La Plume d'Aliocha

15/06/2010

Affaire Kerviel : les larmes d’une amie

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 08:21

Palais de justice, 14 juin, 9h30, 5ème jour du procès de Jérôme Kerviel.

Sur les bancs du public comme des journalistes, les rangs se sont un peu éclaircis.  Comme si la vague de curiosité initiale refluait doucement. Trop technique, sans doute. Les acteurs du procès en revanche sont au complet.  Debout devant le micro, une jeune femme est interrogée par le président. Il s’agit de Valérie Lesueur, déontologue à la Société Générale à l’époque des faits, et amie du trader.  Kerviel n’avait jusqu’ici qu’un nom, il a désormais un prénom, Jérôme.  Ainsi l’humain se fraye-t-il péniblement une place dans un procès terriblement asséché par la technique.   En réponse à une question du président, elle indique n’avoir jamais eu de problème avec Jérôme Kerviel qu’elle a cotoyé professionnellement durant six ans entre 2001 et 2007 et qui est devenu un ami au point d’être le témoin de son mariage avec un autre collaborateur de la Société Générale.  Le président évoque ensuite un incident survenu le 18 janvier 2008, date à laquelle la Société Générale découvre l’affaire Kerviel . Elle raconte : « le matin du 18 janvier, je suis arrivée au bureau, il était ouvert, de même que le placard contenant les dossiers des traders ». En principe, la pièce comme le meuble auraient du être fermés à clef, l’affaire ainsi prend une dimension inattendue, façon Mystère de la Chambre jaune. « Rien ne manquait, nous avons signalé l’incident ». On apprendra au cours des débats que la banque a prévenu la police, laquelle est venue enquêter. Elle reprend son récit, « ce matin-là, j’ai trouvé Jérôme très tendu, très fatigué, nous avons parlé de choses et d’autres, comme des amis. Il travaillait toujours beaucoup, donc il était souvent fatigué, mais ces derniers jours peut-être un peu plus ».  Elle n’aura plus de nouvelles jusqu’au 23 janvier, date à laquelle elle reçoit un sms de Kerviel dans lequel celui-ci lui demande de l’oublier. « Je pense que c’était pour me protéger. Après tant d’années d’amitié, j’avais du mal à comprendre ».

 » Vous avez déclaré : je ne comprends pas qu’il ait fait ça » intervient le procureur, « qu’est-ce que vous ne comprenez pas exactement ? » « J’ai du mal à imaginer qu’il ait pu faire ce qu’on lui reproche » explique Valérie Lesueur, et d’ajouter à regret, « maintenant, les faits sont là… ».

« Vous avez également indiqué qu’il ne s’entendait pas avec ses supérieurs ? » Valérie Lesueur confirme :  « Il se sentait sous estimé en effet et il pensait qu’il ne gagnait pas ce qu’il méritait.

Risque de collusion

« Jérôme Kerviel soutient que tout le monde se parlait et que la banque ne pouvait pas ne pas savoir ce qu’il faisait. Saviez-vous qu’il prenait des positions de plusieurs milliards d’euros. Le saviez-vous ? Kerviel vous en avait-il parlé, en avait-il parlé à d’autres personnes ? » interroge encore le parquet. Sacré pierre dans le jardin de la défense. La jeune femme ne se démonte pas : « peut-être les traders en parlaient-ils entre eux, mais je ne travaillais pas dans leur salle. Je n’en avais jamais entendu parler, d’ailleurs j’ai encore du mal à comprendre que n’importe quelle personne puisse prendre de telles positions ». Interrogeant à son tour le témoin, Jean Veil obtient de Valérie Lesueur la confirmation que Jérôme Kerviel avait bien reçu à son arrivée la charte de déontologie et tous les documents remis aux traders pour guider leur conduite, et qu’il avait aussi suivi plusieurs formations, notamment aux risques. C’est désormais au tour d’Olivier Metzner qui va insister sur l’incident du 18 janvier. « La clef de l’armoire était par terre, ce n’était pas la vôtre mais celle qui était habituellement cachée dans un pot dans votre bureau. Qui connaissait l’emplacement de cette clef ? » Le témoin répond : « Le service de déontologie ». « Il n’y avait aucune raison que cette clef se retrouve par terre ? » insiste l’avocat. « La personne a dû être dérangée », suppose Valérie Lesueur, « Jérôme Kerviel savait-il où était cette clef ?  » demande encore l’avocat. « Non, je ne me vois pas dire à Jérôme que je cachais une clef d’armoire dans un pot de fleurs séchées ». Etrange coïncidence que ce cambriolage le jour même de la découverte des positions du trader, souligne Olivier Metzner à l’attention du tribunal sans qu’on sache plus précisément où il veut en venir. La jeune femme soudain se met à pleurer, on lui tend un peu d’eau. Olivier Metzner revient ensuite à la charge sur l’une des questions essentielles du procès : la banque savait-elle ?  On apprend qu’il ne peut y avoir d’opération sans contrepartie, sauf à la passer provisoirement en pending, autrement dit dans une catégorie d’attente, le temps que le dossier soit créé. « Que pensez-vous d’opérations restées trois semaines en pending ? » interroge Metzner . « Ca me surprend, je n’étais pas au courant que c’était possible » répond le témoin. Une nouvelle fois le parquet va embarrasser sérieusement la défense :  » Si Jérôme Jerviel n’avait rien à se reprocher, pourquoi à votre avis voulait-il vous protéger ? » La jeune femme rétorque qu’elle n’est pas dans sa tête, le président invite Kerviel à répondre : « on m’avait dit de n’entrer en contact avec personne, je ne voulais pas qu’on puisse l’accuser de collusion ». Ainsi va le procès, il oscille d’un côté puis de l’autre, l’accusation marque un point, la défense en arrache un autre. Une certitude est mise à mal, une autre surgit qui le sera aussi un peu plus tard. Comme à cet instant où la représentante de la banque se lève pour préciser que les traders ne peuvent modifier ni les produits, ni les prix de la base référentielle et que le trader quelques instants après corrige : « Si. Nous y avions accès ». C’est la parole de l’un contre celle de l’autre.

