La Plume d'Aliocha

07/11/2010

Différentes Saisons

Filed under: Invités — laplumedaliocha @ 12:09

Il y a une semaine, nous avons entamé ici une discussion sur les fruits de saison. Je regrettais alors, dans un petit billet d’humeur, qu’on me propose sur les marchés framboises et melons fin octobre, tout en m’invitant à préparer mes cadeaux de Noël. Un choc temporel en quelque sorte entre l’été envolé et l’hiver déjà annoncé, orchestré par les marchands au mépris de cette si jolie saison qu’est l’automne. En réponse, Fantômette nous dévoilait en quelques lignes son intérêt très poétique pour les serres.  A la demande générale, elle a accepté de rédiger un petit billet sur le sujet, ce dont je la remercie. Elle devient ainsi le deuxième auteur invité sur ce blog avec Gwynplaine et me permet d’inaugurer une nouvelle rubrique permettant aux lecteurs, s’ils le souhaitent, de rebondir sur un sujet de discussion et de participer à la petite équipe rédactionnelle de ce blog.

Aliocha.

Par Fantômette

« Presque rien, et pourtant: pas rien.

Quelque chose, et cependant: un endroit seulement formé d’espaces creux, de
lumière tiède et de parois fragiles.

Une réalité, et pourtant: une théorie, celle d’un espace qui abrite, d’un
intérieur qui n’est pas coupé de l’extérieur, qui le contient, tout en y
étant contenu.

L’air, la lumière et l’eau, à l’intérieur et à l’extérieur – mais à
l’intérieur et à l’extérieur, différentes saisons.

La serre est née d’un beau souci – un peu égoïste. C’est en Angleterre, pays
de marins et de jardiniers, que s’est posée la question de l’accueil des
plantes vagabondes, que les voyageurs rapportent dans leurs bagages. Le
XIXème siècle est concret et industrieux. A ce souci du botaniste, il
propose une solution d’ingénieur : le verre courbé, puis le verre courbé
préfabriqué, et le travail de la fonte.

Les serres sont rapidement brevetées, et vite construites, adossées ou non
aux belles demeures victoriennes, palm house, green house, glass house. On y
cultive l’hospitalité, les roses et les palmiers. On y fait entrer la
lumière, un peu grise en hiver, autant que possible, on l’y laisse sans l’y
enfermer : les serres sont illuminées la nuit, et éclairent les fêtes des
belles ladies. On y installe les premiers chauffages à vapeur d’eau. On
ouvre et referme les panneaux de verre, en haut, pour y apporter un peu
d’air, laisser ou non se condenser l’eau qui s’y diffuse ou que l’on ne
répand que parcimonieusement.

En un mot, on y découvre l’environnement, et l’art d’y susciter des
conditions propices.

En 1851, toute l’Europe se presse à l’exposition universelle de Londres,
dans le Palais de Crystal. Elle l’ignore à peu près, mais c’est sous cette
immense serre – lumineuse, bruyante, fascinante – qu’elle découvre les
prémisses de sa propre modernité. Marché international, industrialisation,
techniques, savants et experts, diplomates, touristes et grand public,
publicité, marchandises et richesses.

Jungle ou jardin?

Dans la serre, ne pousse que ce que l’on y plante.

Dans une serre, ne pousse que ce que l’on y abrite.

Et pourtant, non – ce n’est pas si vrai.

Dans le jardin de ma grand-mère, c’est l’automne. Novembre chasse à grands
coups de vent les dernières feuilles des grands arbres ; elles tombent
doucement sur la terre froide. L’air sent la pluie et la fumée.

Dans la serre du jardin de ma grand-mère, c’est une autre saison. Nous y
hébergeons quelques roses fraichement écloses, leurs joues rouges comme des
pommes, des plantes qui égrènent leurs quelques fruits, ma précieuse récolte
pour le dessert de tout à l’heure. La lumière, immobile par dessus les
fleurs, est celle de l’été passé. Elle a trouvé refuge ici, à l’auberge du
temps suspendu. Nous la laisserons sortir au mois d’avril.

Je sors de la serre.

C’est l’hiver. »

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