La Plume d'Aliocha

28/10/2010

La « vérité » d’Hugues Le Bret sur l’affaire Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 11:08

En tête des ventes, le livre d’Hugues Le Bret sur l’affaire Kerviel ! Avouons que la presse est  bonne fille. Voilà un ancien directeur de la communication qui explique en détail la manière dont il a « préparé » l’information pour qu’elle soit la plus acceptable possible par les journalistes et limiter autant que faire se pouvait la déflagration médiatique, et nos confrères, loin de s’émouvoir d’être présentés comme les dindons de la farce,  y vont à grand renfort d’articles élogieux sur l’auteur.  Splendide illustration des relations incestueuses entre presse et communication. Passons.

Gare aux prismes !

Le livre de Le Bret mérite-t-il vraiment d’être lu ? Pourquoi pas, si l’affaire vous passionne. Quel témoignage de première main, songez-vous, voilà un homme qui a vécu la crise de l’intérieur, au sein même de la direction. Tempérons quelque peu cet enthousiasme. S’il est vrai qu’un témoignage est par nature toujours empreint de subjectivité, celui-ci souffre en plus de nombreux prismes dont il convient de se méfier.

D’abord,  on ne dit jamais à un directeur de la communication que ce qu’on veut bien lui dire, et surtout ce qu’on lui demande de rendre public. Il faut donc éviter toute confusion entre « sa vérité » et « la vérité ». Un responsable de communication ne sait pas tout, loin de là. Ainsi découvre-t-on dans le livre que sa réaction en apprenant les faits fut la même que celle de tout le monde : c’est impossible qu’un homme seul ait trompé à la fois sa hiérarchie et tous les systèmes de surveillance mis en place dans le cadre du contrôle interne. La direction de la banque lui répond qu’il s’agit d’une incroyable défaillance de la chaine de management, il le répète fidèlement à la presse. C’est son boulot. Mais ça ne fait guère avancer la compréhension du dossier. Sauf à tenter d’en tirer les conséquences. Soit personne n’a compris au sein du comité de direction ce qui s’était exactement passé et cela soulève alors une angoissante question sur le management des grandes banques françaises. Soit on a très bien compris et donc, mais on s’en doutait un peu, on ne nous dit pas tout. Toujours est-il que l’explication est un peu courte.

Incroyable révélation, les costumes de Daniel Bouton sont moches !

Ensuite, il ne faut pas oublier le caractère infiniment sensible de l’affaire qui rend peu probable le grand déballage de vérité qu’on prétend nous offrir. Certes, Hugues Le Bret nourrit son récit de détails sur les affreux costumes de Daniel Bouton et sur son caractère difficile qui donnent un joli accent de vérité à son histoire. Mais à dire vrai, toute personne ayant un jour croisé Daniel Bouton sait qu’il n’est pas forcément sympathique au premier regard et que ses vêtements ne viennent pas de chez le meilleur tailleur du moment. Voilà bien le genre de détails qu’on se plait dans l’univers de la communication à mettre en avant pour donner le sentiment – parfaitement erroné – qu’on sait beaucoup de choses et qu’on les dit sans langue de bois. Entre nous, en quoi les costumes de Daniel Bouton renseignent-ils sur ce qui s’est vraiment passé lors de ce fameux week-end des 19 et 20 janvier 2008 ? Simple poudre aux yeux.

La crédibilité de la « source » pose question

Rappelons à ce stade que la plus grande incertitude règne sur les circonstances de la parution du livre. La thèse officielle, c’est qu’Hugues Le Bret aurait démissionné de la présidence de Boursorama, filiale de la Société Générale, pour publier sa prose en toute liberté. Evidemment, cette jolie histoire donne du crédit à son témoignage. C’est donc qu’il dit vrai et qu’il dit tout puisque son auteur a eu le courage de lui sacrifier sa carrière. On aimerait croire à ce courage, mais il se heurte à des objections de bon sens. Quand on est ancien journaliste reconverti dans la communication, qu’on a gravi tous les échelons jusqu’à la tête du groupe Société Générale, puis qu’on se retrouve président d’une filiale de la Société Générale, on ne démissionne pas pour publier un bouquin d’actualité qui est à l’information sur une affaire médiatique ce que l’horoscope du Parisien est à l’astronomie. D’ailleurs, les journalistes (hors presse économique visiblement aux ordres dans cette affaire) qui ont un peu enquêté sur le sujet ont rapidement découvert qu’Hugues Le Bret aurait en réalité été remercié (voir les références dans le billet cité plus haut). Ce « détail » revêt une double importance. D’abord, il sème un doute légitime sur la parole de l’auteur dès lors que celui-ci manque à tout le moins de transparence sur les circonstances exactes de son départ. Ensuite, cela change considérablement le sens du livre. Car si Hugues Le Bret l’a écrit et publié en pensant réellement qu’il pourrait rester ensuite dans le Groupe Société Générale, c’est qu’il a forcément censuré son propos. Tout au plus, la folie régnant autour de cette affaire lui aura-t-elle sans doute fait prendre quelques risques inconsidérés, notamment en évoquant la colère de Nicolas Sarkozy de n’avoir pas été informé immédiatement que le système financier français avait été sur le point d’exploser ou bien encore en décrivant les « manoeuvres » de BNP Paribas pour prendre le contrôle de sa concurrente en difficultés. Voilà qui expliquerait que l’auteur ait été remercié par son conseil d’administration. Dans la finance, l’omerta est de mise. Malheur à celui qui la brise, même s’il ne révèle absolument rien de stratégique.