Le président donne congé à la jeune femme, non sans avoir observé avec une bienveillante compassion que le rôle de témoin dans un procès est décidément difficile.

« Malhonnête, déloyal et tricheur »

Entre Christophe Mianné, salarié de la Société Générale, ancien supérieur hiérachique de Jérôme Kerviel. L’ambiance des débats change du tout au tout. A l’évidence, cet homme là n’est pas un ami de Kerviel. D’emblée, il pose le décor. Il dirigeait un département de 1400 personnes qui avait pour objectif un chiffre d’affaires annuel de 3 milliards d’euros.L’information n’est pas anodine, elle vise à démontrer que le service de trading de la banque avait des ambitions « modestes », en tout cas sans commune mesure avec les milliards en cause dans cette affaire.  » On attend de notre service de la régularité et pas de pertes. D’ailleurs, je faisais plusieurs speech par an pour insister sur ce point. Le week-end où j’ai rencontré Jérôme Kerviel, il a raconté  qu’il avait gagné 1,4 milliards tout seul et qu’il avait inventé une martingale. Trois éléments m’ont frappé. D’abord son refus absolu d’aider la banque. Il est 2 heures du matin, toute l’équipe  est crevée et il répond « j’ai fait 1,4 milliards », c’est tout. Ensuite son déni de la réalité, il occulte complètement ses pertes. Enfin,  dès le vendredi il sait qu’il va être découvert et la seule chose qu’il fait c’est augmenter sa position, il fonce dans le mur et il accélère, c’est criminel ». Christophe Minanné profite de l’occasion  pour affirmer « solennellement » qu’il n’a jamais eu connaissance des positions prises,  et pour cause, « 1 milliard c’est inhumain, j’aurais eu une attaque cardiaque ». Puis il insiste, « la hiérarchie ne savait pas, tout le monde était dévasté, anéanti. J’ai vu beaucoup d’yeux rouges et de pleurs lors de ce week-end, cela ne pouvait pas être du cinéma. D’ailleurs, il n’existe aucune trace écrite du contraire ». Avant de conclure, d’une voix blanche, « quand on entre à la SG on signe une charte selon laquelle on s’engage à être loyal, transparent et à respecter les limites, il a été malhonnête, déloyal, non transparent et tricheur ».

« Nous n’avons pas été assez vigilants »

« Comment expliquez-vous que vous n’étiez pas au courant ? » interroge le président. « Les opérations étaient masquées » répond Christophe Mianné, nous n’avons pas été assez vigilants, avoue-t-il, mais ça n’excuse pas des pratiques qui ont voulu mettre dans le mur 150 000 salariés ». Comme Jean-Pierre Mustier, il est en colère, mais comme lui aussi, il prend soin de mettre en avant l’aspect humain et la peur que Kerviel ne se suicide, non sans insister parallèlement sur le fait que le trader a mis en danger l’emploi  de 150 000 personnes. Il faut dire que si Jérôme Kerviel doit lutter contre un mastodonte financier avec pour seule aide des témoins qui ont été ou sont encore salariés de son adversaire, la Société Générale n’a pas une position très facile. En cette période de crise, les banques n’ont pas bonne presse, Kerviel passe aux yeux du public pour une sorte de Robin des Bois et surtout, la banque est coincée dans une posture délicate, soit elle savait et elle est responsable des pertes, soit elle ne savait pas, mais alors cela pose de sérieuses questions sur son fonctionnement. Quelques minutes avant la fin de l’audience, Olivier Metzner sort une petite bombe, l’enregistrement d’une conversation entre un trader de la SG et un collègue de BNP le 24 janvier, autrement dit le jour de l’annonce des pertes au marché. Le trader de la BNP évoque spontanément le nom de Kerviel alors que celui-ci, selon la défense, n’avait pas encore été révélé à la presse.  Si c’est le cas, cela démontre alors que les activités de Kerviel étaient connues, si ce n’est de la banque elle-même, au moins de la concurrence…

NB : L’audience s’est poursuivie l’après-midi, je ne pouvais pas y assister mais ce n’est pas très grave car Pascale Robert Diard, elle, y était ! La suite est dans Le monde bien sûr, mais vous trouverez également sur son blog de précieuses informations en complément.

Publicités

4 commentaires »

  1. Excellente couverture de ce procès chère Aliocha. J’espère vous croiser – en tout bien tout anonymat, s’entend – à l’audience dès que j’aurai l’occasion de libérer une demi-journée.

    Commentaire par Mike — 15/06/2010 @ 11:40

  2. Ouf ! je craignais de ne plus vous voir suivre ce procès. Continuez de nous tenir au courant.

    Commentaire par Barbara — 15/06/2010 @ 14:26

  3. C’était passionnant comme séance, et tu le racontes très bien. Par contre c’est Valérie Rolland, pas Lesueur.

    Aliocha : nous avons tous les deux raisons, elle s’appelle Lesueur-Rolland.

    Commentaire par Quentin — 15/06/2010 @ 20:02

  4. […] offrit dès le premier jour sa représentante, Claire Dumas,  brillamment relayée ensuite par la splendide indignation de Jean-Pierre Mustier. D’où le sentiment de tourner en rond, depuis le départ. Les 2,2 […]

    Ping par Affaire Kerviel : une terrifiante ignorance « La Plume d'Aliocha — 22/06/2010 @ 00:48


RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :