La Plume d'Aliocha

26/06/2010

L’étrange créature d’un système devenu fou

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 15:28

Vendredi 25 juin, 9h30, salle des criées du Palais de justice. C’est le dernier jour du procès Kerviel. L’heure est venue d’entendre les plaidoiries de la défense.

Comme il fallait s’y attendre, la salle est bondée. Sur les bancs de la presse, des habitués mais aussi de nouvelles têtes. Certains visiblement ne se sont déplacés que pour le final. Dans les esprits résonnent encore les mots terribles du parquet prononcés la veille lors des réquisitions et l’on se demande comment la défense va bien pouvoir corriger le portrait désastreux qui a été brossé de Jérôme Kerviel. Ma voisine est inquiète. « Ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas le condamner, ce serait trop injuste » lance-t-elle dans un cri du coeur. Je baisse les yeux, de peur qu’elle ne lise dans mon regard un pronostic bien sombre. Du côté des journalistes police-justice, les faits sont là, il n’y a pas à tergiverser. Chez les journalistes économiques en revanche, à de rares exceptions près,  on éprouve un plaisir évident à avoir pu, grâce à cette affaire, fouiller les entrailles de la banque. Voilà qui nous change de la communication officielle. On sait aussi que ce qui se joue là, c’est le procès de la crise et de la folie du système. Mais on ne l’écrira pas, question d’auto-censure pour les uns, d’allégeance aveugle pour les autres.

Le technicien et le tacticien

Ils seront deux à prendre la parole. Le maître et son élève, le tacticien et le technicien. Le maître, c’est Olivier Metzner. Comme Jérôme Kerviel, c’est un provincial monté à Paris, comme lui aussi, c’est un bucheur acharné,  c’est peut-être ces parcours similaires qui ont amené leurs chemins à se croiser. Toujours est-il qu’Olivier Metzner a surgi dans le dossier sur le tard, à l’issue d’une valse d’avocats qui, pour la plupart, semblaient plus soucieux d’attirer sur eux les projecteurs que de défendre leur client. Malheur à celui qui n’a pas les moyens de payer son avocat…L’élève, c’est Nicolas Huc-Morel, le jeune associé d’Olivier Metzner. Celui-là est l’homme des listings, des disques durs, de la base Eliot, des warrants à barrière désactivante, de la trésorerie, des futures, bref, de tous les éléments techniques qu’il a fallu débrouiller dans cette affaire pour y voir clair. S’il n’est intervenu que discrètement tout au long des débats, à chaque fois il a fait trébucher la partie civile sur ses propres contradictions techniques. Nicolas Huc-Morel s’avance à la barre, pose son dossier sur le pupitre. « Il n’existe pas de mystère Kerviel, si ce n’est l’histoire d’un jeune homme passionné de finance qui sera projeté dans une salle de Front office, d’un jeune homme qui n’a qu’un seul objectif en se levant et en se couchant, celui de faire gagner de l’argent à sa banque ». Pour lui, le vrai mystère dans cette affaire, ce n’est pas Kerviel mais la banque. Durant plus d’une heure, projection de pièces à l’appui, l’avocat va démonter pierre par pierre, méticuleusement, la thèse du génial fraudeur qui serait parvenu à déjouer les systèmes et à tromper la vigilance de sa hiérarchie. De sa voix douce, il aligne avec application les chiffres des positions, des gains et des pertes, ces chiffres si phénoménaux qu’il n’est pas possible qu’ils aient échappé aux supérieurs du trader. C’est d’autant moins crédible qu’il n’y a pas que les prises de position et le résultat qui ne pouvaient être ignorés. Il y a aussi tous les frais qui les entourent,  les écarts de méthode, les appels de marge, les intérêts débiteurs.  La banque a payé jusqu’à 2,2 milliards d’euros d’appel de marge et elle n’a rien vu ? « De qui se moque-t-on ? », lance l’avocat qui soudain s’enflamme. Et puisque chacun dans cette affaire y est allé de son image, il propose la sienne. « J’imagine Cordelle et Rouyere (respectivement N+1 et N+2 de Jérôme Kerviel) patrons d’une société de transport. Ils embauchent un jeune salarié et lui montrent sur le parking un semi-remorque, une camionette et une belle voiture de sport. Et puis ils lui donnent les clefs de la voiture. La première fois, il fait Paris-Nice en 7 heures, la deuxième en 6 heures, les patrons sont ravis. La troisième fois en 2h30, on le félicite, en considérant que, bien sûr, il sait qu’il doit respecter les limitations de vitesse,  c’est évident. Et puis un jour on extrait le pilote de sa voiture, on la confie a un autre, bon aussi mais qui ne connait pas le véhicule, et c’est l’accident ». L’accident auquel il fait allusion, c’est le débouclage par un autre tarder de la position de 50 milliards d’euros.

Le rouge du fleuron, le noir de la spéculation

Après une brève suspension, Olivier Metzner entre en piste. Il se lève mais reste derrière la table de la défense et commence sa plaidoirie sans micro. Des bancs des journalistes s’élève un bruyant et péremptoire « on n’entend pas ! ». « Peu importe » rétorque Metzner cinglant, « je plaiderai ici ». La salle fait silence, l’avocat hausse la voix, on l’entendra finalement très bien. « Est-ce que l’un d’entre vous n’a pas vu quand l’autre prenait des notes ou regardait l’écran de son ordinateur ? »,lance le défenseur aux membres du tribunal. « Eh bien à la Société Générale,  sur un plateau moins grand que cette salle et qui ne compte que 17 personnes, on ne voit rien. On a des ordinateurs, mais on ne voit rien non plus. Il suffit pourtant de cliquer, mais on ne sait pas le faire, ou on ne veut pas ». Tout au long du procès on n’a eu de cesse de se demander qui était Kerviel. Pour le savoir, ne faut-il pas aller chercher du côté de celui qui l’a formé ? Metzner dévoile à cet instant ce qui constituera l’axe majeur de sa défense : Jérôme Kerviel n’est rien d’autre que la créature de la banque. C’est elle qui l’a formé, ou plutôt déformé. Dès lors, c’est à cette question qu’il convient de répondre  : qui est la Société Générale ? On se doute à cet instant que la réponse que va apporter l’avocat sera à la mesure du portrait qu’on dressé successivement de son client la Société Générale puis le parquet. C’est une banque à double face, à l’image de son logo. D’un côté le fleuron de son secteur, rouge flamboyant. De l’autre, une banque commerciale devenue, pour reprendre le mot de Jean Peyrelvade, une « banque casino ». C’est le noir.

Sur sa chaise, Jérôme Kerviel est assis les bras croisés,  le visage grave. Il ne prend plus de notes, à quoi cela servirait-il ? Tout au plus tourne-t-il parfois légèrement la tête vers les bancs de la presse comme s’il tentait de deviner l’effet que produisent ses avocats sur ces journalistes qui l’ont tellement égratigné au début de l’affaire, dont il a si souvent dénoncé l’ignorance ou la déloyauté, mais auprès desquels néanmoins il n’a jamais cessé, poussé par ses conseils, de plaider sa cause. Ces journalistes que la Société Générale trouvait pour sa part tellement acquis au jeune et beau trader jetant à terre la méchante banque qu’elle n’a guère communiqué jusqu’au procès, estimant la bataille trop inégale. Un journaliste n’est jamais assez bienveillant aux yeux de celui dont il parle, il l’est toujours trop, du point de vue du camp adverse…

Prudente la Société Générale ?

La banque se décrit comme prudente ? Olivier Metzner évoque, dans un tir nourri, les pertes sur les subprime de 2,2 milliards, puis les 11 milliards qu’a failli lui coûter la débâcle d’AIG, sans compter les 35 milliards d’actifs pourris logés dans IEC, la bad bank, ou encore le cas de SGAM AI.  Et l’on voudrait faire croire que c’est Jérôme Kerviel qui l’a menée au bord de la faillite ? Une faillite dont l’avocat au demeurant souligne qu’elle n’est pas argumentée. La position de 50 milliards dès lors prend une toute autre dimension. De même que la perte de 4,9 milliards qu’Olivier Metzner conteste. Le soir du 18 janvier 2008, c’est-à-dire le dernier jour où Jérôme Kerviel a travaillé pour la Société Générale, sa position enregistrait une perte latente 2,7 milliards, mais il disposait par ailleurs de 1,4 milliards en trésorerie, le produit de ses gains de 2007. Résultat, la perte à ce moment là s’élevait à 1,3 milliard. Ce n’est qu’au moment du débouclage, opération sur laquelle l’avocat regrette de n’avoir aucune information, que la perte atteindra 4,9 milliards, éclipsant opportunément au passage celle de 2,2 milliards sur les subprime annoncée le même jour au marché. On attendait l’effet d’audience, il surgit sous la forme d’une circulaire datant de 2001 et destinée aux salariés de la banque. Une véritable gourmandise pour l’avocat qui en lit des passages avec délectation. Il s’agit d’une liste de recommandations sur la manière de répondre en cas d’interrogatoire par la justice, parmi lesquelles on peut lire en substance cette consigne : noyez les informations sous la technique. On ne saurait mieux résumer le sentiment au terme de ces trois semaines de procès. Reste la discussion juridique du dossier. L’avocat plaide non coupable pour le faux, l’usage de faux et l’abus de confiance, jurisprudence à l’appui. Comment prétendre au franchissement de limite quand il n’existe aucune limite écrite, aucun verrou sur l’automate de trading et que les dépassements répétés sur une longue période des prétendues limites n’ont jamais suscité aucune réaction ? Om est le faux dès lors que les mails incriminés n’ont pas servi à créer des droits mais à fournir des explications a posteriori ? Il plaide coupable en revanche pour l’introduction frauduleuse de données dans le système informatique. Le délit est purement mécanique et donc difficilement contestable.  Et Metzner de conclure sobrement, citant Galbraith :  « quand tout le monde gagne, personne ne voit. Quand tout le monde perd, il faut un coupable, un seul ».

Le président appelle Jérôme Kerviel à la barre. Le jeune trader se lève et s’approche du micro. « Avez-vous quelque chose à ajouter Monsieur Kerviel ? ». Chacun suspend son souffle. On redoute qu’il ne s’obstine dans son discours de breton buté, on espère que la glace enfin se brise.  « Non, je n’ai rien à ajouter ».

La décision sera rendue le 5 octobre.

Je quitte la salle avec un étrange vague à l’âme. Le même que l’on ressent en tournant la dernière page d’un livre.  Mais aussi avec une conviction. Cette affaire est emblématique d’un système qu’il est urgent de corriger.

25/06/2010

Pas de circonstances atténuantes pour Kerviel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 08:35

Palais de justice, jeudi 24 juin 10 heures. C’est le jour du réquisitoire.

Philippe Bourion, l’assistant du procureur, a pris la parole en premier. Il frappe, à coup de métaphores qui sonnent juste. Comment la défense peut-elle justifier les franchissements de limite par les absences de contrôles ? C’est comme si un cambrioleur disait à sa victime :  vous ne pouvez pas vous plaindre que je vous vole puisque vous n’avez qu’un caniche pour vous défendre, il fallait prendre un vrai chien de garde. La fraude ? C’est un job à plein temps pour le trader aux yeux du procureur qui n’hésite pas, bien que Kerviel ne soit pas poursuivi pour escroquerie, à pousser la comparaison sur ce terrain là. La préoccupation fondamentale de l’escroc, c’est de convaincre, explique-t-il, c’est dans ses tripes, c’est une floraison permanente, une faculté hors du commun de travestir la réalité, l’escroc ne peut s’arrêter dans cette jouissance de la conviction ! Revenant ensuite sur les conclusions du psychologue  qui a trouvé Jérôme Kerviel intelligent et équilibré, Philippe Bourion note qu’il faut encore se prêter à l’exercice avec sincérité pour que les conclusions en soient crédibles. Celui-là aussi, Kerviel l’aurait trompé. La preuve, le psychologue a observé que le trader avait pu être encouragé par l’absence de contrôle. « Mais Kerviel a précisément passé son temps à déjouer les contrôles ! » s’exclame-t-il. A l’évidence pour le parquet, il n’y a pas dans ce dossier l’ombre d’une circonstance atténuante. Mais il subsiste en revanche une inconnue, pourquoi Jérôme Kerviel a-t-il fait cela ?L’espoir d’un bonus ? Philippe Bourion n’y croit pas. En franchissant les limites, Jérôme Kerviel savait qu’il  risquait le licenciement, et donc de perdre son bonus. Devenir une star ? Pas davantage même s’il l’est devenu, d’une bien terrible façon. Détruire la banque ? Il n’y a rien dans le dossier qui le laisse penser. Le procureur ne croit même pas qu’il ait voulu démontrer aux polytechniciens avec lesquels il travaillait qu’il était plus malin qu’eux. Non, l’explication est sans doute ailleurs : « je crois qu’il s’agit d’une variante financière de ce bovarysme si dramatiquement répandu dans notre société qui pousse à estimer qu’on mérite une autre vie ».

Portrait d’un trader sans scrupules

Après quelques minutes de suspension, c’est au tour du procureur, Jean-Michel Aldebert de prendre la parole. On le croirait tout droit sorti d’un dessin de Daumier, cet homme mince au profil sec d’oiseau de proie.  Durant tout le procès, chacune de ses interventions a ramené les débats sur la faute de Kerviel, entravant la défense dans sa démonstration des faiblesses de la banque et de sa connaissance supposée des faits. Dès lors, chacun sait dans la salle qu’il ne va faire aucun cadeau au trader. La seule question qui se pose, c’est quelle peine il va exiger.  D’entrée de jeu, il frappe au coeur de la stratégie de la défense, évoque les écrans de fumée que celle-ci a diffusés, pour mieux les dissiper en exposant froidement les éléments des différentes infractions reprochées, l’intrusion de fausses données, le faux et usage de faux, l’abus de confiance enfin qui, selon lui, n’a jamais si bien porté son nom. Elles sont toutes constituées. Et pour en convaincre le tribunal, il détaille les techniques en les chiffrant, 947 saisies et annulations d’opérations fictives, 115 opérations d’achat-vente pour masquer son résultat figé, 9 provisions passées pour annuler le résultat des opérations frauduleuses.Puis il évoque les positions folles, 15 millions en 2005, 30 milliards en 2007, 49 milliards en 2008. Des risques 25 000 fois supérieurs aux risques moyens pris par la banque. La défense a voulu faire dérailler le procès ? Il le remet sur ses rails : le trader sans scrupule est allé dans la stratosphère ou l’inhumanité, dès lors il n’a pas empêché la banque de voir, mais de comprendre. L’argument est infiniment habile…la banque n’était ni complice, ni d’une ignorance coupable, elle a vu, mais on a tout fait pour qu’elle ne comprenne pas ce qu’elle voyait.Et pour cause, elle avait affaire à un homme surentrainé qui a joué avec des outils simples et détectables mais de manière sournoise. Les annulations auraient du attirer l’attention ? Allons donc, on en dénombrait 31 000 au mois de janvier 2008 rien que sur les dérivés action. Tout le monde savait au desk Delta One ce que faisait réellement Kerviel ? Assurément non, il est impossible de contrôler toutes les opérations d’un seul trader toute une journée, question de bon sens. Ce fameux bon sens qu’Olivier Metzner a invoqué durant tous les débats contre les mirages de la technique et qu’à cet instant le parquet ramène dans son camp. Les montants faramineux auraient dû attirer l’attention ? Mais la commission bancaire elle-même relève que les flux de trésorerie étaient centralisés et noyés dans la masse.

Le mystère Kerviel sera-t-il enfin levé ?