Quand la finance s’émancipe de la démocratie

Précisément sur la colère de Nicolas Sarkozy, Hugues Le Bret nous explique que la banque a attendu le mercredi matin, avec l’accord de l’Autorité des marchés financiers et du Gouverneur de la Banque de France, pour délivrer à Christine Lagarde d’abord, puis à l’Elysée ensuite, une information que sa direction détenait depuis le dimanche précédent. Et l’auteur de justifier ce secret sur une information aussi capitale par la nécessité d’éviter les fuites. Les bras vous en tombent. Ainsi donc, la « fraude » imputée à Jérôme Kerviel a failli mener la Société Générale à la faillite, entraîner par conséquent la panique de la finance mondiale et déclencher, nous dit-on, une crise similaire à celle de 1929, mais on décide de tenir les politiques à l’écart. Pourquoi ? Un peu de droit s’impose à ce stade. Une société cotée, ce qui est le cas de la Socgen, est obligée de livrer au public immédiatement toute information susceptible d’avoir un impact sur le cours de bourse (article 223-2 du règlement général de l’AMF). Transparence oblige. Cette règle souffre toutefois une exception dans le cas où l’annonce est susceptible de « porter atteinte aux intérêts légitimes de l’émetteur », comprendre d’aggraver inutilement la situation. En l’espèce, si la banque avait informé le marché le lundi matin qu’elle était engagée à hauteur de 50 milliards (la position par définition n’était pas débouclée et le marché ce jour-là était dans un état catastrophique), et qu’elle avait en plus enregistré une perte de 2,2 milliards sur les subprime, elle pouvait mettre la clef sous la porte. Non seulement elle était fichue, mais en plus elle aurait déclenché un gigantesque séisme sur les marchés. Il était donc judicieux de lui laisser le temps d’abord de déboucler sa position, ensuite d’organiser une solution pour reconstituer son ratio de fonds propres (ce sera l’augmentation de capital), bref pour annoncer au marché la solution en même temps que le problème et atténuer ainsi la brutalité de la nouvelle. Mais les textes précisent également que la société en question ne peut retenir l’information que si elle est en mesure d’en garantir la confidentialité absolue, ceci pour éviter les délits d’initiés. Et c’est cette raison qu’invoque la banque pour expliquer son refus de prévenir l’Elysée. L’information aurait forcément fuité. Légendaire arrogance de la finance qui, visiblement, imprègne également ses autorités de contrôle (AMF et Banque de France) puisque celles-ci, prévenues dès le dimanche, ont validé le scénario. Ainsi donc, l’Elysée ne serait pas capable de tenir un secret ? Voià qui est fort inquiétant. Quid de notre sécurité nationale par exemple,  si la présidence de la République est dans l’incapacité de veiller à la confidentialité d’une information sensible ?

Il est pour le moins surprenant qu’une telle attitude n’ait déclenché aucune émotion dans le public. Elle est pourtant très révélatrice de la psychologie du monde financier, lequel s’est visiblement émancipé depuis longtemps non seulement de la tutelle du politique mais aussi, et c’est beaucoup plus grave, du simple respect dû aux représentants des citoyens. S’il est bien une indignation que l’on devrait pour une fois partager avec Nicolas Sarkozy, c’est celle-ci. De fait, le livre de Le Bret est intéressant, à condition de savoir le lire avec un oeil critique…

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17 commentaires »

  1. Ne avoir confiance dans la capacité de l’Elysée de garder des infos confidentielles, c’est compréhensible. Quand on sait que le compte rendu d’une réunion de trois personnes à l’Elysée peut se retrouver dans le Canard…

    Commentaire par authueil — 28/10/2010 @ 13:57

  2. Mon émotion, sachant que l’Elysée ne soit pas immédiatement mise au courant, est moins celle d’indignation que celle de triste confirmation de la confiance que l’on peut avoir dans l’occupant actuel. Sous tout autre Président, je serais outré, mais là… je commence à imaginer ce que $arko aurait pu faire avec une telle information, sachant que son ordre de priorités est lui-même en premier, ses copains de Neuilly et, loin derrière, le pays… et je me dis que là, au moins, le milieu financier a été très réaliste.

    Aliocha : c’est là que je suis pas d’accord avec la tendance sur la toile à prendre les politiques pour des abrutis. Ils nous prennent souvent pour des imbéciles, ce qui, au final, leur donne l’air idiot, mais ils ne le sont pas, en réalité. C’est un regrettable problème de communication. Vous pensez réellement que si on avait annoncé à NS le dimanche l’état de la banque et les risques encourus tant par la place que par tout le système financier, il aurait fait l’imbécile ? Allons, ne le sous estimez quand même pas à ce point. D’ailleurs, l’inquiétude de la banque n’était pas là, elle craignait qu’en alertant ses proches conseillers NS ne multiplie les risques de fuite. C’est pourquoi je pose cette question : si l’Elysée est incapable de garder secrète une information sur l’état catastrophique d’une grande banque française, alors qu’en est-il de la sécurité nationale ?

    Commentaire par Loki — 28/10/2010 @ 14:12

  3. @Aliocha
    Pour reprendre le com. d’authueil, il est vrai que chaque conseil de ministres a sa colonne en page 2 du Canard Enchainé – et cela a fait partie de la comm du Président (preuve d’engagement, fermeté et direction…) – donc la casserole est devenue passoire qui laisse passer nouilles et l’eau dans les deux sens (et inversement, mais pas en même temps – qui sera trop, évidemment).

    J’ose même pas pensé à la sécurité nationale ! La décision de ne pas informer les pouvoirs politiques n’était pas celle de la SocGen toute seule, mais prise en concertation avec les deux institutions à la tête du monde financier français. Cela veut dire, pour moi, que la discipline à l’Elysée est telle qu’on met le Président au statut « need to know », pour reprendre un anglicisme qui veut dire qu’on va lui communiquer strictement ce qu’il a besoin de savoir. Y a-t-il d’autres services qui ont décidé de fonctionner de la même manière (dont ceux qui s’occupe de la sécurité) ? Peut être bien, et c’est inquiétant de tout point de vue.

    Aliocha : parce que vous pensez que tout se passe en conseil des ministres et que tout ce qui se dit lors de ce conseil est ensuite relaté dans le Canard ? Dans ce cas…

    Commentaire par Loki — 28/10/2010 @ 16:29

  4. « Quand The Economist soutient Kerviel » un billet de Laurent Pinsolle sur Marianne aujourd’hui
    http://www.marianne2.fr/Quand-The-Economist-soutient-Kerviel_a198993.html

    Ceux qui lisent l’anglais pourront toujours aller lire l’article sur The Economist …

    Commentaire par gabbrielle — 28/10/2010 @ 17:32

  5. Et sur Le Monde, le billet d’Yves Mamou du Servie Economie « Ces nouveaux Superman qui déstabilisent les institutions »
    http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/27/ces-nouveaux-superman-qui-destabilisent-les-institutions_1431826_3232.html

    Aliocha : ça c’est amusant, voilà à peu près un mois que je médite un billet sur Kerviel et Assange, tant je trouve leurs parcours comparables. Jeunes, doués, et dangereux. Tant pis, suis grillée 😉 Cela étant, je ne les aurais pas qualifiés de Superman…et je me demande bien pourquoi. Si quelqu’un a une idée.

