La Plume d'Aliocha

30/08/2010

Le choc des mots

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:59

En cette douce fin du mois d’août, l’activité reprend doucement. Bien trop doucement à mon goût.

Le journalisme sans l’adrénaline, l’urgence des bouclages, l’excitation d’une actualité trépidante, les rédacteurs en chefs hystériques, le téléphone en surchauffe, l’agenda organisé par tranches de 10 minutes, la caféine en intraveineuse et la cigarette fumée hâtivement sur le trottoir entre deux rendez-vous, ce n’est pas drôle. Je devrais y être habituée, depuis tout ce temps, mais non, chaque année entre fin août et mi-septembre, j’ai envie de changer de boulot, tant je m’ennuie.

Du coup, ayant du temps à perdre, ce qui est inhabituel, je me suis offert ce matin un luxe fou. J’ai pris un café en bas de chez moi en lisant un journal. Eh oui ! Vingt minutes de détente à  l’aube (enfin 10 h du matin) attrapées au vol juste avant d’enrouler la chaine du devoir professionnel autour de mon cou encore doré par le soleil. Je craignais un peu que la culpabilité ne m’étouffe dès la première gorgée.  Finalement j’ai découvert que j’aurais bien pu rester sur la terrasse jusqu’à l’heure du déjeuner, si je ne m’étais pas surveillée de près. Comme quoi, la paresse, c’est comme le reste, on s’y habitue très vite.

Ce d’autant plus que j’étais plongée dans le nouvel exemplaire de Polka, ce trimestriel créé par Alain Genestar à la suite de son éviction de Match et consacré au photojournalisme. J’adore ce magazine. Il respire la passion du métier, s’emploie à éloigner de toutes ses forces le spectre de la mort de la presse et offre pour notre plus grand plaisir de très beaux reportages. Enfin, beaux, entendons-nous bien. Ce n’est ni Géo, ni Gala. Parfois les images sont dures. Par exemple le reportage de Stanley Green intitulé « N’oublie pas Haïti ». Dans son éditorial, Alain Genestar explique  la conception qu’a ce journaliste du métier :  « ne jamais laisser tomber dans l’oubli – ce qui signifie souvent dans la misère, la maladie et la mort- ces survivants abandonnés pour cause de lassitude ». Un exercice pas toujours facile, car, comme le reconnait le boss de Polka : « cela nous arrive de dire, dans les rédactions en chef, à des journalistes et à des photographes que non, ils ne retourneront pas sur les lieux du drame, parce qu’il n’y a rien de nouveau ; comprenez : parce que le drame est entré pour des mois, des années, des vies, dans l’enfer de la banalisation, là où brûlent les passions oubliées ». Vous observerez au passage que je ne vous ments pas quand je prétends que les journalistes ne font pas toujours ce qu’ils veulent dans une rédaction. Heureusement, admet Genestar, certains d’entre nous parviennent à convaincre de l’intérêt de leur démarche. Ce fut le cas ici.

Et je regardais donc ces photos, à la fois dures et dignes, des victimes de la tragédie d’Haïti, lorsque la conversation de mes voisines de table m’arracha à mes réflexions.  « T’as pas bonne mine » s’inquiétait une dame un peu rondelette d’une soixantaine d’années. Ce à quoi l’autre, une jeune donzelle fringuante, répondit : « m’en parle pas,   je me suis fâchée avec mon coiffeur. C’est l’HOR – REUR ! ».

L’horreur, je l’avais sous les yeux, c’était Haïti.

Comme il était symbolique en somme, cet étrange décalage entre les images et le gentil bavardage qui leur tenait lieu de bande-son….

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9 commentaires »

  1. Enfin un article qui rappelle que l’on peut paresser entre deux explosions de crises de travail. Un regard sur le monde qui va de guingoi et que l’on voudrait pouvoir rectifier à la mesure de notre quotidien .

    Commentaire par Salewa — 30/08/2010 @ 17:47

  2.  » … chaque année entre fin août et mi-septembre, j’ai envie de changer de boulot, tant je m’ennuie. »

    Ah ben ça ! Dans un métier pourtant différent, je ressentait la même chose … et je regardais sur le Web comment devenir journaliste (« scientifique » vu ma formation initiale) … Mais si c’est pour tomber dans les mêmes affres …

    Et puis la période de budget approchant, mon chef vient de me remettre un coup d’adrénaline … c’est reparti 😉

    Commentaire par Yves D — 30/08/2010 @ 17:52

  3. Argh … faut qd même que j’arrête de faire « envoyer » sans me relire !
    … je ressentaiS …

    Commentaire par Yves D — 30/08/2010 @ 17:53

  4. Je crois que vous ne mesurez pas tout à fait l’intensité de la tragédie capillicole. Votre indifférence me déçoit beaucoup.

    Aliocha : vous saviez déjà que j’étais une brute sanguinaire qui aimait la corrida. Voici que vous me prenez en flagrant délit de manque d’empathie sur le cruel problème de la coiffure. Misère….ma réputation est foutue. En tout cas merci de m’avoir appris fait découvrir capillicole. De mots en « cole », je ne connaissais que…vinicole.

    Commentaire par misssfw — 30/08/2010 @ 20:09

  5. Bonjour Aliocha,

    Il est vrai que le télescopage de l’actualité internationale et de la réalité de la capilliculture nous donne parfois l’occasion d’assister à des scènes surréalistes. Témoin celle à laquelle j’assistai il y a une dizaine années, et dont je garantis la véracité (même si je n’ai aucun moyen de le prouver).

    Cela se passait dans un salon de coiffure sis en la bonne ville de Clermont-Ferrand. Je m’y rendais pour me rafraîchir la coupe, en une période post-adolescente d’instabilité capillaire, mais cela n’a rien à voir. Pour vous situer le contexte, les ouvertures de JT n’en finissaient pas de nous montrer des images d’exode des Kurdes d’Irak, de longues files de gens jetés sur le bord des routes par l’oppression dont ils étaient victimes qui fuyaient leur maison pour chercher un hypothétique refuge en Turquie.
    L’on me fit patienter pendant que la coiffeuse finissait une dame d’un certain âge. La coiffeuse en vint à aiguiller la conversation sur ces images d’actualité. Et la dame, débordante d’amour pour le genre humain en général et pour ces pauvres gens en particulier (même si, vous l’allez voir, elle avait une notion toute personnelle de la géographie), de conclure :
    « Vous savez, moi, je peux bien en adopter des petits Albanais, pensez, j’ai déjà neuf chats. »

    Aliocha : c’est magnifique ! Notez, Muriel Robin a fait un sketch remarquable sur les salons de coiffure. Il s’y passe tant de choses. Personnellement, quand je vois le mien, je ne peux pas m’empêcher de lui dire « on coupe, mais on garde toute la longueur » !

    Commentaire par Gwynplaine — 31/08/2010 @ 10:16

  6. Merci de la part de toute l’equipe de polka
    A.Genestar

    Aliocha : Merci à vous surtout d’avoir gardé la foi.

    Commentaire par alain genestar — 31/08/2010 @ 11:33

  7. merci Aliocha, malgré un traînage régulier dans les kiosques à journaux, je ne connaissais pas ce trimestriel qui m’a l’air en effet fort intéressant. Le photo reportage en effet, était le seul attrait de match, mais tout le reste faisait quand même bien hésiter à investir (et de fait, à part le feuilleter dans les salles d’attente, je crois que je l’avais jamais acheté)….je m’en vais acheter ce numéro, voire, m’abonner, si je suis conquise.

    Commentaire par jalmad — 31/08/2010 @ 12:43

  8. […] This post was mentioned on Twitter by Solène Cordier, valerie pailler and FreresKaramazov, Polka Magazine. Polka Magazine said: https://laplumedaliocha.wordpress.com/2010/08/30/le-choc-des-mots/ […]

    Ping par Tweets that mention Le choc des mots « La Plume d'Aliocha -- Topsy.com — 31/08/2010 @ 12:51

  9. @ Aliocha

    Je ne connais pas le journal que vous évoquez et il n’est pas possible de le trouver ici. Alors, je vais aller glaner des infos sur internet.
    Sinon, c’est avec un plaisir non dissimulé que j’ai relu la tirade du sketch du « salon de coiffure » de Muriel Robin, lequel m’a toujours fait éclater de rire.

    Commentaire par Bougainville — 13/09/2010 @ 19:40


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