Jérôme Kerviel, costume sombre et chemise rose, a laissé tomber la cravate. Il prend des notes,  esquisse parfois un sourire, ou bien hausse les sourcils. A le voir ainsi, on se demande s’il sortira un jour de cette attitude impassible. Il faut au choix beaucoup de nerfs ou d’inconscience pour « jouer » 50 milliards. Mais il en faut sans doute autant pour prendre ainsi froidement des notes lorsqu’on vous présente un miroir aussi sombre de ce que vous êtes. Qui saurait dire à ce stade ce que dissimule cette apparence ? Un excès d’assurance ? La certitude d’avoir raison et d’être en mesure de le démontrer lors des plaidoiries ? Un esprit combatif hors normes ? Une exceptionnelle maîtrise de soi ou bien une terrifiante inconscience ? Ce matin, la parole sera à ses avocats, puis Jérôme Kerviel aura une dernière fois l’occasion de dire quelques mots. Beaucoup de choses pourraient se jouer sur ces ultimes paroles. Car le « mystère » Kerviel jusqu’ici semble avoir joué en sa défaveur. Personne n’est parvenu à lui faire tomber le masque. Il est possible que cette attitude soit le seul moyen qu’il ait trouvé de ne pas s’effondrer. Car il est seul, seul face à l’une des plus grandes banques du monde qui lui réclame 4,9 milliards de dommages et intérêts, au tribunal qui peut décider de l’envoyer en prison, aux dizaines de journalistes qui l’observent, aux 160 000 salariés de la Société Générale, aux actionnaires, à la communauté financière du monde entier qui se demande ce que la justice française va faire de l’homme qui a fait perdre 5 milliards à sa banque. Tout le monde attend qu’il mette enfin un genou à terre, mais le fera-t-il ? Le peut-il seulement ?

Le procureur arrive au terme de son réquisitoire. « Votre tribunal jugera Jérôme Kerviel pour ce qu’il est, un menteur, un tricheur, une manipulateur ». Les mots claquent, sans pitié. Il évoque le « traumatisme planétaire » suscité par l’affaire, avant de conclure : les banques étrangères scrutent votre décision à venir, le système bancaire, par le crédit, permet de créer de la richesse et de l’emploi. Il en va de l’ordre public, économique et financier.

Quatre ans ferme

L’instant est venu pour lui de présenter au trader le plus célèbre du monde, le montant de la facture. La facture pour les 4,9 milliards envolés, pour la confiance trahie, pour les 150 000 salariés qui ont failli être au chômage, pour le mensonge, la manipulation, la triche. Pour l’exemple aussi. Et c’est dans un silence total qu’il conclut : « Je requiers à l’encontre de Jérôme Kerviel la peine de 5 ans d’emprisonnement dont 4 ans ferme ».

23/06/2010

Affaire Kerviel, le dernier acte

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:31

Salle des criées, mardi 22 juin, 15 heures.

Les bancs de la presse sont bondés, tandis qu’une excitation inhabituelle règne dans la salle des pas perdus. On attend une « guest star », le président de la banque en personne, Daniel Bouton. Du coup personne n’écoute vraiment l’exposé du professeur Bertrand Jacquillat. Crinière blanche, teint halé de propriétaire de yacht, l’homme affiche une belle assurance et s’exprime  avec une voix de tribun. Il mesure ses effets, s’adresse à son public qui ne se réduit visiblement pas au seul tribunal, raconte Schumpeter, et s’étend sur la querelle d’économistes relative au rôle de la banque dans la société et à son organisation idéale. Faut-il séparer ou non la banque d’investissement du reste ? Dans les rangs de la presse, on écoute d’une oreille distraite, quoique la question soit pertinente et l’enseignant plutôt agréable à entendre. Mais ainsi vont les procès médiatiques, il y a toujours un moment où ils se transforment en spectacle, où l’on est tenté de se détacher du fond pour guetter l’incident, le témoin star, la formule savoureuse.

Le président annonce une pause d’une demi-heure avant la rencontre ultime entre Kerviel et son ancien patron.

« Il est terrible, le statut de bête curieuse »

La salle se vide. Comme à son habitude, Kerviel, encadré cette fois de 5 gendarmes, s’en va fumer sur les marches du palais. Il tire quelques bouffées puis s’éclipse. Si les jours précédents la horde de photographes et de caméramans l’avait laissé en paix et s’il n’avait plus eu à supporter que la curiosité d’une poignée de touristes sortant de la Sainte Chapelle, cet après-midi là, la meute guette et le trader déclare forfait. L’atmosphère est lourde, électrique. Je mesure à cet instant la raison pour laquelle on traite parfois les journalistes de chacals. Nous n’y sommes pour rien, mais il est vrai que l’effet de groupe est pesant, nous sommes des dizaines à l’observer, à le guetter, pour saisir un geste, une expression. Aucun de nous ne lui veut du mal, certains penchent de son côté, d’autres non, mais les opinions restent en tout état de cause modérées. Il n’empêche.  Il est terrible, le statut de bête curieuse, quelque soit le poids de la faute commise.

Retour dans la salle. On envoie chercher le témoin. Daniel Bouton entre, s’approche de la barre puis s’assoit, le président lui demande de se relever et de prêter serment. « Je vous dirai toute la vérité Monsieur le Président ». « Non, dites simplement, je le jure » rétorque ce-dernier. On ne l’imagine pas impressionnable, Daniel Bouton,  pas plus qu’on ne saurait croire qu’il ignore le rituel judiciaire, à quoi attribuer dès lors cette curieuse attitude ?  De cet affrontement tant attendu il ressort que l’ancien président de la Société générale a sans doute été le plus brillant des défenseurs de la banque. En dehors de cela,  il ne nous a rien appris que nous ne sachions déjà sur ce fameux week-end où la fraude fut découverte, excepté dans ses prolongements au sommet. Fallait-il capituler et aller chercher un adossement auprès de la Banque de France ? La solution est écartée car cela se ferait à un prix catastrophique pour les actionnaires et les salariés.  Trouver en l’espace de 4 jours un fonds souverain capable d’apporter entre 4 et 10 milliards ? Ce n’était pas évident dans le contexte de crise de l’époque. Tout avouer au public et aux actionnaires puis lancer une augmentation de capital ? La suite est connue. Daniel Bouton et son staff feront le tour de la planète dans les jours qui suivent pour expliquer l’inexplicable, la perte vertigineuse, la fraude infernale et tenter de rassurer les fonds aux quatre coins du monde.

J’ai fait un rêve…

Ce que l’histoire retiendra de cette rencontre à travers le récit de la presse, c’est surtout la manière dont Daniel Bouton charge Kerviel. Il ne le connaissait pas, n’a jamais voulu le connaître et ne souhaite pas le connaître aujourd’hui. Pour lui, c’est un génie malfaisant de la fraude, un génie qui lui inspire des mauvais rêves et des rêves plus doux. Le mauvais rêve, c’est celui qu’il fait des dernières heures de Kerviel à son poste : de la main gauche il tapait des mail disant qu’il était foutu tandis que de la main droite, il continuait de cliquer pour prendre des positions. Le rêve plus doux, c’est que Kerviel avoue. Il s’interrompt quelques instants pour s’assurer de l’attention de son auditoire, le moment est solennel. « Je rêve qu’il reconnaisse deux choses. Oui j’ai menti, j’ai agi seul, si des morceaux de mes positions étaient connus, je reconnais que personne ne m’a poussé à prendre les positions que j’ai prises. Et puis je voudrais que Jérôme Kerviel, puisse nous dire enfin ce qu’il a voulu faire. Je suis dans la situation de l’homme qui a essayé de comprendre et n’a rigoureusement rien compris. Monsieur Kerviel doit à ses 150 000 anciens collègues une explication ». A l’entendre ainsi, on ne s’étonne pas que Daniel Bouton ait eu une carrière exceptionnelle. Il possède l’aplomb des hauts fonctionnaires, ce soupçon d’arrogance caractéristique de la finance qui n’a cessé d’irriguer de manière plus ou moins présente les débats durant deux semaines, cette assurance que confère les titres, les voitures de fonctions et la conscience d’appartenir à l’élite qui gouverne un pays. Il n’est pas ce témoin tremblant et embarrassé habituel des audiences correctionnelles, mais un grand Monsieur prêtant son concours à la manifestation de la vérité entre deux réunions de travail qu’on devine au moins aussi importantes. D’ailleurs au début il ne voulait pas déposer, et puis il a fini par remercier le président de l’avoir invité à s’exprimer, car il avait des choses à dire.

L’interrogatoire croisé ne donnera pas grand chose, excepté l’affrontement mémorable entre l’avocat de Kerviel et l’ancien patron de la Société Générale. Lorsque Olivier Metzner lui reproche d’avoir oublié qu’un de ses traders s’était suicidé en 2007, le témoin se cabre, exige des excuses. Daniel Bouton peine alors à dissimuler ses réflexes de meneur d’homme. Mais on ne fait pas taire un avocat dans une salle d’audience, on ne l’oblige pas à s’excuser ou à retirer une question. Difficile à admettre quand on a pris l’habitude toute sa vie durant de se faire obéir.

« Laissez tomber le carcan, Monsieur Kerviel ! »

Vient l’ultime scène de cette étonnante pièce de théâtre. Avec le départ de Daniel Bouton, les bancs de la presse se sont vidés, certains pensant que l’audience était finie. Le président s’en irrite, à juste titre. Dans une ambiance devenue plus intime, il dit à Kerviel : « Monsieur Kerviel, venez à la barre, éclairez-nous ». Au même instant, un rayon de soleil, comme un étrange clin d’oeil du destin, se pose sur le visage du prévenu qui est obligé de se déplacer de quelques centimètres. Tout le monde suspend son souffle, c’est peut-être enfin l’heure de vérité. On voudrait que Jérôme Kerviel laisse tomber le masque, qu’il perde un peu de son côté lisse. Mais il n’a pas compris ou pas voulu comprendre. Il répète ce qu’il dit depuis le départ, en substance qu’il a commis des fautes, que les conséquences auraient pu être catastrophiques – un conditionnel que corrige le président – mais que la banque savait et l’a laissé faire. Toujours la même logique, les mêmes mots, prononcés sur le même ton.« Laissez tomber le carcan Monsieur Kerviel » insiste le président. Sans doute espère-t-il des excuses, ou bien voir surgir enfin l’ombre d’une émotion, d’un regret, sur le visage de ce garçon obstiné qui depuis le départ répète inlassablement sa vérité. Cela n’arrivera pas. Tout au plus aurons-nous droit à cette conclusion sans état d’âme, dont les accents font songer à L’Etranger de Camus :

– « Etiez-vous fait pour être trader ?

– Probablement pas.

– Y-a-t’il un mystère Kerviel ?

– Non.

– Une affaire Kerviel ?

– Oui ».

22/06/2010

Affaire Kerviel : une terrifiante ignorance

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 00:48

Palais de justice, 14h30, 9ème jour d’audience dans le procès Kerviel.

Lundi matin, le tribunal a entendu le N+1 du trader, son supérieur direct en français, autrement dit Eric Cordelle. Je n’y étais pas mais il ne m’a pas fallu longtemps pour obtenir la confirmation de ce que je savais déjà : il n’a rien vu, rien entendu, comme les autres, jusqu’à ce fameux 18 janvier 2008, un vendredi pas tout à fait comme les autres où soudain les yeux de toute la hiérarchie se sont décillés, où l’on allait découvrir avec horreur que Kerviel avait engagé la banque à hauteur de 50 milliards d’euros !

L’effet Tchernobyl

L’après-midi du procès fut du même acabit. On entendit successivement trois autres supérieurs, qui ne servirent qu’une longue et ennuyeuse déclinaison de la thèse de la Société générale,  la même que nous offrit dès le premier jour sa représentante, Claire Dumas,  brillamment relayée ensuite par la splendide indignation de Jean-Pierre Mustier. D’où le sentiment de tourner en rond, depuis le départ. Les 2,2 milliards de position perdante en juillet 2007 ? Ils ne savaient pas. Le 1,4 milliard de gain au 31 décembre 2007 ? Ils ne savaient pas. Le gain avoué de 55 millions d’euros à la même date ? Ils savaient, mais il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Le premier dépassement de Kerviel en 2005, un investissement sur le titre Allianz qui devait rapporter lors des attentats de Londres la  sommes rondelette de 500 000 euros à la banque ? Ils ne savaient pas non plus. C’est à peine croyable ce que les supérieurs de Kerviel pouvaient ignorer comme choses. Bien sûr, Kerviel cachait des éléments, donnaient de fausses explications, entrait des données erronées, mais il y avait néanmoins dans les reportings des montants hallucinants, des opérations incompréhensibles, des frais disproportionnés. Et puis des alertes : 74 au total. Qu’importe le bon sens qui hurle que ce n’est pas possible. Ils n’en démordent pas, ils n’ont rien vu.  Rien, jusqu’à ce fameux 18 janvier 2008. A partir de ce jour là, les récits s’éclaircissent, il n’est plus question de jargonner, les mots sont simples, les phrases claires, les systèmes qui n’informaient de rien soudain crachent les données, c’est l’illumination, la mer rouge s’ouvrant devant Moïse. Chaque journaliste présent dans la salle pourrait désormais livrer le récit du fameux week-end en lieu et place des témoins. On anticipe les phrases, façon karaoke. D’ailleurs plus personne ou presque ne prend des notes. Inutile, on connait l’histoire, la découverte, le silence de Kerviel, la peur qu’il se suicide, la task force de 40 personnes mobilisée durant 48 heures non stop, le désespoir, le spectre de la faillite,  les 150 000 salariés qui, lors de ce week-end maudit, ont frôlé le chômage.   Quand les témoins en arrivent là, ils n’ont généralement plus de mots pour exprimer les risques pris par Kerviel  :  « extravagants », « débiles », « hallucinants », « invraisemblables », « criminels ». Ouf, ce sont donc bien des hommes ! L’un d’entre eux ira même jusqu’à parler d’un effet Tchernobyl. On n’est plus à ça près…

Des petits papillons blancs

Sur sa petite chaise en plastique, Jérôme Kerviel prend des notes, tire sur les manches de sa chemise pour qu’elles dépassent juste ce qu’il faut de la veste, ce qui se joue visiblement au millimètre, remonte ses chaussettes, recentre sa cravate, rajuste son costume qui n’a pourtant pas bougé d’un iota, puis reprend des notes, au risque de semer de nouveau un désordre imaginaire dans sa tenue. Des notes qu’il lance par-dessus son épaule à son avocat, des  pages blanches de carnet, minuscules, que le conseil attrape au vol. Ah ! Comme on aimerait savoir ce qu’ils contiennent ces petits papillons blancs.  Une information inédite qui déstabilisera le témoin au moment de l’interrogatoire de la défense, un détail qui soudain lui revient en mémoire et pourrait faire basculer le procès, ou peut-être simplement un « il ment ! » nerveux assorti d’un numéro de pièce susceptible de confondre l’adversaire.

Tout le monde est licencié mais il n’y a rien d’anormal !

L’avocat du trader, Olivier Metzner, s’énerve, « les N+1, 2, 3, 4, 5 ont été licenciés, le N+7 démissionne ainsi que le président de la banque et il ne s’est rien passé d’anormal ? Tout est de la faute de Kerviel ! » s’exclame-t-il. On voit bien qu’il tente désespéremment de ramener le procès sur le terrain du bon sens. Mais il faut croire que le bon sens n’a pas sa place dans une banque ou alors qu’il s’agit d’un autre bon sens, réservé aux salles de marché et aux êtres supérieurement doués qui les peuplent. « Ainsi on ne voit pas la trésorerie, on ne lit pas les mails, on ne connait pas les frais commerciaux, bref on ne voit rien !  » lance-t-il encore au n+2, Martial Rouyere qui vient d’expliquer qu’il n’avait pas lu un mail d’alerte jusqu’au bout au motif qu’on l’informait qu’un problème déjà survenu le mois précédent venait d’être réglé selon les mêmes modalités que la première fois.  Dommage.  Quelques lignes plus bas figuraient les chiffres qui l’auraient alerté, seulement voilà, il recevait des centaines de mails, il fallait aller à l’essentiel. « Comment faites-vous pour aller à l’essentiel d’un document sans le lire ?  » interroge Olivier Metzner. En vain. Même quand la défense trouve des preuves écrites pour étayer ses dires, il y a toujours un argument à opposer pour conclure que, décidément, on ne savait vraiment rien au-dessus de Kerviel. Car ils ont réponse à tout les « n+ ».  Leur stratégie  est simple, efficace, imparable : tout est beaucoup plus compliqué qu’il n’y parait. Les positions des traders, on ne les regarde pas en nominal ou quand c’est le cas, elles sont fondues dans des montants globaux. Les systèmes informatiques sophistiqués, ils brassent des centaines de millions d’opérations, il faut savoir ce que l’on cherche pour le trouver. Les alertes, elles peuvent signifier tant de choses, proviennent de tant de sources, s’adressent à tant de destinataires différents…. Au demeurant, et c’est là qu’on en est arrivé aujourd’hui, nul n’imaginait qu’il y avait un fraudeur dans l’équipe, car voyez-vous, la banque ça fonctionne sur l’honnêteté et la confiance.   Et tant pis si un précédent témoin a soutenu  il y a quelques jours que la fraude était consubstantielle à la finance, on marche quand même à la confiance.