    Commentaire par gabbrielle — 28/10/2010 @ 17:36

  6. Ce fou-rire! Un chômeur postule pour un poste à la Socgen(La Société Géniale): « Ma lettre au Père Emploi »

    http://www.marianne2.fr/Ma-lettre-au-Pere-Emploi_a198994.html?preaction=nl&id=5916201&idnl=26117&

    Commentaire par gabbrielle — 28/10/2010 @ 19:50

  7. @Aliocha
    Évidemment tout ne se dit ou se passe en conseil de ministres. Cependant cela ne change pas mon impression que l’AMF et la Banque de France se trouvaient face à un dilemme : communiquer ce qui se passait ou, en face de la perception (qu’elle soit justifiée ou non) d’une culture de perméabilité, rester muet. Comme l’enjeu n’était pas seulement une question d’une banque mal gérée, mais celle des répercussions internationales, ce n’était pas vraiment l’occasion de tester l’hypothèse que tout le monde saurait le boucler le moment venu. Je suis d’accord avec vous, ce n’est ni joli ni correcte, et met un coup bas à la gouvernance, mais question force majeur…

    Si la banque en question n’était pas devenue « trop grande » pour se casser la figure, ce dilemme n’aurait pas lieu d’exister, mais on entend plus rien sur la question de la limite de taille des banques. A chaque crise elle est évoquée et après elle est gentiment repoussée au placard.

    @ gabbrielle
    M. Pinsolle donne un très bon résumé de l’article dans The Economist, c’est pas la peine de voyager inutilement 😉 ! Cependant en faisant la visite, vous pouvez aussi écouter BHL sur les évènements récents (si ça vous chante). Ce que les juges anglo-saxons peuvent faire, contrairement à leurs confrères français, est décider le montant des dommages et intérêts (ce n’est pas, si j’ai bien compris une question de tout ou rien). dans ce cas, je pense qu’ils auraient tranché pour le franc symbolique – ou 15 centimes puisqu’on vie dans une époque moderne.

    Commentaire par Loki — 28/10/2010 @ 22:45

  8. Statistiquement, plus il y a de personnes qui connaissent une « information secrète », plus il y a de chances que le coté « secret » ne le soit plus …
    Il y avait déjà au moins 2 personnes à l’AMF, autant sinon plus à la banque de France, une bonne partie de la Direction de la SocGen plus la chaine hiérarchique au dessus (et y compris) de Kerviel …
    Donc en tout au moins une douzaine de personnes connaissaient relativement précisément les détails de l’affaire (ou l’étendu des dégâts).
    C’est déjà trop ! Au delà de 10 personnes il vaut mieux éviter de transmettre l’intégralité des informations si on veut garder un minimum le secret (et donc soit « travestir » les informations en utilisant des noms codés, soit ne donner que des morceaux d’info).
    Or communiquer avec l’Elysée, c’est de suite devoir donner tous les détails au Président et ses proches conseillés (plus ceux de Christine Lagarde) … et en plus, c’est y passer du temps là où agir vite est prioritaire …

    Alors oui, on peut en être offusqué, car on aurait pu penser que la Banque de France était moins prioritaire que l’Elysée … sauf qu’il s’agit d’une banque privée.
    Et que je préfère croire que c’est les raisons que j’ai donné ci-dessus qui ont retardé la transmission de l’info à l’Elysée, et non un vague soupçon de non-confiance envers la représentation nationale (l’affaire Woerth – Bettencourt n’était pas encore d’actualité) …

    Ceci écrit, les deux explications ne sont pas incompatibles …

    Commentaire par Yves D — 28/10/2010 @ 23:05

  9. Je ne sais pas ce qu’il en est pour garder les secrets pour le domaine de l’économie ou de la finance, mais pour le domaine de la défense nationale (enfin, les trucs vraiment sensibles, genre la dissuasion nucléaire), les gens ont la culture du secret (en général, vous avez à peine le droit de savoir qu’il travaille dans le domaine, alors le reste…). Je ne suis pas sûr que ce soit le cas de toutes les personnes travaillant au « château » ou dans le domaine économique/financier.

    Commentaire par Nono — 29/10/2010 @ 15:05

  10. Bonjour Aliocha,

    Vous écrivez : …les textes précisent également que la société en question ne peut retenir l’information que si elle est en mesure d’en garantir la confidentialité absolue, ceci pour éviter les délits d’initiés. Et c’est cette raison qu’invoque la banque pour expliquer son refus de prévenir l’Elysée. L’information aurait forcément fuité.

    Je n’ai pas vérifié les textes, je pars du principe que vous en faites une citation correcte, ce qui présente en outre l’avantage de m’autoriser immédiatement à venir vous pinailler (objectif numéro 1 dans ma vie de tous les jours).

    Je vous trouve un peu prompte à déduire du fait que la SG dissimule ses informations à l’Élysée une tendance à l’arrogance auto-satisfactoire et béate. Il me semble que si les textes exigent du rétenteur d’information qu’il soit en mesure d’en garantir la confidentialité, je vois là une bonne raison pour la banque de justifier son silence et d’invoquer cette disposition pour expliquer qu’elle n’a communiqué aucune information à qui que ce soit sur le comportement duquel elle n’avait aucun moyen de direction, de contrôle ou de sanction.

    Le problème n’est pas de savoir si la banque aurait du faire confiance à Nicolas Sarkozy et ses plus proches collaborateurs, le problème était pour elle qu’une fois l’information diffusée à ceux-ci, elle ne disposait d’aucun moyen, ni de fait ni de droit, de garantir qu’ils allaient se taire.

    J’ignore tout des textes que vous citez, et de la jurisprudence qui leur est applicable, mais cette interprétation me semble plausible, en tout cas.

    Aliocha : La règlementation boursière en matière d’information financière a pour objet de garantir l’égalité d’accès de tous à une information exacte et sincère, d’où les trois abus de marchés qui sont à la fois des manquements administratifs et des délits : la fausse information financière, le manquement d’initié et la manipulation de cours. Le texte que je cite vise à prévenir les manquements d’initiés, autrement dit l’utilisation d’une information privilégiée (non accessible à tous) à des fins d’investissement. Donc ne pas donner l’information à l’Elysée, c’est considérer qu’il y a un risque que le président de la République ou ses conseillers s’en serve pour commettre un délit à des fins d’enrichissement personnel. Je ne sais pas vous, mais moi ça me dérange comme idée 😉 Maintenant, au-delà des textes, l’objectif de la banque était plutôt d’éviter l’éventuelle propagation de rumeurs sur les marchés par le fait d’un collaborateur indiscret qui aurait mis en péril le débouclage, risqué d’entraîner la chute du cours de bourse de la banque et entravé le bon déroulement de la préparation de l’augmentation de capital. Admettons. Admettons qu’on prenne au choix NS et ses conseillers pour des voyous ou des imbéciles, quand on lit le livre de Le Bret qui explique sur des pages et des pages comment la banque a commencé par considérer qu’elle était foutue, qu’elle allait couler et emporter avec elle tout le système financier, avec dès le lundi matin des français faisant la queue aux guichets pour tenter de récupérer leurs économies, et donc un vrai scénario catastrophe façon 1929, on se dit que c’est un peu fort de café d’avoir tenu l’Elysée à l’écart de ce qui s’annonçait comme une catastrophe à la fois nationale et mondiale. Catastrophe au demeurant qui aurait du être gérée par l’Etat, notamment garant sauf erreur de ma part des avoirs des français à hauteur d’un certain montant (70 000 ou 80 000 euros, je ne sais plus). En fait, cela signifie ceci : les hauts fonctionnaires de la BDF et de l’AMF mesurent l’importance de la confidentialité dans ce type de situation, mais pas ceux de l’Elysée. En d’autres termes, si Daniel Bouton avait expliqué à NS que la moindre fuite risquait d’entraîner la catastrophe redoutée, il n’aurait pas compris ou n’aurait pas su le faire comprendre à ses collaborateurs. Mais de qui se moque-t-on ? Je sais que le climat d’anti-sarkozysme primaire (dont je ne vous accuse évidemment pas) rend cette hypothèse plausible, elle est en réalité parfaitement absurde et ne repose à mon sens de la part des intéressés que sur ce sentiment de supériorité qui caractérise la finance. D’ailleurs, la banque a prévenu ses régulateurs parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement et qu’elle attendait leur soutien, en revanche, elle n’avait aucun intérêt à prévenir le gouvernement, donc elle ne l’a pas fait. Le Bret va jusqu’à évoquer dans le livre le fait que Bouton aurait considéré que d’une certaine manière, il protégeait le chef de l’Etat puisque celui-ci, en cas de catastrophe pourrait dire qu’il n’était pas au courant. On croit rêver !

    Commentaire par Fantômette — 29/10/2010 @ 17:14

  11. @ Aliocha (sous #10)
    « D’ailleurs, la banque a prévenu ses régulateurs parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement et qu’elle attendait leur soutien »

    C’est clair … Mais ces même régulateurs (et plus précisément, la BdF) n’ont-ils pas demandé à pouvoir en informer l’État français ?
    Impossible de le savoir avec certitude … En tout cas ils ont été solidaires pour retenir l’info.

    « … la moindre fuite risquait d’entraîner la catastrophe redoutée … ».

