ainsi que Barthes et ses leçons sur « le temps qu’il fait comme activité socialisante ». Merci pour le heads-up.

    Commentaire par VilCoyote — 24/11/2010 @ 00:07

  9. Je suis de mauvaise humeur ce matin, alors je vais me permettre une remarque grognonne : je sais que c’est une figure de style (enfin, j’espère, en tout cas !), mais je n’aime pas du tout les articles (souvent culturels) qui commencent comme le votre, par des « Evidemment vous savez que », comme si toute personne sérieuse se devait d’être au courant de tous les spectacles (pardon, uniquement de ceux qui sont bons) et que ne pas l’être était le signe de l’ignorance la plus crasse.

    C’est d’autant plus énervant, comme formulation, que l’article vise au contraire exactement le contraire : faire connaître ce spectacle à ceux qui ne le connaissaient pas !

    Enfin bon, je râle, mais j’aime beaucoup Fabrice Luchini (un peu comme on aime le jus de citron : c’est acide, ça mord la langue et une petite dose suffit, mais c’est bon !) et je ne doute pas un instant de la qualité du spectacle lui-même.

    Aliocha : le « évidemment » a un double objectif : m’excuser d’enfoncer une porte ouverte, (je ne prends pas mes lecteurs pour des autistes et je me doute que je ne suis pas la première à leur parler du spectacle, ce d’autant plus qu’il a commencé depuis longtemps) et introduire l’idée qui suit, à savoir il y a eu du bruit autour et je trouve que ce bruit est fondé. Si vous n’étiez pas grognon, vous l’auriez pris ainsi et non pas comme une preuve d’arrogance de ma part. C’est pas mon genre 😉 Cela étant, ça me donne l’occasion d’une petite précision sur la psychologie journalistique : il y a deux choses qu’on déteste, parler de la même chose que les autres (je sais, on donne le sentiment du contraire, mais sauf sujets très médiatiques, pour le reste, on a tendance à délaisser ce qui a déjà été traité) et évoquer un événement qui n’est plus d’actualité, or l’actualité du spectacle, c’était son lancement à la rentrée. L’évoquer maintenant, c’est du réchauffé.

    Commentaire par Rémi — 24/11/2010 @ 11:02

  10. Aliocha, je comprends tout à fait votre réponse. C’est sans doute un travers personnel, mais si j’avais écrit l’article j’aurais probablement préféré une formulation plus neutre, style « On en a tellement parlé », « Vu son succès, vous avez sans doute entendu parler de ». Mais en même temps, je sais que je suis absolument incapable de faire court et qu’à ce titre je ferais un très mauvais journaliste (ce qui n’est pas une critique envers le journalisme, au contraire : je ne sais pas résumer un sujet en un espace limité). Votre formulation est tout à fait appropriée, elle a juste eu le malheur de me trouver au mauvais moment…

    Allez, pour gloser, j’en profite pour faire remarquer à quel point il peut être facile pour un article de transmettre une idée à l’insu de la volonté de son rédacteur : ici, trois mots suffiraient (si je ne connaissais pas le style de ce blog et de son auteur, si je découvrais ce blog via cet article uniquement) presque à me faire abandonner toute idée de continuer à lire. Jamais contents, les lecteurs, hein ? 🙂

    Aliocha : tant que les lecteurs « jamais contents » s’expriment gentiment, y’a aucun problème 😉 Au contraire, les retours de lecteurs sont particulièrement précieux. C’est très difficile de communiquer précisément sa pensée, parfois on y arrive presque, d’autres fois non. Je retiens l’ambiguïté de mon « évidemment » et je balance ce pauvre adverbe à la poubelle car il me semble que vous avez raison. La prochaine fois, je trouverai une autre formule.

    Commentaire par Rémi — 24/11/2010 @ 13:07

  11. Pour ma part, tant que vous ne jeterez pas à la poubelle votre « allez savoir » si délicieusement ambigu, je continuerai à vous lire.

    Commentaire par zigouigoui185 — 24/11/2010 @ 14:01

  12. D’accord avzec vous de point en point .. mais un petit bémol sur Lafontaine qui est mon livre de chevet et pas du tout ennuyeux!

    Commentaire par scaramouche — 28/11/2010 @ 13:11


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