Le pire, c’est qu’on a envie de les croire, parce qu’ils témoignent sous serment, parce qu’ils répètent tous la même histoire, parce qu’ils ont l’air aussi sincères qu’égarés dans cette salle d’audience où on les oblige à revivre ce week-end de cauchemar.

Quand on leur demande ce qu’ils pensent aujourd’hui de ce Kerviel qu’ils se sont battus pour promouvoir, puis pour garder alors qu’il exprimait l’envie de partir, de ce Kerviel qu’ils décrivaient au départ comme « sérieux », « travailleur », « autonome », « responsable », « brillant », « serviable », histoire de justifier leur choix, ils n’ont plus de mots assez durs pour le qualifier à la fin de leur récit et se dédouaner au passage de n’avoir pas aperçu ses exactions à temps : « tricheur », « manipulateur », « menteur », « mythomane ». Les mots claquent dans le prétoire. Ils tranchent tellement avec le jargon technique qui leur sert à justifier leur infernal aveuglement,  ils sont si loin du sabir qui leur permet de communiquer entre eux dans des mails dont la lecture par le président fait sourire jusqu’à leurs auteurs eux-mêmes. Surtout, ils ont  le mérite infini d’être clairs, au milieu de discours en demi-teinte, où les risk managers s’occupent de tout sauf des risques, où les banquiers ne s’intéressent pas à ce qu’ils gagnent ou perdent même quand les sommes en jeu se chiffrent en milliards, où les systèmes informatiques les plus performants sont décrits comme des maquis inextricables, où les positions de Kerviel parfois sont colossales et d’autres fois ordinaires, selon qu’il s’agit de souligner la gravité de la situation ou de justifier une absence de réaction.

C’est la crise qu’on examine dans ce prétoire

Au fond, ce procès est celui de la crise financière. Il est celui de l’invraisemblable complexité d’un monde devenu incapable de se gérer lui-même mais qui trouve encore la force d’instrumentaliser la procédure judiciaire en jouant de la complexité qui l’a mené où il est, c’est-à-dire au bord du gouffre.   « Tous coupables » résumait jeudi dernier une universitaire. Elle avait raison. A ce stade, on ne penche plus ni d’un côté ni de l’autre dans ce procès, on en vient même à ne plus vouloir départager ceux qui ont raison de ceux qui ont tort. On voudrait juste les renvoyer dos à dos en priant pour que leurs prochains dérapages ne détruisent qu’eux-mêmes. Mais on sait que, bien sûr, ce ne sera pas le cas. Ce matin, le président de l’Autorité des marchés financiers, Jean-Pierre Jouyet, a présenté le rapport annuel d’activité du gendarme de la bourse. A cette occasion, il s’est inquiété notamment des sommes colossales investies par les acteurs de marché dans des systèmes informatiques capables de traiter des ordres dans d’invraisemblables délais calculés en nanosecondes.  Aux Etats-Unis, on songe à brider ce type d’initiative, pour protéger le marché, le public et les acteurs eux-mêmes de leurs ambitions folles. Son discours me revenait en mémoire cet après-midi à l’audience et je songeais qu’il avait en effet de sérieuses raisons de s’inquiéter.

21/06/2010

Dossier Kerviel : « un éléphant sur un quai de métro »

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 08:50

Matthieu Aron, journaliste à France Info, a recueilli le témoignage de Benoît Taillieu, ancien trader à la SG de 1999 à 2006. « On a donné à Jérôme Kerviel une Ferrari sans limiter sa vitesse, on doit en assumer les conséquences ». Pour ce témoin clef de la défense, la banque ne pouvait pas ignorer les activités de Kerviel, mais il admet également qu’elle n’en avait sans doute pas pris l’exacte mesure. L’interview (audio) est ici.

Le procès entre dans sa dernière semaine. Demain, le tribunal entendra Daniel Bouton, ancien président de la banque.

Les plaidoiries de la défense auront lieu vendredi.