    C’est aussi clair ! C’est le principe des prophéties auto-réalisatrices !
    On a connu ça encore très récemment avec la « pénurie de carburant » !
    Certes, il était dans ce cas très difficile de retenir l’info, mais il est plus que probable qu’aucune (ou presque) station essence ne soit tombée à sec si les médias n’avaient pas clamés haut et fort que les grèves dans les raffineries faisaient peser le risque d’une pénurie.

    D’ailleurs, bien qu’engagée pour une somme bien supérieure à ses fonds propres, ces engagements restaient « virtuels », le preuve étant que, malgré un « débouclage » en catastrophe, mené à un moment non favorable, les pertes comptabilisées ont certes été importantes, mais non « mortelles » pour la SG.

    Notons aussi que Kerviel a respecté ce secret, lui aussi …

    Et comme vous écrivez aussi que :
    « La règlementation boursière en matière d’information financière a pour objet de garantir l’égalité d’accès de tous à une information exacte et sincère … »

    Je vous conseille (si ce n’est déjà fait) la lecture de ce court article de synthèse :
    http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/10/29/hermes-lvmh-la-presse-anglo-saxonne-demande-un-changement-de-regles_1432831_3234.html

    Aliocha : Je trouve la dernière phrase extrêmement piquante. Contrairement au droit civil, qui fonctionne sur la base de principes, la common law fonctionne sur des cas et une réglementation très détaillée, par conséquent vanter les mérites de la loi britannique fondée sur les principes est très rigolo. Je vous signale au passage que les deux systèmes sont en concurrence depuis des années, concurrence qui tourne depuis peu à la guerre de communication du côté de nos amis anglais. Bref, passons. Il est exact néanmoins que la réglementation boursière française avait une faille sur les prises de contrôles rampantes. Faille qui a été comblée en matière de franchissements de seuil à la suite de la publication de ce rapport en 2008 : http://www.amf-france.org/documents/general/8479_1.pdf . Réforme complétée par la loi du 22 octobre dernier dite de régulation bancaire et financière qui a, semble-t-il, échappé à la vigilance du FT et du Monde aussi d’ailleurs : http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000022940663&dateTexte=&categorieLien=id (article 50- 1°). Pour des informations plus « lisibles », voyez le rapport rédigé par Philippe Marini au nom de la commission des finances du Sénat : http://www.senat.fr/rap/l09-703-1/l09-703-160.html#toc272

    Commentaire par Yves D — 30/10/2010 @ 00:20

  12. Bonjour Aliocha,

    J’entends bien. Le mot qui m’a fait réagir, ici, c’est le mot « garantir ». J’ai supposé que si les textes exigeaient que le rétenteur d’information puisse garantir la confidentialité de l’information qu’il diffuse à quelque personne choisie, cela pouvait logiquement impliquer qu’il ne le diffuse qu’auprès de personnes sur lesquelles il avait un pouvoir de contrôle et de sanction. Cela me paraissait relativement logique, et dans le texte, et dans l’esprit du texte.

    Or, il est évident que ni la banque, ni les autorités de marché ne sont en mesure d’exercer une quelconque influence sur le éventuel choix subséquent de l’Élysée de diffuser de nouveau l’information, évidemment très parcimonieusement, par exemple, à quelques proches collaborateurs (dont je ne conteste pas l’honnêteté, surtout pas a priori), ou à quelques représentants du pouvoir législatif (dont la légitimité à intervenir, même à ce stade, ne me semble pas moindre que la légitimité du président de la république – je trouve d’ailleurs notable – mais sans surprise – de constater que nous pensons automatiquement au président de la république, mais pas au parlement).

    Ceci dit, après vérification, ce terme ne figure pas à l’article 232-2-II du règlement général de l’AMF (un document dont j’ignore la valeur normative, ce qui me semble une question intéressante, quoique je note qu’il est modifié par arrêté) qui expose plus précisément: l’émetteur peut, sous sa propre responsabilité, différer la publication d’une information privilégiée afin de ne pas porter atteinte à ses intérêts légitimes, sous réserve que cette omission ne risque pas d’induire le public en erreur et que l’émetteur soit en mesure d’assurer la confidentialité de ladite information en contrôlant l’accès à cette dernière (…) »

    Donc, il est moins question de garantir la confidentialité d’une information que de contrôler soigneusement l’accès à celle-ci. Dans ces conditions, on peut effectivement s’interroger sur la démarche qui consiste à retenir l’information vis-à-vis de l’Élysée.

