La Plume d'Aliocha

06/07/2010

Jargo’niquement vôtre

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 08:41

Allons, il est temps de conclure, au moins  à titre provisoire, le passionnant dossier Kerviel.

Toutefois, avant de refermer le livre, quelques mots encore.

Sur l’affaire d’abord. J’attendais beaucoup de ce procès. Trop sans doute, comme me l’ont fait observer les avocats et juges cotoyant ce blog. Ils avaient raison, même si je continue de penser que la justice a accès à des informations qui échappent à la presse, et réciproquement d’ailleurs, ce qui laisse supposer que ce couple étrange, et parfois contestable, a encore de beaux jours devant lui.

Certes, le procès a eu le mérite de mettre des visages sur des noms et donc de donner une épaisseur humaine au dossier. Elle fut modeste, à l’image de la place que tient l’homme dans la finance. On se souviendra d’êtres gris, interchangeables, tenant des discours tout aussi gris, parfois émaillés de cris d’indignation. Le rôle de victime a ses contraintes, que voulez-vous, et notamment celle de se lamenter en bonne et due forme. Il faut bien avouer néanmoins que nous étions plus proches de la comédie de boulevard que de la tragédie Shakespearienne.

De fait, il me semble que la  justice pénale s’est heurtée dans cette affaire à une double difficulté.

L’esprit de corps d’abord et sa fidèle compagne, l’omerta. Un esprit de corps qui a poussé la communauté financière à serrer les rangs derrière l’une de ses figures emblématiques. Et pour cause. Quel salarié oserait témoigner contre son employeur quand celui-ci peut ruiner sa carrière ? Quel ancien collaborateur se risquerait à critiquer le secteur qui le nourrit et plus particulièrement le groupe qui, un jour, lui a versé de confortables indemnités pour qu’il s’en aille en jurant fidélité ? Quel salarié d’un concurrent oserait se priver d’une possible évolution ? Quel expert se fermerait à jamais la porte d’un client potentiel en se mettant de surcroît à dos le domaine d’activité qu’il a choisi d’investir ? D’où, sans doute,  cet étonnant  décalage entre les certitudes confiées en off sur le thème « mais bien sûr que la banque savait ! » et cette dénégation collective à laquelle nous avons assisté tout au long des audiences. Ils disaient peut-être la vérité, ceux qui niaient, mais comment écarter le soupçon pesant sur leur indépendance  ?

Au-delà de l’esprit de corps, ou peut-être dans son prolongement, la justice s’est également heurtée à la technicité du dossier, que loin de s’employer à lever, la partie civile a au contraire renforcée puisque c’était le fondement de sa stratégie : nous n’avons rien vu car tout est beaucoup plus compliqué qu’il n’y parait aux yeux du simple mortel uniquement armé de son bon sens. La fraude était complexe, les systèmes de contrôles étaient complexes, les systèmes informatiques l’étaient également, sans compter l’activité elle-même, les produits, les techniques de trading etc. Et qu’importe si un grand auteur a écrit un jour « ce qui se conçoit bien s’exprime clairement », c’était il y a longtemps, à l’époque où le monde était encore compréhensible.  Aujourd’hui voyez-vous, l’information n’est plus cachée, ce n’est plus nécessaire, elle est incompréhensible ou introuvable et se pare des vertus d’une transparence dont elle n’a que le nom. Bien sûr, si nous avions le temps de chercher, d’analyser et de tenter de comprendre, nous y parviendrions sans doute. Mais tout va si vite.

D’où le sentiment à l’issue du procès de n’avoir au fond rien appris qu’on ne sache déjà. Pire, d’en savoir un peu moins.

La presse dans ce dossier a donc eu d’autant plus de mérite de parvenir à en rendre compte.

Il y a d’abord les chroniqueurs judiciaires. Il faut beaucoup de talent pour résumer une demi-journée voire une journée de procès en quelques heures à la fin de l’audience afin d’informer les lecteurs dès le lendemain. C’est un vrai métier de saisir le moment fort, d’identifier au milieu de tant de discours et d’informations la pierre maitresse qui va venir compléter l’édification de la vérité judiciaire. Chapeau ! Certains m’ont fait le plaisir ici d’apprécier mes comptes-rendus. Je les en remercie. Mais il n’y a rien de comparable entre l’obligation professionnelle de tirer l’essentiel d’une audience puis d’en rendre compte dans un format et un délai déterminés, et l’exercice libre auquel je me suis livrée, écrivant quand j’en avais le temps, selon le format qui me convenait et l’angle que j’avais choisi. De la différence entre le journalisme et la tenue d’un blog….

J’ai assisté à une autre prouesse professionnelle lors de cette affaire, plus inédite, c’est celle des journalistes qui ont retranscrit l’intégralité des débats, comme 20 minutes, Reuters et La Tribune.  Imaginez-vous installé depuis des heures dans une salle surchauffée, sur un petit banc de bois, avec votre ordinateur portable sur les genoux. Les micros fonctionnent mal, les témoins jargonnent. Il faut une capacité de concentration et de synthèse hors pair pour en rendre compte au fil de l’eau, écrire tout en continuant d’écouter pour ne pas rater l’essentiel, s’être renseigné sur les noms pour les orthographier correctement lorsqu’ils surgissent dans les débats, ne pas commettre d’erreurs sur les chiffres, les dates etc.

Ces comptes-rendus étaient disponibles gratuitement. Je suppose que pour chaque organe de presse, cela correspondait à une analyse du « marché » et devait rapporter en termes de visibilité. Il n’empêche. Accéder en temps réel au compte-rendu d’un procès, cela présente un véritable intérêt pour tous ceux qu’une affaire intéresse et qui ne peuvent y assister. Disposer du compte-rendu intégral des débats, ce qui était inenvisageable avant l’arrivée d’Internet, c’est également précieux. Mais cela nous place une fois de plus en face de cette contradiction apparemment insoluble : Internet offre des possibilités quasi-illimitées de diffusion de l’information dans une société qui en est visiblement avide, mais cette information, personne ne sait la monétiser à sa juste valeur.

Drôle de société où l’on gagne beaucoup en ne produisant rien et rien en produisant quelque chose….Je sais, ce n’est pas nouveau, mais ça me laisse rêveuse.

Sinon, dites-moi, puisque je sors d’un mois d’immersion dans l’univers impitoyable de la finance, il s’est passé des choses en mon absence ? On me dit qu’une vielle dame fort riche et son majordome indiscret font trembler la République, que des humoristes ont été licenciés à la radio et qu’un grand quotidien national s’est choisi un nouveau destin, c’est vrai ? J’ai même entendu que nous aurions perdu une compétition sportive dans des circonstances fort humiliantes, je ne me souviens plus laquelle. Je compte sur vous pour ma remise à niveau….

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34 commentaires »

  1. Bonjour Aliocha,

    Vous n’avez rien manqué d’important pendant ce mois d’immersion dans l’univers impitoyable de la finance, toutes les infos dont vous avez vaguement entendu parler, ne sont que de simples broutilles….

    Par contre, il vous a échappé un événement énoooorme avec sortie de livre et tout le tintouin http://www.leparisien.fr/laparisienne/cuisine/danette-ouvre-un-bar-ephemere-pour-feter-ses-40-ans-avec-les-parisiens-16-06-2010-968179.php

    Je ne doute pas qu’avec votre conscience professionnelle habituelle et votre plume si agréable, vous aurez à coeur de nous faire un compte-rendu exhaustif de cette manifestation incontournable.

    :-))))))

    Gabbrielle

    Commentaire par gabbrielle — 06/07/2010 @ 12:51

  2. @ Gabbrielle,

    Mille merci de relayer cette importante information sur ce blog, gabbrielle.

    Je regrette un peu que l’on parle ici – maladroitement – de « bar », alors qu’il s’agit en réalité d’un nouveau concept d’église éphémère, destinée à nourrir le foi des fidèles d’amitié à la vanille et d’allégresse au chocolat, mais ce n’est pas bien grave.

    Non seulement Aliocha en fera un compte-rendu, chère amie, mais elle a même promis (je peux bien le révéler, n’est-ce pas, Aliocha?) qu’elle entreprendrait ce que sa partie désigne classiquement sous le terme de « reportage en immersion » – dans la danette, naturellement – avant d’en faire un live twitt pour l’édification des danétiens qui ne pourront pas se libérer à cette occasion.

    Tout le monde se lève pour remercier Aliocha!

    Commentaire par Fantômette — 06/07/2010 @ 13:09

  3. Vous aurez besoin de beaucoup d’humour pour reprendre souffle après votre immersion judiciaire. Je sais déjà que vous n’en manquez pas.

