La Plume d'Aliocha

28/09/2010

Les Boulat, photographes de père en fille

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 23:36

Trois fois par an, l’association Reporters sans frontières (RSF) publie un album rassemblant les oeuvres d’un grand photographe, ou de plusieurs sur un thème déterminé, dans le cadre de son action » 100 photos pour la liberté de la presse ». La vente des albums sert à financer les actions de l’association.  Le dernier opus, sorti début septembre, est consacré à Pierre Boulat, grand reporter et Alexandra Boulat, sa fille, photographe de guerre. RSF décrit ainsi leur travail :  « Pierre et Alexandra Boulat, père et fille, ont réalisé, au cours de leur carrière, des clichés inoubliables, notamment pour le magazine Paris Match. Pierre Boulat [1924-1998] a longtemps collaboré au mythique magazine américain Life, a photographié les plus grandes stars, le monde politique, la mode et particulièrement Yves Saint Laurent. Alexandra Boulat [1962-2007] a choisi, elle, la guerre et les terrains dangereux, au Kosovo, en Bosnie, en Irak ou en Palestine. De leur travail, si différent soit-il, une inspiration commune, celle d’une même approche humaniste ».

Parallèlement à la sortie de l’album, Reporters sans frontières qui fête son 25ème anniversaire, expose les photos de Pierre et Alexandra Boulat  au Petit Palais. Allez-y, ça vaut le déplacement.  Une photo de De Gaulle à genoux lors d’une messe dans la cathédrale de Reims en 1962 invite l’observateur irrévérencieux à une méditation sur le personnel politique actuel…. L’un des deux civils armés serbes, saisis par Alexandra Boulat après la prise de Vukovar, semble tout droit sorti d’Orange mécanique. Et que dire de l’incroyable regard de cette réfugiée afghane à Quetta, au Pakistan ou encore du visage  recouvert d’un voile blanc de Shaima, cette jeune femme qui s’est immolée par le feu pour échapper à sa belle-mère et à son mari ? Les photos que j’évoque sont ici.

« Il y aurait trop de journalisme dans les journaux « 

Raconter le monde tel qu’ils le voyaient, telle était la vocation de Pierre et Alexandra Boulat. Seulement voilà, la presse traverse une crise très grave, alors elle coupe dans les budgets et en premier dans les crédits alloués à la photographie. Oh bien sûr des photos, il en reste dans les journaux, elles n’ont même jamais occupé autant de place, car plus il y a de photos, moins il y a de texte et donc de journalistes à payer. Mais ce sont des photos bouche-trou, sans valeur.

Tenez, voici un extrait de la très belle préface de l’album rédigée par Florence Aubenas :

« La presse va mal, économiquement s’entend, comme on le disait jadis des charbonnages ou des filatures. L’association Reporters sans frontières publie chaque année un planisphère qui indique où et comment les journalistes ont été persécutés ou tués dans le monde. Heureusement qu’elle le fait. Peut-être faudrait-il désormais rajouter un autre atlas à celui-là, non pas rival mais complémentaire, celui des lieux où ce sont les journaux qui meurent.

Cette situation, tragiquement réelle, ouvre en revanche un débat plus compliqué. Le coupable serait, nous dit-on, l’information. Cela parait insensé, mais c’est pourtant la théorie du moment : il y aurait trop de journalisme dans les journaux. Le reportage, dont la famille Boulat est un des porte-étendard et qui fut longtemps la vitrine glorieuse de la presse, est aujourd’hui présentée comme son boulet. Ca couterait cher, ça ne ferait plus vendre. Désormais, le lecteur ne supporterait plus rien qui le fâche ou le préoccupe. Il lui faudrait du divertissment, du distrayant, du consommable, un peu de scandale et beaucoup de célébrités. Tous médias confondus, la presse publie 40% de grands reportages en moins qu’elle ne le faisait durant la décennie précédente.

Partout les journaux maigrissent et c’est de l’information qu’on les allège ».

Voilà qui nous ouvre un passionnant sujet de discussion : les patrons de presse – pardon, cette expression désignait autrefois les grands hommes du métier -, les éditeurs de presse, donc,  ont-ils raison de croire que l’information n’intéresse plus le public ?

Il serait temps de rétablir la vérité. Voyez-vous, si vous trouvez que vos journaux ne répondent plus à vos exigences de qualité, ce n’est pas notre faute, à nous journalistes, mais la faute de ceux qui vendent notre travail. Ils ont perdu la clef du succès et se sont engagés dans une fuite en avant, réduisant la pagination, agrandissant les photos, proposant aux lecteurs des « produits » toujours plus édulcorés sur la base de l’idée fausse qu’ils se font du public. Celle que décrit Florence Aubenas.

Alors que ceux qui continuent, en particulier sur Internet, de soutenir que les journalistes sont mauvais et qui se félicitent de leur disparition regardent le travail d’Alexandra Boulat et osent me dire en face qu’il ne vaut rien et n’intéresse personne. Si ce travail là ne se vend plus, ou si mal, ce n’est certainement pas faute de talent.

Copyright : Alexandra Boulat/Association Pierre et Alexandra Boulat

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