    Mais vous apportez vous-même très vite la réponse:

    « Le Bret va jusqu’à évoquer dans le livre le fait que Bouton aurait considéré que d’une certaine manière, il protégeait le chef de l’État puisque celui-ci, en cas de catastrophe pourrait dire qu’il n’était pas au courant. On croit rêver! »

    Alors ça, je trouve ça absolument fascinant, en fait.

    Mais contrairement à vous (nous fonctionnons différemment sur ce plan), je ne suis pas tentée de « psychologiser » cette explication. C’est-à-dire que je n’en fais pas la démonstration, ou l’indice, d’un sentiment de supériorité, ou d’une particulière arrogance, du monde de la finance par rapport à qui ne « serait pas de ce monde ». Je trouve singulièrement abstrait de prêter à des systèmes des consciences ou des émotions.

    J’y retrouve par contre complètement le mode de fonctionnement sur lequel tschok a mis le doigt dans ses coms sur l’affaire Kerviel.

    C’est le principe d’exécution des conventions de mauvaise foi. Pas étonnant que quelqu’un comme Le Bret, qui, à la fois, agit dans le système et le décrit, en parle avec autant de simplicité.

    C’est une façon de voir dans le système. Vous comprenez? C’est fait d’une façon à la fois naturelle et assumée (« croyez moi monsieur le président, vous ne voulez pas savoir »). Pas étonnant que Kerviel ait adopté ce même mode de raisonnement.

    Je ne sais pas exactement à quoi tout ça se rattache. Peut-être que c’est une façon d’envisager des rapports de pouvoir et d’autorité.

    Aliocha : votre commentaire soulève, comme d’habitude, plusieurs questions passionnantes. D’abord celle du « public » auquel s’adresse celui qui écrit. J’essaie toujours ici de vulgariser. Mais il est clair que l’exercice est délicat et que « garantir » n’a pas le même sens pour la juriste que vous êtes que pour tout un chacun, « s’assurer » serait plus pertinent, puisqu’il s’agit en fait de faire en sorte que l’information retenue durant un délai donné ne soit pas utilisée par les quelques personnes nécessairement mises au courant en violation des règles interdisant les manquements/délits d’initiés. C’est un des problèmes majeurs du journaliste qui doit être compris par le plus grand nombre au risque parfois de passer pour imprécis ou incompétent par les plus savants 😉 Ensuite sur la psychologie des systèmes. Bien sûr que les systèmes ont une psychologie, celle de ceux qui les conçoivent puis les animent. Pour un esprit empirique comme le mien, cela relève de l’évidence. Quand je rencontre dans une même journée des financiers puis des juges, je vous assure que la psychologie attachée à chaque univers saute aux yeux. Mais je conçois que l’on puisse se méfier de ce genre d’observation très subjective et relevant en plus de l’indémontrable. Il n’en demeure pas moins que les systèmes les plus sophistiqués nous ramènent toujours à l’humain et à quelques mécanismes psychologiques de base, l’attachement au droit et le respect des règles chez le juriste, le sentiment de toute puissance et l’arrogance intellectuelle liée à l’argent chez les financiers. Les uns et les autres ne se réduisent évidemment pas à cela puisqu’au sein de la communauté judiciaire par exemple, la différence de psychologie entre juges et avocats est criante. Sans compter ensuite la spécificité de chacun. Mais il y a des lignes de force qui ressortent, en particulier quand l’un de ces systèmes se sent en danger. Alors ensuite, vous pouvez ramener tout ça, en tant que juriste, à vos propres systèmes de raisonnement pour rendre l’épisode intelligible et analysable, je reste persuadée en ce qui me concerne que nous avons un bel exemple de psychologie financière. Et si je me permets cette observation, c’est parce que j’entends depuis des années les intéressés stigmatiser l’incompétence des politiques et leur impuissance aussi sur le mode : ils ne comprennent rien et en plus ils sont à notre botte parce que sans nous, ils sont morts. D’ailleurs, votre interrogation finale montre bien qu’à un moment donné le raisonnement s’arrête s’il n’accepte pas d’entrer sur le terrain incertain de la psychologie. Au fond, je crois que Bouton avait tout à perdre à prévenir immédiatement l’Elysée. Mais le problème était moins le risque de fuite que celui d’une engueulade tonitruante suivie d’une volonté de NS d’intervenir dans la résolution du problème. Tous les proches de NS vous diront qu’il déteste les banques et qu’il a fallu le retenir pour qu’il ne s’en paie pas une lors de la crise. Je mets ma main à couper que la vraie explication est là, mais ce n’est que mon avis.