    Commentaire par Bassoon — 06/07/2010 @ 14:11

  4. Bonjour Aliocha,

    Merci de ce « point final » (sans doute provisoire) à l' »Affaire Kerviel ». Vos commentaires ont su lui apporter un éclairage humaniste (vos regards croisés pendant une « pause cigarette » avec Kerviel m’ont ému)…

    Je partage votre avis sur l' »omerta » qui a entouré les témoignages des parties civiles et même de ceux cités par la Défense… C’est l’une des étrangetés de ce dossier…

    Même des organismes « indépendants » comme « 20 minutes », que vous citez, n’y ont pas échappé… Plusieurs de mes interventions sur leur blog, où je soulevais des points purement techniques en faveur de Kerviel ont été purement et simplement censurés… Je me suis laissé dire que les pressions de la Société Générale sur certains organes de Presse, en forme de chantage sur une suppression de leurs budgets publicitaires, n’y seraient pas étrangères… Seuls deux blogs ont été parfaitement intègres sur le traitement de cette affaire…Le vôtre et celui de Patricia Robert-Diard dans « Le Monde »…

    Vos informations sont exactes… Les rebondissements de l' »Affaire Bettencourt-Woerth » en font maintenant une affaire d’Etat… Après l’audition hier de l’ex-comptable de Mme Bettencourt et les soupçons de corruption qu’elle entraîne, Nicolas Sarkozy est maintenant en première ligne… Même pour une héritière richissime, faire retirer chaque semaine à la Banque 50.000 € « en liquide » ne peut qu’interroger sur leur destination… Il existe aujourd’hui un moyen moderne de paiement qui s’appelle la « carte de crédit »… Au moins, ça laisse des traces et facilite les écritures comptables… Même Christine Deviers-Joncourt, du temps de sa splendeur chez Elf, en possédait une à son nom… Sans parler du scandale de la restitution de 30 millions € au titre du bouclier fiscal 98, pour un impôt calculé à hauteur de 40 millions @, soit 10 millions € d’impôt sur le produit d’une fortune estimée à 18,5 milliards €… J’aimerais avoir un tel « ratio » ! On comprend que Mme Bettencourt n’ait pas envie de quitter la France ! Ajoutez à cela 80 millions € « égarés » en Suisse et une île privée « en fondation au Liechtenstein » avec piste d’atterrissage aux Seychelles… Ca fait beaucoup !

    J’ai hâte de vous lire sur ce sujet, chère Aliocha ! Bonne journée.

    Commentaire par ramses — 06/07/2010 @ 14:39

  5. « Aujourd’hui voyez-vous, l’information n’est plus cachée, ce n’est plus nécessaire, elle est incompréhensible ou introuvable et se pare des vertus d’une transparence dont elle n’a que le nom. »

    Il est un secteur d’activité ou le secret est vital, ou tout repose sur le caché : c’est celui de la magie. Et bien figurez-vous que certains estiment que la meilleures manières de conserver le secret d’un tour, c’est de le publier : en cherchant à le garder jalousement par-devers soi, il y a toujours quelqu’un pour réussir à le dénicher, alors qu’en le publiant, il se retrouve noyé parmi tous les autres publiés régulièrement dans la littérature spécialisée et à toutes les chances de passer inaperçu. L’excès d’information a un effet similaire à sa rareté : il la rend difficile d’accès, et je me demande même s’il ne la rend pas encore plus difficile d’accès.

    Aux adorateurs zélés de la fausse foi danétienne :

    Non contents de dévoyer le message originel du Chocolat sacré par vos errements impies de parfums vanille et autre pistache – et même, le Grand Ecureuil nous protège, chocolat-noisette! -, vous ouvrez maintenant des églises. Nous autres tenants de la véritable foi, celle dédiée à la Sainte Noisette, ne sommes pas dupe de votre volonté d’hégémonie sur ce bas monde, qui a pourtant bien besoin de repères stables. Nous savons bien que votre main est derrière cette vile tentative de déstabilisation, mais nous vous le disons, nous ne sommes pas dupes. A bon entendeur…

    Commentaire par Gwynplaine — 06/07/2010 @ 14:47

  6. Chere Aliocha,

    J’ai eu beaucoup de plaisir a lire vos comptes-rendus, qui m’ont permis, comme a tous vos lecteurs, de me faire une opinion plus informée sur cette affaire Kerviel. Je vous en remercie très sincèrement, même si j’ai une vision de ce procès bien plus proche de celle du commentateur Augustissime, que de la vôtre.

    A l’occasion de votre dernier post, je souhaiterai réagir sur un point précis, que vous décrivez comme « l’omerta des financiers ». Je vous prie par avance d’accepter mes excuses, si je vous ai mal comprise dans ce paragraphe. A vous lire attentivement, vous sous-entendez que les témoins qui se sont présentés au tribunal connaissaient les dépassements de Kerviel (et dans les ordres de grandeurs exacts). Mais qu’ils ont préféré taire leur connaissance ou leur compréhension du dossier pour privilégier leur carrière.

    C’est un soupçon très grave. En bon français, on appelle cela le parjure ; en droit, un faux témoignage. Un témoignage mensonger sous serment devant un tribunal étant puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75,000 euros d’amende (Article 434-13 du Code pénal), ce n’est donc pas rien.

    Parjures, donc, les Daniel Bouton, les Eric Cordelle, les Salim Nemouchi & Co qui connaissaient la martingale de Kerviel, mais n’ont rien dit qui puisse accuser la Société Générale. Et il faut bien que tous aient menti, n’est-ce pas, puisque le témoignage d’un seul aurait invalidé celui de tous les autres.

    Vous le sous-entendez car ceci seul peut expliquer le décalage entre « les certitudes confiées en off » et « cette dénégation collective à laquelle nous avons assisté tout au long des audiences ». Il est facile de faire planer le soupçon (il semble même que ce soit le sport national aujourd’hui… ), et cela l’est d’autant plus que les financiers ont fort mauvaise presse en ce moment (votre rotative tourne a plein régime sur ce thème populaire J).

    Mais puisque vous demandez au final « comment écarter le soupçon pesant sur [l’] indépendance [de ces témoins] ? ». Et bien je vous répondrais que l’on ne pourra pas… sauf a oublier que ces témoins étaient sous serment, et croire que celui qui a reconnu avoir fait des faux en écritures et joué le destin d’une des plus grandes banques d’Europe a plus d’honneur que tous ceux qui l’accusent aujourd’hui.

    Aliocha : Ah, si les choses étaient aussi simples que vous les décrivez. Si Jérôme Kerviel était un ange et tous ses supérieurs d’épouvantables parjures, ou l’inverse, comme ce serait facile. Le malheur, c’est qu’on est très loin de ce type de schéma blanc/noir. Le trader a menti, il l’avoue, mais il dit aussi que ça arrangeait tout le monde et qu’on n’y regardait pas de trop près. Au fond, tout le monde s’accommodait d’avoir un type doué dans l’équipe, ça valorisait le service dans un univers où on se croit naturellement génial et infaillible. Par conséquent, ceux qui disent aujourd’hui qu’ils ne connaissaient pas les montants exacts qu’il investissait ne sont pas des parjures. Mon sentiment est qu’ils n’ont pas vu parce qu’ils n’ont pas voulu voir. Qu’ils aient découvert ensuite avec horreur à quel point ils avaient sous-estimé la situation, c’est très possible. Qu’ils s’indignent aujourd’hui le plus sincèrement du monde de la folie des positions, des gains et des pertes, c’est parfaitement crédible surtout au vu de ce que ça leur a couté. Ils jurent qu’ils ne savaient pas exactement ce qu’il en était ? Je les crois. Le problème c’est qu’ils répondent de façon simpliste à une question beaucoup plus subtile que ça. Ils n’ont pas vu, admettons, mais pourquoi n’ont-ils pas vu ? Parce que ce n’était pas détectable ou parce qu’ils n’ont pas voulu voir ? Et qu’est-ce qu’ils n’ont pas vu exactement ? Le détail des dépassements jour par jour ou le simple principe du dépassement systématique et dans des proportions importantes ? Il y a tellement d’interprétations possibles du fameux « je n’ai pas vu »….tellement de façons de jurer subtilement sans mentir ou bien encore de s’auto-convaincre de quelque chose ou point d’y croire dur comme fer.

    Commentaire par henri — 06/07/2010 @ 15:28

  7. « Nutella vs Danette »…

    La première vit le jour en 1949, sous le nom de « Supercrema » (inventée par Pietro Ferrero), la seconde seulement en 1969 par Daniel Carasso de Danone. Il s’agit d’un « clone » du VLA hollandais…

    Avantage « Nutella » (sur le plan de l’antériorité, de l’originalité, comme sur celui de la « nuisance » en termes de bilan énergétique !)