    Commentaire par Fantômette — 30/10/2010 @ 12:36

  13. j’ai cru comprendre au détour d’un commentaire que vous êtes très allergique à des démarches de type wikileak

    serait t’il possible que vous exposiez vos arguments dans un article
    je me sens d’humeur taquine et j’ai très envie de batailler la dessus 🙂

    en fait sérieusement j’ai très envie d’entendre des arguments un peu moins ridicules que: « c’est dangereux pour la paix dans l’univers, mais de toute façon ces documents sont sans intérêt car il n’y a aucune information qui n’était pas déjà connue. »

    Aliocha : Je n’y suis pas allergique du tout. En fait, pour l’instant je lis tout ce qui me tombe sous la main à son propos parce qu’il m’intéresse beaucoup. Par principe j’aime les gens qui font bouger les lignes. C’est un vrai personnage de roman. Et puis, dans une société de l’information, il montre bien le caractère stratégique de ladite information en déclenchant une véritable guerre. L’ennui, c’est que je me demande si ses intentions apparemment louables n’expriment pas une dangereuse mégalomanie et s’il maîtrise vraiment les conséquences de son système.

    Commentaire par fredo — 31/10/2010 @ 00:51

  14. Bonjour Aliocha

    Je me suis permis de faire référence à votre article sur le bouquin d’Hugues Le Bret dans mon billet sur le même sujet. Même si je n’en partage pas forcément la teneur, j’ai trouvé plutôt pas mal de mettre d’autres sons de cloche ! Merci et bonne continuation ..
    Ah oui au fait l’URL : http://www.leblogducommunicant2-0.com/2010/11/06/note-de-lecture-journal-intime-d%e2%80%99un-banquier-d%e2%80%99hugues-le-bret/

    Aliocha : j’aime bien votre blog et en particulier cette note. Mais puis-je vous faire observer, avec mon mauvais esprit de journaliste de base, que si vous regrettez que Le Bret ne soit pas plus critique sur le monde bancaire, c’est soit qu’il n’entendait pas l’être pour des raisons évidentes de carrière, soit que, trop imprégné de ce monde, il ne puisse carrément pas l’être, soit enfin que ce livre s’inscrit lui aussi dans la stratégie de com’….Sinon, vous aviez vu cette émission d’@si sur le premier conseiller com’ de Kerviel ? http://www.dailymotion.com/video/x4u92b_kerviel-integrale-montee-ok_news

    Commentaire par Olivier C. — 06/11/2010 @ 17:25

  15. Un député est élu ,il parle au nom de son groupe.Un juge a fait des études ,il nommé à une fonction.Un journaliste n’est ni élu ,ses études dans une école de journalistes lui donne-t-elle le droit de dire : ceci est bien ,ceci est mal.Je trouve les journalistes pas assez sérieux mais , bien sur , il y a un mais  » sans eux bien des malfaçons ne seraient jamais connus du grand public. Où est la juste mesure.
    Amitiés à Aliocha.

    Commentaire par Salewa — 09/11/2010 @ 20:06

  16. Bonjour Aliocha
    Merci de m’avoir indiqué cette vidéo que je ne connaissais pas. Cela montre en tout cas que dès le départ, l’enjeu médiatique et communicant était très crucial !
    Pour en revenir à Hugues Le Bret, je ne sais pas s’il est demeuré volontiers timoré su sa vision du monde bancaire pour des questions de plan de carrière. Pour occuper un poste similaire, je sais pertinemment que publier un tel livre est déjà en soi une manière de signer son « arrêt de mort » professionnel. Qui voudra en effet par la suite embaucher un dircom qui n’hésite pas à divulguer même s’il ne dit pas forcément tout ? En sortant ce livre, il a pris un risque (qu’il a mesuré de toute évidence) et a priori il souhaite maintenant se livrer à des activités de consulting et d’écriture.
    Merci enfin pour le petit mot sympa sur mon blog ! C’est encourageant !
    Olivier

    Commentaire par Olivier C. — 10/11/2010 @ 11:23

  17. La vérita d’Hugues Le Bret n’est pas toujours simple à dire, c’est certainement pour cette raison qu’il est resté prudent. Mais cette prudence est signe d’inteligence en l’occurence et quoi qu’il en soit, bonne chance à lui!

    Commentaire par victor — 17/10/2012 @ 16:41


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