    Voir pour le fun « Terminator et la grande barquette » (toute ressemblance avec les personnages évoqués dans mon post précédent serait purement fortuite…)

    http://www.dailymotion.com/video/xbbii2_pub-le-terminator-et-la-grande-barq_fun

    Commentaire par ramses — 06/07/2010 @ 15:36

  8. @ Aliocha : en tout cas, merci pour votre saga Kerviel, si la chronique judiciaire était pour vous une première, le pari est réussi. En 2010, il devait y avoir le procès de notre bon Chichi, je crois, et en 2011, on aura clearstream 2, et Bettencourt 1. Franchement, hésitez pas à vous lancer à nouveau.

    @ danettor vs nutellator : réassort vin de noix effectué, je répète : réassort vin de noix effectué. 10 L.

    Commentaire par jalmad — 06/07/2010 @ 18:02

  9. Henri, j’allais faire la même réflexion de vous. On entend régulièrement que la banque savait et cela semble encore une évidence pour beaucoup de journalistes, malgré les témoignages circonstanciés du procès.

    Aliocha : Objection ! Pas pour ces imbéciles de journalistes friands de complots et d’explications simplistes. Pour la communauté économique. J’en parlais encore il y a une heure avec l’ancien patron d’une salle de marché, au demeurant un pionnier des futures en France, justement, qui me disait que la thèse du « on savait pas » ne tenait pas la route. Alors ne me dites pas que c’est une théorie de journaliste. Si quelqu’un se trompe, c’est la communauté financière toute entière. Notez, ce ne serait pas sa première erreur, mais pour une fois, j’ai tendance à croire ces gens.

    Mais que savait-elle au juste, cette banque ? Qu’il y avait un peu de laxisme dans les limites intraday ? Qu’il y avait des opérations directionnelles anormales ? Qu’il y avait des centaines de millions d’exposition ? Qu’il y avait des dizaines de milliards en jeu ? Que son sort se jouait à la roulette tous les jours ? Et qui savait quoi, au juste ?

    Aliocha : c’est ça, la question, le procès n’a pas apporté de réponse. JK dit, ils savaient tout, les autres répondent qu’ils ne savaient rien. La vérité, comme souvent, doit se situer entre les deux : ils savaient que le petit gars très doué ne respectait pas les limites, mais qu’importe puisque ça marchait. En juillet 2007, il perdait, c’est vrai, mais dans cet univers shooté à la testostérone et souvent à d’autres choses, on croit sans doute un peu trop être infaillible.

    Les journalistes ne se risquent pas à bâtir une hypothèse… et pour cause, quand on essaie de préciser la théorie du complot (car il faut bien l’appeler comme ceci, puisqu’il n’y a aucun fait pour l’étayer, seulement des soupçons épidermiques), on est bien en peine de bâtir un scénario crédible.

    Aliocha : elle est où, la théorie du complot ? Un salarié dit, « mes supérieurs savaient », les supérieurs répondent « non, on ne savait pas ». Nous sommes assez loin de la théorie du complot, que je sache.

    A certains moments, avant leur découverte, les positions de Kerviel étaient perdantes pour des montants considérables : la banque n’a donc pas fermé les yeux « tant que ça gagnait », c’est un fait.

    Aliocha : Il gagnait, c’était connu, il a trop cru en son talent, ses supérieurs y ont peut-être trop cru aussi. C’est fréquent comme accident dans ce genre de crise. D’après vous qui a cramé des milliards de milliards ces derniers temps ? Des financiers, justement, tous aussi sages et prudents que la SG, laquelle est si prudente et si allergique au risque qu’elle annonçait avoir paumé toute seule 2,2 milliards, le même jour.

    Les conséquences de la situation ont été désastreuses pour toute la ligne managériale de Kerviel, de son N+1 au PDG : quel intérêt auraient-ils eu à couvrir des agissements par principe très risqués et ainsi jouer leurs carrières, leurs gros salaires et leurs juteux bonus à pile ou face, suivant l’évolution des marchés, pour un gain personnel qui n’aurait jamais été à la hauteur du risque ? Sont-ils à ce point et à la fois malhonnêtes, inconscients et stupides ?

    Aliocha : si les gens n’agissaient que dans leur intérêt bien compris, s’ils étaient tous sages, prudents et raisonnables, ce monde serait un paradis, ennuyeux sans doute, mais un paradis quand même 😉

    Mais vous aurez noté qu’on est dans le domaine de l’irrationnel : la banque est une vilaine entreprise, devenue folle, c’est un fait acquis, pour des tas de raisons qui n’ont rien à voir avec l’affaire Kerviel. Partant de là, la force des préjugés et la passion aidant, il n’existe plus aucun obstacle à considérer que la manipulation allait jusqu’à faire de faux contrôles et à faire exprès de se laisser berner, à considérer que tout a pu être caché a posteriori aux différents enquêteurs et à considérer maintenant qu’une dizaine de personnes se parjurent avec une unanimité et une cohérence confondantes.

    Aliocha : vous avez raison. Quand Peyrelevade parle de « banque casino », il cède aussi au mythe de la vilaine banque devenue folle. Quand le G20 se réunit un nombre incalculable de fois pour réguler la finance, les dirigeants des pays industrialisés cèdent à l’allergie irraisonnée contre les banquiers. C’est évident. En fait, les fous, ce sont tous ceux qui redoutent la prochaine crise. D’ailleurs, le Comité de Bâle est un repaire de dingues paranoïaques, c’est bien connu. Dur, dur d’être une banque par le stemps qui courent.

    Edgar Morin a écrit un excellent livre sur la rumeur d’Orléans, où il montre que la cristallisation de préjugés et de passions peuvent faire apparaître des fantasmes sans aucun fait générateur, sur un vide absolu. Nous sommes dans ce cadre : la haine de la finance est telle que même les preuves apportées par la banque ne sont plus perçues que comme des signes montrant la réalité du complot. Il n’existe plus aucun moyen humain de convaincre les journalistes que la banque ne savait pas.

    Aliocha : eh bien voilà, nous y sommes, donc cette affaire est en passe de devenir l’Outreau de la Finance, c’est ça ?

    Commentaire par Augustissime — 06/07/2010 @ 18:02

  10. J’ai moi aussi un peu survolé l’actualité française ces derniers temps, mais si j’ai bien compris :

    Un certain Raymond aurait mis sous écoute un bus de futurs retraités qui faisaient grève car ils trouvaient que les humoristes leur faisaient une concurrence déloyale en lançant des « Va te faire enc… fils de p… » à la radio.
    Alors ni une ni deux, c’est bête mais court : tout le monde a été viré sauf notre Président de la République.

    C’est bien ça ?

    Commentaire par Yves D — 06/07/2010 @ 22:45

  11. « Si quelqu’un se trompe, c’est la communauté financière toute entière. »

    Pfff, rien que ça ! Vous pensez sérieusement que tous les financiers croient que la banque savait ? Vous n’en connaissez pas assez. Et Jean-Laurent Moisson, pour ne prendre qu’un seul contre-exemple parmi tant d’autres, inspecteur à l’Autorité de contrôle prudentiel, qui a témoigné sous serment qu’il a le sentiment que la banque ne lui a rien caché, ce n’est pas un financier ? Soyons un peu sérieux.

    Cette affaire est une bonne illustration de la subjectivité des journalistes. Que ce soit sur le blog de P. Robert-Diard ou sur le vôtre, chaque journée du procès semblait confirmer les affirmations de Kerviel, alors que les comptes rendus factuels de la Tribune donnaient une toute autre image. On observe cette même subjectivité dans vos réponses, qui accordent plus de place à un ancien patron de salle des marchés (qui ne travaillait pas à la Société Générale, n’en connaissait pas l’organisation, les systèmes d’information, le contrôle interne, bref qui a un avis de café du commerce), bref pus de place à cette personne qu’aux nombreux témoins du procès et aux enquêteurs qui ont travaillé sur le sujet.

    Aliocha : Bah voyons, je viens de les relire les billets de Pascale, et je ne trouve pas qu’ils plaident en faveur de JK, au demeurant et pour en avoir discuté avec elle, je suis bien placée pour savoir que ce n’est pas le cas. Vous dérapez dans le procès d’intention. Pour ce qui me concerne, il y des éléments qui ne cadrent pas dans ce dossier et je les mets en avant, ne vous en déplaise. D’abord les poursuites pénales à l’égard d’un homme qui n’a rien détourné à son bénéfice personnel. Les cas d’abus de confiance sans enrichissement doivent se compter sur les doigts de pieds d’un extra-terrestre cul de jatte. Premier élément qui ne colle pas. Ensuite, l’invraisemblable décalage entre discours officiels et officieux dans cette affaire. Voilà plus de deux ans que tous les professionnels avec qui j’en parle me répètent inlassablement et avec une parfaite unanimité « ils ne pouvaient pas ne pas savoir ». Deuxième élément. Surtout, il y a les faits, c’est-à-dire les montants, les appels de marge, les intérêts, les alertes internes puis externes. Et on a rien vu ? C’est vrai que le métier d’une banque n’est pas de faire de l’argent ni même de le compter. C’est ce que j’ai découvert lors du procès. Du coup, je ne sais plus très bien ce qu’est le métier d’une banque, mais il est vrai que la crise a montré que les banques elles-mêmes ne le savaient plus non plus. Spéculer ou financer l’économie ? En fait, financer l’économie, ce n’est plus à la mode – pas assez rentable, Mon bon Monsieur – et spéculer, ce n’est pas ce que fait la banque d’investissement sur les marchés. Allez comprendre….C’était donc mon troisième élément. Et puis il y a la crise, vous savez, le vague truc qui s’est passé il y a trois ans. La titrisation et tout le bordel, autrement dit l’éclatante démonstration de la spéculation, précisément, sur du vent, du rien, du pire que rien. Splendide illustration du fait que les banques, comme l’explique la SG, n’aiment pas le risque et ne font que des choses parfaitement maîtrisées. C’est évident. Quatrième élément. Dans ce contexte, il est tout aussi évident que JK est le fraudeur inhumain qu’on nous décrit. CQFD. D’ailleurs, puisque vous aimez les complots, je me demande si ce n’est pas lui qui est à l’origine de la crise. Depuis son entrée à la SG en août 2000, il a eu le temps de la préparer, non ?

    Cette subjectivité vous conduit à écrire tout et son contraire :
    « ils savaient que le petit gars très doué ne respectait pas les limites, mais qu’importe puisque ça marchait. En juillet 2007, il perdait, c’est vrai, mais dans cet univers shooté à la testostérone et souvent à d’autres choses, on croit sans doute un peu trop être infaillible. »

    Bref, il gagnait, mais il perdait, mais qu’importe puisqu’il gagnait. Euh, on en est où ?

    Aliocha : faut-il vous rappeler que tant qu’on n’a pas dénoué une position, on n’a rien perdu. Les pertes de juillet 2007 étaient latentes. D’ailleurs, elles se sont transformées en un gain extravagant. Le problème, c’est qu’en janvier 2008, la BdF a sonné la fin de la récré, le marché aussi d’ailleurs.

    La subjectivité ajoutée à l’absence de faits est constitutive de la théorie du complot : pas parce que deux paroles s’opposent, mais parce que croire que la banque savait suppose une invraisemblable conspiration pour cacher toutes les preuves, faire pression sur les témoins, les faire converger vers un même discours et tromper tous les enquêteurs. C’est la même logique fantasmatique qui fait que certains doutent de la réalité des attentats du 11 septembre ou des conditions de l’assassinat de Kennedy.

    Aliocha : Mais il y en avait des preuves, des mails, notamment, qu’on n’avait pas lus, des alertes (74) auxquelles on n’avait pas prêté attention, un nombre incroyable d’outils de reporting non observés. La pression sur les témoins de la part de la défense ? Mais dieu que vous êtes drôle ! La prof de Paris 2 aurait subi des pressions, l’ex-trader devenu décorateur aussi ? L’inspecteur de la commission bancaire disant que les techniques utilisées par Kerviel étaient simples et aisément détectables, d’ailleurs elles avaient été utilisées en 2007 par le trader qui s’est suicidé, sous pression lui aussi ? En revanche, les salariés de la SG et les anciens salariés qui ont été virés avec des indemnités, ceux-là totalement libres et indépendants, n’est-ce pas ? Bon sang, mais maintenant que vous le dites, ça devient évident.

    Mais peut-être que Mickaël Jackson, toujours vivant, est derrière tout ça ?

    Aliocha : j’sais pas, vous devriez peut-être en parler aux frères Bogdanoff…

    Commentaire par Augustissime — 07/07/2010 @ 00:56

  12. @ Augustissime (#11)

    Ahh mais non !
    C’est Elvis Presley qui n’est pas mort !
    Mickael Jackson lui, est retourné sur sa planète natale, dans la galaxie d’Andromède !

    Mais ne serions nous pas là en présence de l’illustre Augustissime, aka « mémé à moustache » comme il avait été surnommé sur un autre Blog bien connu ici ?
    Car je reconnais bien ici le contradicteur professionnel … qui lui aussi est capable de dire « tout et son contraire », ou, plus précisément ici, refuse de lire qu’Aliocha n’a pas écrit que « la banque savait » (d’ailleurs la banque n’est pas une personne physique, non ?), mais que certaines personnes ne pouvaient pas, selon de nombreux « experts », ne pas savoir (contrairement à ce que tous ont affirmés lors du procès).

    D’ailleurs, pour reprendre l’exemple de J-L Moisson, il a bien été celui qui a mis en exergue « les graves défaillances de contrôle interne relevées à la Société Générale lui ont valu une amende de 4 millions d’euros » … Voir ici:
    http://www.challenges.fr/actualites/finance_et_marches/20100617.CHA5108/vous_vous_transformez_en_faussaire_m._kerviel.html

    Commentaire par Yves D — 07/07/2010 @ 01:38

  13. Petite question pratique…

    Combien de billets de 500 € peut-on glisser dans une enveloppe kraft demi-format ?

    A mon avis, 2 liasses maximum (100.000 €)… Au-delà, il est recommandé de passer à l’enveloppe kraft A4.

    En fait, le demi-format était parfaitement adapté à l’accréditif hebdomadaire de Mme T… 50.000 € (une liasse).

    Le billet de 500 € (que très peu de personnes ont eu entre les mains) est le complément direct de l’enveloppe kraft demi-format… Légèrement repliée sur les bords, elle convient parfaitement aux poches intérieures d’une veste masculine… Les dames préfèreront la jeter négligeament au fond de leur sac Christian Dior…

    A mon avis, si Mme T. a déballé tout ça, c’est que Mediapart « en a encore sous le pied » !

    D’ailleurs, bizarrement, personne ne dépose plainte en diffamation !!

    On vit une époque formidable !

    Commentaire par ramses — 07/07/2010 @ 07:14

  14. @ Aliocha:

    « Et puis il y a la crise, vous savez, le vague truc qui s’est passé il y a trois ans. […] Autrement dit l’éclatante démonstration de la spéculation, précisément, sur du vent, du rien, du pire que rien. ». Pardonnez-moi de vous porter la contradiction, mais il me semble que juger l’affaire Kerviel a l’aune de la crise financière est une erreur.

    En substance, dites-vous, il est pertinent de lier l’affaire Kerviel a la crise financière récente parce que celle-ci reflète offre un miroir grossissant des mécanismes incompréhensibles de celle-là. Ce que l’on perçoit de complexité, d’absence de transparence, et de mauvaise foi dans l’une, peut nous permettre de lire bien plus aisément le puzzle indéchiffrable de l’autre. C’est tout a votre honneur de journaliste de vouloir faire ressortir un peu de sens dans tout ce boxon…

    Sauf que l’on fait fausse route ! Car non seulement parce que les pertes de trading encourues par la SG a l’issue du débouclement des positions de Jérôme Kerviel n’ont évidemment aucun impact ni aucune connexion avec la crise actuelle. Mais surtout parce que ce serait comparer la fraude d’un seul employé, avec l’erreur industrielle de toute une entreprise.
    Vous l’écrivez vous-même lorsque vous rapprochez les pertes de Jérôme Kerviel avec celle de toute sa banque. « La SG, […] si prudente et si allergique au risque, […] annonçait avoir paumé toute seule 2,2 milliards, le même jour ». C’est ce rapprochement-la qu’Augustissime remet en question, a juste titre selon moi.

    Tout le monde voit bien que les pertes liées a la crise des subprimes ont résulté de décisions « conscientes » de la banque au travers de ses équipes spécialisées et de ses organes de directions. On peut garantir que vous pourriez retrouvez les signatures des pontes de la SG pour la presque totalité de ces décisions qui s’avèrent (après coup) fort malheureuses. Le schéma hiérarchique et décisionnel est parfaitement identifiable.
    Alors que pour l’affaire Kerviel, c’est précisément l’inverse. Et c’est toute la faiblesse de la défense de Jérôme Kerviel, qui est incapable de produire la preuve que la banque savait, alors même que toutes les pièces a conviction et les faits tendent a montrer qu’il a menti a ses supérieurs, volontairement détourné l’attention de son employeur qui cherchait a savoir ce qui se tramait, et engagé des montants faramineux en cachette (et ceci jusque dans la dernière semaine a son poste de travail !).

    Il y une profonde différence d’ordre entre ces deux dysfonctionnements du monde bancaire ! Bien sur, rien n’est tout noir ou blanc, et la Société Générale a clairement failli dans ses contrôles. Je précise d’ailleurs ma satisfaction que la banque ait été a ce titre condamnée pour négligence par la commission bancaire, même si l’amende de 4 millions d’euros est trop faible au regard des montants et des responsabilités en jeu.

    Mais rapprocher ces deux dysfonctionnements sous prétexte qu’ils ont eu les mêmes conséquences (des pertes abyssales), ce serait s’illusionner. Or c’est pourtant ce que beaucoup font aujourd’hui (« Cette affaire est emblématique d’un système qu’il est urgent de corriger » écriviez-vous dans votre billet précédent). Pour être tentante, l’option de juger défavorablement la Société Générale dans l’affaire Kerviel a l’aune du rôle des banques dans la crise financière globale serait une erreur.

    Ce serait le résultat exact d’un préjugé, au sens étymologique du terme. Et c’est précisément la formalisation de cet injuste lien de causalité que soulève Augustissime…

    « Voilà plus de deux ans que tous les professionnels avec qui j’en parle me répètent inlassablement et avec une parfaite unanimité « ils ne pouvaient pas ne pas savoir ». »
    Ben moi, bossant dans la City a Londres, j’entends plutôt l’inverse. Mais peu importe… depuis quand la justice doit-elle se fonder sur l’avis de ceux qui croient savoir ?
    S’ils savent parce qu’ils ont des éléments de preuve, alors que la justice les convoque. Sinon, leur avis n’a pas plus de valeur que celui de ceux qui ont pu lire votre excellent blog.

    Commentaire par henri — 07/07/2010 @ 12:50

  15. @ henri :

    Le rapprochement de ces deux affaires (subprimes et Kerviel) n’est pas tant dans le fait qu’elles ont eu les mêmes conséquences (les pertes abyssales) mais plutôt dans ce qu’elles révèlent d’un système incontrôlable. L’une – celle des subprimes – parce que, selon ce que répète Aliocha à longueur de billet, les administrateurs des banques, les décideurs, toute la chaîne de signatures « conscientes » que vous évoquez, ne sont plus en mesure de comprendre – de contrôler réellement – ce qu’ils décident au vu de la complexité des produits financiers ; et l’autre – l’affaire Kerviel – parce que justement la chaîne de contrôle a failli, malgré tout les instruments ayant pour rôle de prévenir ce type de situation, notamment parce qu’une banque doit marcher à la confiance…

    Encore une fois, il ne s’agit pas de minimiser les responsabilités de Kerviel, il s’agit de s’interroger sur le risque qu’il y a de le brûler en place publique pour que la fumée masque l’arrière-boutique et qu’on évite une fois de plus remettre en question ce qui a rendu ce fiasco possible.

    Commentaire par Gwynplaine — 07/07/2010 @ 14:58

  16. @Yves D : au lieu de reprendre les injures à deux balles d’autres internautes, vous pourriez (1) tenter d’en imaginer vous-même (2) mieux lire Aliocha pour vous rendre compte qu’elle a bien fait sienne la théorie des experts selon laquelle « mais bien sûr que la banque savait ! » (je la cite)

    @Aliocha
    Ne vous en déplaise, vous tombez bien dans le registre du conspirationnisme. C’est-à-dire que vous ne raisonnez pas sur des faits mais que vous mettez en avant tout ce qui est étonnant, intriguant ou même potentiellement contraire au « bon sens » dans la théorie « officielle » pour la remettre en cause, sans vous préoccuper le moins du monde du fait que les théories alternatives sont beaucoup moins crédibles, sinon incohérentes.

    Aliocha : il n’y a pas ici de théorie alternative et moins encore de conspirationnisme, mais la thèse de l’accusation contre celle de la défense. Et comme dans tous les procès, il y a des gens qui suivent la première et d’autres la seconde.

    Désolé de ce « point 11 septembre », qui ressemble à un « point Godwin », mais le parallèle est évident.

    Comme les conspirationnistes, vous sélectionnez de manière arbitraire quelques experts, même les plus improbables (comme cette prof d’université !), même minoritaires, même étrangers à l’affaire, pour remettre en cause des témoignages sous serment et une enquête judiciaire.

    Aliocha : je ne sélectionne rien, j’évoque les personnes qui ont témoigné en sa faveur et qui étaient aussi sous serment, ce que vous semblez oublier.

    Comme les conspirationnistes, vous lancez des soupçons en l’air, comme ça, l’air de rien, pour donner l’impression qu’il y aurait un complot caché. Un exemple : les poursuites pour abus de confiance, bizarres d’après vous, ce qui supposerait si l’on vous suit que je juge d’instruction fasse partie de la conspiration… absurde.

    Aliocha : caricaturer la position de son contradicteur pour mieux la contester, c’est pas un peu usé et surtout un peu épais comme tactique ? Enfin, ça vous regarde. Je ne dis pas que les poursuites pour abus de confiance sont bizarres, je dis qu’elles ne sont pas très convaincantes, vu l’absence d’enrichissement personnel. Quant au juge qui serait partie à la conspiration, je vous remercie à l’avenir de ne pas me prendre aussi ouvertement pour une dingue, je trouve cela très inélégant de votre part.

    Comme les conspirationnistes, vous avez une certaine tendance, désolé de le souligner, à travestir les faits, jusqu’à affirmer que la BdF a sonné la fin de la récré, alors que c’est la SG qui l’a alertée.

    Aliocha : la BdF avait demandé à toutes les banques de sortir leurs comptes pour y voir clair dans les subprimes. C’est ce que j’appelle « siffler la fin de la récré ». Ce n’est pas parce que vous ne comprenez pas ce que vous lisez qu’il faut vous empresser, une fois de plus, de le caricaturer.

    Comme les conspirationnistes, vous faites semblant de ne pas comprendre les explications des experts, comme l’inspecteur qui a expliqué que les opérations de Kerviel étaient facilement détectables, mais qui n’a jamais dit, jamais, qu’elles avaient été détectées.

    Aliocha : et moi non plus je n’ai pas dit qu’elles avaient été détectées. Décidément, vous devriez songer à changer de lunettes, ou de cerveau, c’est au choix. N’ayant pas la chance de vous connaître, je ne m’avancerais pas sur la nature exacte du problème. Si elles étaient détectables, donc, cela remet en cause la théorie du génial fraudeur. C’est tout.

    Comme les conspirationnistes, vous enrobez tout ça dans un grand discours simpliste sur la crise et les méchantes banques, comme si le fait qu’une banque soit méchante, gère mal ses risques, fasse des investissements inconsidérés, autorisait ses salariés à faire n’importe quoi.

    Aliocha : la caricature, one more time. Notez, on n’est plus à ça près, n’est-ce pas ? Ne méprisez pas la simplicité, mon cher, elle pourrait un jour se venger. Tenez par exemple, il apparait aujourd’hui évident que titriser des produits pourris ne pouvaient que pourrir le système. Un gamin de 10 ans l’aurait compris, mais visiblement pas nos chers génies des mathématiques financières.

    En dehors du discours lénifiant sur les dérives de la finance, sur la supposée unanimité des financiers (tout à fait fausse), où est le premier petit embryon de preuve de ce vaste complot, impliquant les managers de la SG, ses ex-salariés parjures, les enquêteurs, le juge d’instruction, les instances de régulation ?

    Aliocha : vous inventez un complot et vous me demandez ensuite de prouver son existence. Farceur, va ! Quand je dis que vous argumentez comme pompent les shadoks. Notez, j’ai une certaine tendresse pour l’absurde. C’est parfois tellement drôle.

    Mais je pense que je ne pourrai jamais vous convaincre… même après avoir torturé tous les salariés de la SG pour qu’ils avouent, même après avoir lu ligne à ligne les listings des opérations, même après des aveux de Kerviel reconnaissant que personne ne savait, vous seriez encore convaincue du complot.

    Aliocha : Mince alors quelle tête de mule je peux faire, même pas fichue d’être convaincue par les preuves que vous n’avez pas, c’est dingue !

    Que voulez-vous, dans votre esprit, une banque d’investissement est par nature coupable.

    Aliocha : Et vous êtes devin, pour couronner le tout ? Fascinant.

    Commentaire par Augustissime — 07/07/2010 @ 15:44

  17. A mon humble avis la SocGen s’est livrée à des expériences pas tout à fait maîtrisées… Ca n’est pas nouveau, c’est comme ça dans la finance depuis 30 ans. Un vrai réseau de mafieux à col blanc genre Sarko et Cie… Pour ma part j’ai trouvé assez pitoyable la façon dont la partie « civile » (sic) a réussi à tromper son monde, puisque le doute semble subsister dans les esprits quant à leur responsabilité.
    Mais peut-être Eric pourrait-il nous en apprendre un peu plus sur cette affaire ? Hum ? Nan, pas assez gros le poisson ! 😉

    Commentaire par Vince — 07/07/2010 @ 16:00

  18. Quand Augustissime intervient, c’est qu’il va y avoir du grabuge. Augustissime, la terreur des bloggeur.

    Trêve de plaisanteries, j’avais beaucoup apprécié ses interventions chez Eolas (que j’apprécie beaucoup aussi). Toujours contre mais avec humour pertinence et beaucoup de ténacité. Je me souvien de quelques affaires (la mariée de Lille par ex.) où il avait eu nettement le dessus (Eolas s’étant plutôt vexé). Cela me semble le cas ici aussi, à force de démonter les arguments un à un. Pour moi c’est une richesse d’avoir des blogs intéressants comme le vôtre et des commentateurs pour leur accorder quand il faut la contradiction. Personnellement j’ai changé d’avis à la lecture de ces échanges (mais plutôt en faveur de la théorie d’Augustissime, vous l’aurez compris).

    Aliocha : si la pertinence d’un raisonnement se mesurait uniquement à sa longueur, je partagerais votre avis.

    Commentaire par emilieD — 07/07/2010 @ 16:11

  19. Ah, enfin ! Merveilleux !

    « Aliocha : et moi non plus je n’ai pas dit qu’elles avaient été détectées. »

    Finalement, nous sommes donc d’accord. Dans mes bras, Aliocha !

    Figurez-vous que certains (pas vous ni moi, hein) imaginent que « la banque savait », donc que certains de ses salariés au moins avaient détecté la fraude et qu’il s’étaient tus. Quelle idée absurde, n’est-ce-pas ?

    Aliocha : faites gaffe, vous êtes en train de marcher sur la peau de banane que vous me destiniez. Argh, trop tard, vous vous êtes fait mal ? Bon, reprenons, pendant que vous vous remettez de votre chute. Vous m’accusez de tronquer le témoignage de l’inspecteur de la commission bancaire en lui faisant dire que les pratiques étaient « détectées » alors qu’il a dit qu’elles étaient « détectables ». Je corrige en soulignant que je n’ai jamais dit une chose pareille. Libre à vous d’en déduire que je suis d’accord avec vous, mais d’accord avec quoi ? L’interprétation tronquée de mes propos ? Je viens de vous montrer que non. Avec le fait que la banque n’était pas au courant ? Pas davantage. La partie civile soutient qu’elle a été victime d’un génial fraudeur dont les pratiques étaient indétectables tellement elles étaient sophistiquées. Manque de chance, l’inspecteur de la commission bancaire dit, lui, qu’elles étaient détectables. C’est ça, le point. Donc JK n’est plus un génial fraudeur, mais un trader qui franchissait les limites et dissimulait ses positions de façon assez simple. Ce qui nous mène naturellement à la question fort délicate de savoir si ses supérieurs étaient atrocement aveugles (puisque tout ceci était simple) ou partiellement au courant.

    Commentaire par Augustissime — 07/07/2010 @ 17:18

  20. La banque ne soutient pas que les pratiques de Kerviel étaient indétectables. Elles auraient dû être détectées, tout le monde en est d’accord, même la banque. Celle-ci reconnaît que ses contrôles ont été défaillants, notamment parce qu’ils étaient trop tournés vers les risques de marché et pas assez vers les risques opérationnels, dont le risque de fraude.

    La fraude était assez simple, mais ce n’est pas parce qu’une fraude est simple qu’elle est aisément détectable. Si un enfant de votre famille prend 5 centimes tous les jours dans votre portefeuille, vous ne le verrez pas facilement (heureusement pour vous, il faudra quelques temps avant que ça fasse 5 milliards). La fraude n’était pas très complexe, elle n’était pas « géniale », mais elle était plutôt habile et ça a visiblement suffit.

    Commentaire par Augustissime — 07/07/2010 @ 21:42

  21. @ Augustissime et Aliocha,

    L’erreur qu’il me semble que vous commettez est de vouloir opposer symétriquement Kerviel et la SG.

    Augustissime se retrouve à défendre la SG comme contre une accusation pénale qui ne lui a jamais été faite.

    Il cherche, comme une autorité de poursuite, l’infraction qu’elle aurait bien pu commettre, et l’intention qui devait être la sienne au moment de la commettre. N’en trouvant nulle trace, il exonère la SG.

    Mais ce n’est pas cela, qui se passe dans cette affaire.

    Personne ne dit que la SG est coupable de quoi que ce soit, au sens juridique précis du terme, c’est-à-dire pénalement coupable.

    Pour autant, personne ne peut non plus prétendre qu’elle n’est pas fautive. Elle a été définitivement condamnée à ce titre par la commission bancaire. En ce sens, la question de sa responsabilité a été tranchée.

    Dans sa décision, la commission bancaire évacue la question de la connaissance qu’avait la SG des agissements de son salarié considérant à juste titre qu’elle était inopérante dans le cadre de ses opérations de contrôle. Il suffit de retenir le caractère volontaire de ses fautes (les négligences, l’inattention, les défauts de contrôle, le laxisme, l’impéritie sont des fautes volontaires, même entrainant des conséquences qui ne le sont pas), pour caractériser sa responsabilité.

    Je persiste à trouver maladroitement posée la question de savoir si oui ou non la banque – cet être fictif – « savait ». Toutes les discussions menées sur ce thème me semblent toujours tourner à la partie de ping-pong.

    La question n’est pas inintéressante, cela dit. Au contraire même.

    (Je finis d’ailleurs par me demander s’il ne faudrait pas élaborer une notion sui generis d’intention de la personne morale – en lui attribuant une intentionnalité qui lui serait propre, indépendante de celle de ses représentants, comme elle dispose déjà de son patrimoine ou ses intérêts, qui ne recouvrent pas les intérêts de ceux qui la gèrent ou travaillent pour elle.)

    Cela dit, ce n’est pas vraiment là, la question posée par l’affaire.

    La question est plus simple (à poser, au moins) :

    tout d’abord, la banque a-t-elle créé et mis en place les conditions propices à la commission des infractions poursuivies? La réponse me semble être indubitablement, oui.

    La création de ce contexte propice au passage à l’acte était-il fautif? Là encore, la réponse est oui – c’est la raison pour laquelle la SG fut lourdement sanctionnée par la commission bancaire.

    Dans quelle mesure le fait pour la banque de s’être montrée gravement négligente dans l’exercice de son pouvoir de direction et de contrôle impactera la qualification des faits?

    La réponse est moins évidente, et elle sera vraisemblablement technique et juridique.

    Il n’est pas très fréquent que le comportement de la victime influe sur la caractérisation de l’infraction, mais cette variable existe.

    Et pour l’abus de confiance, l’attitude de la victime est déterminante, puisque c’est elle qui, en définissant l’usage qu’elle veut voir fait des fonds ou biens remis, gouverne la question de savoir si ces fonds ont été ou non détournés.

    La question de savoir ce que la banque « savait » n’est que l’une des facettes de la question – plus large – de savoir ce qu’elle entendait que JK fasse des fonds qu’elle lui remettait.

    Commentaire par Fantômette — 07/07/2010 @ 22:41

  22. J’adore… Je ne regrette pas d’être revenu parmi vous !

    Augustissime peut s’exprimer… Sans craindre l’affreux « Troll Detector »… Fantômette argumente en termes de Droit (et pas seulement de « feeling »)… Aliocha a une vision à la fois juridique et humaine de « l’affaire »…

    Mais la partie est jouée… Rendez-vous en octobre pour le verdict…

    Il me semble, chère Aliocha, qu’un nouveau sujet devrait s’ouvrir sur les « affaires » présentes, qui peuvent, mine de rien, remettre en cause la validité de l’élection du Président… Rien de moins…

    A quand un billet sur les enveloppes kraft demi-format ?

    Je sais que je n’aurais jamais dû vous quitter… Je m’en veux, si vous saviez 🙂

    Commentaire par ramses — 08/07/2010 @ 04:31

  23. Ben oui, Fantômette, la vraie question porte sur la qualification pénale que vont recevoir les opérations de M. Kerviel.

    Mais si la banque ou certains de ses salariés étaient au courant de ces opérations, le trader n’a fait qu’appliquer ce qui était attendu de lui. Donc évidemment plus d’abus de bien social. Ce que la défense a bien compris.

    Commentaire par Augustissime — 08/07/2010 @ 21:37

  24. @ Augustissime,

    Kerviel n’est pas poursuivi pour abus de bien social mais pour abus de confiance. S’il avait commis ou tenté de commettre un abus de bien social, le fait que l’ensemble des employés l’aient su n’aurait pas eu d’effet sur la caractérisation de cette infraction en particulier – quitte à ce que l’on s’interroge sur la complicité de ceux qui auraient délibérément fermé les yeux sur cette fraude.

    Mais s’il ne s’agit que d’une erreur matérielle de votre part, et que vous vouliez bien parler d’abus de confiance, alors en effet – comme je l’ai indiqué dans mon commentaire – la question de la connaissance que pouvait avoir la banque des agissements de Kerviel, et (surtout) de l’autorisation implicite qui aurait alors sous-tendue leur absence de réaction vis-à-vis de ses dépassements rendrait malaisé de caractériser l’abus de confiance.

    Mais il ne s’agit là que de l’une des facettes – même s’il s’agit de la plus visible probablement – de la question de savoir dans quel but la banque remettait-elle des fonds au prévenu.

    Je ne crois pas qu’il soit impératif d’en passer par la parfaite démonstration d’une pleine conscience des faits par la SG pour en arriver à la conclusion qu’elle confiait avant tout ses fonds à JK pour qu’il les fasse fructifier, à n’importe quel prix, avec une obligation de moyens et non de résultat.

    Commentaire par Fantômette — 09/07/2010 @ 11:29

  25. @ Fantômette : euh, de toutes façons, un salarié ne peut commettre un ABS, éventuellement une complicité d’ABS…

    au contraire, je dirais que le débat tourne plutôt autour du fait de savoir s’il avait ou non une obligation de moyens pour parvenir à cet objectif de faire fructifier.

    Commentaire par jalmad — 09/07/2010 @ 12:13

  26. Puisque j’ai la chance ici d’avoir d’éminents juristes, je me pose une question : quid de l’enrichissement personnel dans l’abus de confiance ? A-t-on beaucoup d’exemples de condamnation pour abus de confiance dans des affaires où le détournement par franchissement de limites autorisées n’avait pas pour objet de s’enrichir ? Même le parquet a admis que les bonus n’étaient pas le mobile, donc je m’interroge….

    Commentaire par laplumedaliocha — 10/07/2010 @ 09:26

  27. @ jalmad,

    Certes. Je taquine Augustissisime, mais je lui fais crédit d’avoir été l’auteur d’une simple erreur matérielle. On parle de cette affaire depuis suffisamment longtemps pour qu’il ait bien compris que le chef de prévention était celui de l’abus de confiance et non pas de l’abus de bien social, évidemment inenvisageable, comme vous le rappelez.

    @ Aliocha,

    Pour reprendre la formule d’un auteur, je vous répondrai que l’absence d’enrichissement personnel « est un moyen de défense dont la pertinence juridique est inversement proportionnelle au succès médiatique qui est le sien« .

    Le succès médiatique de la notion est d’ailleurs surtout notable dans les affaires politico-financières, où l’invocation de ce moyen est un classique incontournable.

    Pour ce qui est des atteintes à la propriété (les trois grandes classiques – les trois soeurs, dit-on – vol, escroquerie, abus de confiance), le principe a toujours été que leur répression n’est pas subordonnée à la réalisation d’un enrichissement personnel.

    (Si vous voulez vous hausser du col dans vos diners en ville, et faire valoir votre parcours de juriste qui parle le latin quasiment sans accent, vous pouvez parler d’animus lucri).

    Petit rappel de droit pénal général: une infraction se décompose classiquement en trois éléments: élément légal (la loi qui la définit et en fixe la répression), élément matériel (les agissements qui la caractérisent), et élément moral – ou intentionnel (l’état d’esprit de celui qui la commet).

    A propos de ce troisième élément, l’élément moral, il est enseigné (toujours très classiquement) qu’il ne se confond pas avec le mobile.

    L’espoir ou l’objectif d’un enrichissement personnel relève du mobile de l’infraction, et non pas de son élément moral.

    Dit plus simplement, ce qui est réprimé – au travers de la répression des atteintes à la propriété – ce n’est pas l’appât du gain, ou l’esprit de lucre, c’est l’irrespect démontré à l’égard de la propriété d’autrui.

    C’est évidemment politique et même idéologique. Le droit pénal est nécessairement le reflet assez net des valeurs qu’une société entend voire protéger en son sein. Le droit de propriété en fait notablement partie.

    Ensuite, est-ce qu’en pratique les atteintes à la propriété d’autrui se réalisent fréquemment sans intéressement du délinquant – non. Cela concerne plutôt une minorité d’affaires.

    Néanmoins, le principe d’indifférence du mobile en général et de celui-ci en particulier reste fermement ancré, me semble-t-il, à juste titre. Et l’on trouve quand même des exemples de jp concernant des abc sans enrichissement personnel de leur auteur (ce qui ne garantit pas, néanmoins, leur moralité).

    Le principe jurisprudentiel est le suivant : « l’acte de détournement résulte d’une utilisation à des fins étrangères à celles qui avaient été stipulées ».

    Ainsi, un arrêt de la Chambre Criminelle de 1996 a approuvé la condamnation d’une chambre des métiers pour abus de confiance alors que, disposant de subventions de la Région destinés à rembourser des frais exposés par les apprentis, elle en avait partiellement réaffecté une partie à d’autres projets.

    Dans un arrêt de 2000, cette même chambre a approuvé la condamnation d’un président de conseil général qui avait payer à l’ensemble de ses conseillers généraux et leurs épouses et d’autres un voyage à l’exposition universelle de Séville sur le budget de son département.

    Un autre arrêt intéressant, toujours en 2000, a approuvé la condamnation d’un greffier de TCom pour détournement de fonds au préjudice du BODACC et de l’INPI du fait que les fonds lui étaient confiés en vue de les remettre à ces organismes, et qu’il devait pouvoir les représenter à tout moment à compter de leur exigibilité, et alors qu’il n’était pas en mesure de le faire en l’état de la trésorerie de son greffe, même si, par la suite, existait une possibilité de régularisation. La Cour précise que le détournement est suffisamment caractérisé « par le caractère systématique du retard excessif érigé en pratique de fonctionnement« . Donc, là, non seulement le greffier ne s’était pas enrichi personnellement, a priori, mais à dire vrai, le détournement semble bien n’avoir été que temporaire (quoique sur une durée anormalement longue).

    Enfin, une petite jp footbalistique : « constitue le délit d’abus de confiance le fait, pour le président d’un club de football constitué en association, de détourner frauduleusement les fonds de ce club, qui lui avaient été remis à titre de mandat, pour effectuer des paiements de prestations fictives lors du transfert de joueurs, et pour rémunérer des intermédiaires chargés de missions secrètes et contraires à l’éthique sportive, afin de pouvoir acheter certains matchs ou corrompre des arbitres (Aix-en-Provence, 4 juin 1998). »

    Comme vous le voyez, l’absence d’enrichissement personnel peut ne pas être gage de moralité…

    L’absence d’enrichissement personnel pourra néanmoins être utilisé, si (et seulement si) le contexte de l’affaire s’y prête, pour obtenir éventuellement une peine moins lourde.

    Enfin, je terminerai sur une petite remarque, pour revenir sur l’affaire Kerviel : si l’enrichissement personnel avait été un élément constitutif de l’infraction d’abus de confiance, je crois que la caractérisation de cet élément n’aurait en réalité pas soulevé une immense difficulté en l’espèce compte tenu de l’existence de ce bonus, sollicité et négocié, par Kerviel.

    On peut pinailler sur les motifs profonds qui ont poussé Kerviel à la faute, mais s’il avait fallu raisonner en droit et en terme de matérialité des faits, je ne crois pas que la défense aurait pu aisément jouer cette corde-là.

    Commentaire par Fantômette — 11/07/2010 @ 16:56

  28. @ Fantômette : pas si sûre, s’agissant de votre analyse de l’enrichissement personnel pour Kerviel. Car le bonus négocié ne l’a pas été sur la base des montants détournés :
    1. parce que, d’une part, JK ne déclarait pas la totalité des montants qu’il engageait
    2. parce qu’au moment où ce famueux bonus a été négocié, la totalité des « détournements » (à les supposer comme tels) n’avait pas été effectué.

    Dans l’ORTC, les JI eux mêmes indiquent qu’il n’y a pas de lien de causalité certain entre ce bonus et les « détournements » ; il semble même que le Parquet a admis ce point. Or si l’enrichissement personnel était un élément constitutif, alors il faudrait nécessairement démontrer le lien de causalité entre cet enrichissement personnel et les détournements.

    Commentaire par jalmad — 12/07/2010 @ 09:18

  29. L’affaire Kerviel n’avait qu’un but, et elle l’a magnifiquement bien rempli.
    Eviter de se poser la question qui fâche:
    Où a passé le VRAI pognon qui a été remplacé par des valeurs bidons dans les banques du monde entier.
    Ce sont 2’000 milliards d’Euros qui ont disparu.
    Les banquiers « respectables » ont fabriqué et fourgué des leurres financiers à des gogos en les leurs faisant payer avec un argent attesté véridique. Ils sont maintenant démunis. L’argent est une valeur qui s’évapore???????????????
    C’est le seul vrai procès qui m’intéresse, et il ne se fera jamais autrement qu’au bout d’un fusil, et çà je le déplore (autant le manque de procès que le fusil).
    Merci pour votre abnégation à nous avoir fait vivre cette guignolade de très mauvais goût.
    Blutch.

    Commentaire par Blutch — 12/07/2010 @ 11:50

  30. Bonjour jalmad,

    L’ORTC reste très lapidaire sur cette question, ce qui est compréhensible, puisqu’elle ne l’examine que sous l’angle du mobile. Que le parquet la suive sur ce point ne mange pas de pain. Il en aurait évidemment été autrement s’il s’était agi de caractériser un élément constitutif.

    Si je me fie aux comptes-rendus des audiences, ce résultat de 55 millions d’euro n’est pas imputable qu’aux seules opérations « hors dépassement » de Kerviel. Cela a fait l’objet de questions lors de l’audience. Il semble que ce résultat a bien été le résultat de plusieurs activités, 42 millions étant a priori le résultat de ses activités régulières. La commission bancaire a souligné pour sa part qu’un résultat de 55 millions aurait du alerter la hiérarchie, et même le N+1 de Kerviel à l’audience a admis que ce résultat aurait mérité des investigations.

    Le résultat incluait bien le résultat des pratiques litigieuses de Kerviel, c’est l’impression que j’en retire du moins.

    Je suppose d’ailleurs que le refus par la SG de lui verser ce bonus est lié au fait qu’elle considérait que la totalité des gains de Kerviel sur cette période était entachée de fraude. Les gains ayant été obtenu illicitement (toujours aux yeux de son employeur), ils ne peuvent en aucun cas constituer l’assiette d’un quelconque bonus. S’il s’avérait possible de détacher clairement le résultat de 55 millions obtenu par Kerviel des opérations objet des poursuites, entre nous soit dit, je pense que Kerviel devrait envisager de réclamer le paiement de ce bonus.

    La question des conditions de négociation de ce bonus reste un des points qui m’intriguent.

    J’aurais aimé savoir si un tel bonus pour un tel résultat était cohérent par rapport au parcours de Kerviel, et par rapport aux autres traders. Et j’aurais bien aimé savoir également s’il existait une politique de la SG dans l’attribution de bonus, et pour quelle raison cette politique ouvrait la marge à des négociations susceptibles de faire varier le calcul du bonus du simple au double.

    Le résultat de 55 millions était supérieur à la somme des résultats obtenus par l’ensemble des traders de son desk, d’après ce qui a été dit à l’audience. C’était un très bon résultat, a admis Claire Dumas du bout des lèvres, même si elle a indiqué qu’il n’était pas exceptionnel. J’ai cru comprendre que Moussa Bakir (broker de la Fimat) avait pour sa part touché un million d’euros de bonus alors même que ses gains étaient largement le résultat des ses commissions sur les opérations de Kerviel. Kerviel, lui, ne demande « que » 600.000 €, chiffre que son employeur ramène à 300.000 €.

    Tout cela me semble incohérent – sauf à considérer que la SG, d’une certaine façon, entendait utiliser cette diminution de la demande initiale comme une sorte de rappel à l’ordre.

    Aliocha : Tout d’abord merci de m’avoir rappelé la notion de mobile, il serait temps visiblement que je rafraichisse mes lointains souvenirs de pénal. En ce qui concerne l’attribution des bonus, JK explique dans son livre qu’ils sont un peu discrétionnaires. Chaque trader doit s’évaluer lui-même et faire une proposition qu’il estime juste. Tout cela me semble relever du mécanisme classique de la négo, je demande 100 pour obtenir 60. Entre nous, c’est fou ce que, plus on s’éloigne des guichets bancaires pour monter vers le sommet, l’aristocratie, et plus le système devient approximatif. Pas de contrôle sur les nominaux, pas de limites, des dépassements tolérés, des milliards qui disparaissent ou apparaissent selon les jours, des bonus distribués à la louche et à la tête du client. Mon Dieu que ces gens sont drôles 😉

    Commentaire par Fantômette — 13/07/2010 @ 10:11

  31. Bonjour Aliocha,

    C’est évidemment drôle et instructif.

    Toujours pour ne parler que des bonus, le système d’attribution des bonus ne peut guère se permettre d’être totalement arbitraire. Je suppose qu’interrogé à ce sujet, n’importe quel trader – ou n’importe quel DRH du secteur bancaire – pourrait vous dire si tel bonus est plutôt haut, plutôt bas, plutôt étonnamment haut ou plutôt étonnamment bas, ou correct – compte tenu d’un résultat obtenu.

    Quand bien même aucune équation ne figurerait nulle part (aucun strict ratio gain/bonus) ce qui se conçoit, dans les faits, si l’on analysait la politique de rémunération de la société générale sur une période donnée, mettons 2002/2007, le montant total des résultats par desk et par trader, au regard du montant total des bonus, toujours par desk et par trader, je pense qu’il pourrait être démontré qu’une grille s’est de facto mise en place qui permet à chacun de se situer, de savoir ce qu’il peut demander et ce qu’il peut espérer obtenir.

    Dans les faits, toujours, il y a fort à parier que lors des négociations, le drh (ou qui que ce soit qui va représenter l’employeur dans le cadre de cette discussion) va également faire appel à des éléments objectifs pour diminuer – plus ou moins – le montant demandé par son salarié (une attitude peu corporate, un comportement insolent, des retards un peu trop nombreux… voire certaines libertés prises avec les règles de l’art). Ce système doit forcément être au moins un peu rationnel parce qu’il doit être au moins un peu prévisible : il s’agit d’attirer et retenir les meilleurs éléments.

    Il existe donc forcément l’équivalent d’une politique d’attribution des bonus. Le fait qu’elle demeure informulée ne signifie pas qu’elle soit informulable. Le fait que ce point demeure dans le flou, aussi bien dans le discours de Kerviel que dans celui de la SG m’intrigue.

    Aliocha : Figurez-vous, chère Fantômette, qu’il est un lieu où l’argent est particulièrement tabou, c’est dans la…..banque. C’était intéressant d’observer d’ailleurs à quel point le mot a été peu prononcé durant tout le procès. Ceci pourrait vous aider, ainsi que cela.

    Commentaire par Fantômette — 13/07/2010 @ 12:59

  32. Arf!

    Merci pour les liens, Aliocha.

    Je regrette un peu que l’instruction n’ait pas d’avantage creusé cette piste. Cela aurait permis de disposer de données plus fiables (ceci dit sans vouloir offenser vos confrères de Libé). La liste de Libération n’étant composée que d’une douzaine de noms, et de personnes occupant des postes aussi différents que secrétaire et chef de desk, il faut l’analyser avec prudence.

    Commentaire par Fantômette — 14/07/2010 @ 16:50

  33. La parole du président nous coince.

    Dans un cabinet de psy (imaginaire) arrive un patient qui raconte que son père un jour, alors qu’il était chef de la police, en pleine campagne électorale, a arrêté un dangereux bandit corse ….(silence du psy) … il est ensuite monté sur une chaise et il a clamé sa joie : « c’est moi que je, a-t-il dit en substance, et il a ajouté, en montrant C., il a tué un homme ».

    Le psy consulte la presse de l’époque, s’aperçoit que C a été, par la suite, jugé coupable mais que depuis, le procès, comme dans un mauvais rêve, ne cesse d’être cassé et rouvert. Compulsivement.

    À l’origine, il y a ce que dit le père du patient : « il a tué un homme », c’est là pour le « sujet », parole de vérité, parole fondatrice et qu’il est impossible de déjuger. Les juges chargés de juger C ne peuvent pas le condamner parce qu’il est « déjà » coupable : le procès part en quenouille et le système judiciaire s’effondre sur lui-même dans, ce qu’on appelle, une parodie de justice.

    La presse américaine « doit » destituer Nixon et « doit » faire avouer à Clinton son mensonge. La presse américaine parvient à « comprendre » que le milieu vital d’une démocratie, c’est la vérité, que c’est le rôle de l’autorité de la porter, de la garantir, qu’il n’y a pas d’autre alternative lorsque le représentant de cette autorité manque à sa parole, manque à sa place, que de le destituer. La perversion consiste à croire que l’autorité repose sur la force alors qu’elle ne tient qu’à la vérité. Je m’en remets à mon père, non parce qu’il est fort, mais parce qu’il ne ment pas. Je peux mentir, parce que lui ne ment pas.

    La vérité est une condition. Sans elle pas de parole possible. L’autorité s’effondre chaque fois que la confiance dans la parole est perdue. Il faut que « l’usurpateur » soit convaincu de mensonge, ou bien qu’il avoue publiquement son mensonge : seule la loi peut annuler la loi.

    Tant que le père de notre patient ne reconnaitra pas lui-même son erreur, sa faute, son manquement, notre patient en portera le poids comme une faille à cacher (la presse qui n’a pas réagi comme il aurait fallu, au moment des faits, couvre ce manquement et celui du chef de la police, par un flux d’informations qui nous laissent un goût amer : c’est ce qu’on appelle un silence assourdissant).

    Il faut une presse libre qui morde et ne lâche rien. Sinon on glisse dans une dictature soft où la force justifie tout.

    Commentaire par bou — 15/07/2010 @ 09:43


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