18/06/2010

Dossier Kerviel, un témoignage essentiel

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 09:11

Je n’ai pas assisté à l’audience qui s’est tenue hier. Je le regrette d’ailleurs car elle fut visiblement plus animée que les précédentes. J’attire néanmoins votre attention sur le témoignage de l’universitaire Catherine Lubochinsky, professeur de finance à Paris II. Il est relaté en intégralité par 20 minutes.fr et Reuters. Indépendamment du côté visiblement comique de son intervention qui semble avoir quelque peu détourné l’attention du fond, elle a le mérite de dire tout haut ce que tout le monde, je dis bien tout le monde, pense de cette affaire dans le milieu de la finance. Depuis le début, soit le mois de janvier 2008, tous les professionnels avec qui j’ai eu l’occasion de discuter du dossier,  anciens traders, banquiers, commissaires aux comptes, professeurs d’économie, confient unanimement qu’il était impossible que les activités de Kerviel n’aient pas été connues au sein de la banque. Bien sûr, ces gens n’avaient pas accès au dossier. Dès lors, dans une affaire judiciaire, un public, fut-il très averti, reste un public qui dispose des connaissances techniques nécessaires pour émettre une opinion éclairée, mais n’a pas été témoin direct et ne connait pas les faits dans le détail. Simplement, on voit bien dans ce procès que tout le petit monde de la finance se tient et serre les rangs, bon gré, mal gré derrière la Société Générale. Difficile dans ces conditions de trouver un esprit indépendant capable de parler franchement sans craindre de se mettre à dos l’un des principaux acteurs français et même mondiaux de la banque. Alors on se murmure la vérité entre soi, mais en public, on se tait. A l’évidence, cette femme a eu le courage de parler. Il serait dommage que ses excentricités ramène son témoignage au rang de simple bouffonnerie de prétoire.

17/06/2010

Impressions personnelles d’audience

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 14:12

Palais de justice, 16 juin, 15 heures, 7 ème jour d’audience dans l’affaire Kerviel.

« On a « deleté » le forward, ça ne change rien du côté des deltas ». Vous ne comprenez rien ? Moi non plus. C’est du jargon de salle des marchés, celui-là même qu’on nous sert depuis le début du procès. De cet infernal imbroglio de sommes astronomiques, de fichiers informatiques, de mathématiques financières, de vocabulaire incompréhensible et de moeurs ésotériques devra jaillir la vérité judiciaire d’ici la fin de la semaine prochaine. Une vérité qui, à ce stade, demeure inaccessible, embrouillée dans des démonstrations aussi complexes que contradictoires. Plus on avance, moins on comprend. Seules quelques certitudes surnagent, celles-là même qu’on possédait déjà avant le procès. Kerviel jouait des montants « faramineux », « inhumains », « débiles », « extravagants », il a pulvérisé les limites, toutes les limites dans les prises de positions (50 milliards), les gains (1,4 milliards) puis les pertes  ? Sans aucun doute. Tout le monde s’accorde sur ce point, y compris kerviel lui-même. C’est la première certitude de ce procès. L’audience d’hier a mis en lumière un autre élément tangible. En quelques questions factuelles et glacées, auxquelles Kerviel était invité à répondre par oui ou par non,  le parquet lui a fait avouer les faits constitutifs des infractions qui lui sont reprochées. Un tel recadrage était  nécessaire à ce stade, tant l’affaire s’embourbe dans les explications absconses, les demi-vérités, les jargons techniques pour initiés. Mais s’il offre le confort intellectuel d’un élément solide, cet aveu n’éclaire guère sur le contexte du dossier. Or c’est bien lui qu’il s’agit de mettre à nu. Pourquoi Jérôme Kerviel a-il agi ainsi ? Avait-il ou non le soutien de la banque ?

A ces deux questions, obsédantes, le 7ème jour de procès  a apporté un embryon de réponse.

Jouer des milliards ? Une habitude, une forme d’addiction aussi

D’abord, questionné par le tribunal, Kerviel s’est un peu dévoilé. « Comment justifiez-vous cette fuite en avant ? » interroge un juge assesseur. « On prend l’habitude de brasser des sommes de plus en plus importantes, répond Kerviel, et puis quand on a un matelas (il fait allusion à son gain de 1,4 milliards au 31 décembre 2007 qui lui a permis de prendre ensuite une position de 50 milliards), on se sent en sécurité, c’est une habitude mais aussi une forme d’addiction ». Le juge poursuit « quand auriez-vous arrêté ? » et Kerviel de répondre, cash : « si je vous répondais, je mentirais, je n’en sais rien ». « On dit que c’est inhumain, vous sentiez vous surhumain ou inhumain ? » insiste le juge. « Absolument pas ». Puis il évoque le fait que l’absence de réactions de la hiérarchie a pu donner au trader un sentiment d’impunité « en l’absence de policier pour verbaliser les feux rouges grillés » face à des supérieurs incompétents. « Non, répond le prévenu, ce sont des personnes expérimentées. Il y avait des policiers, mais c’est comme si ces policiers vous flashaient puis vous disaient « repassez, on la refait ». Tous les matins on publiait la liste informelle des risques, il arrivait que j’ai un milliard de risque, tout le monde le voyait et personne ne s’en inquiétait ». Si, comme Kerviel le prétend, la hiérarchie était au courant et laissait filer, pourquoi a-t-il eu peur le 18 janvier quand on lui a demandé des comptes sur ses activités ? « Parce que tous les hauts patrons ont débarqué dans la salle, c’était des gens qu’on ne voyait jamais ». Et Kerviel d’avouer qu’il était « impressionné ». « Avez-vous voulu défier le système ? » interroge encore le tribunal. « Absolument pas ». Le trader maintient donc sa ligne de défense : il a poussé le système jusqu’au bout, la banque savait mais ne l’a pas arrêté…. tant qu’il rapportait de l’argent.

Des fraudes pas très sophistiquées

Jean-Laurent Moisson, inspecteur à la Banque de France – cité par la défense  -va quant à lui mettre à mal la thèse de la banque selon laquelle le « génie » Kerviel serait parvenu à tromper sa confiance grâce à des manoeuvres extrêmement habiles et donc indétectables. L’inspecteur raconte qu’il a débuté sa mission le 25 janvier 2008, soit une semaine après la découverte des faits. Deux mois plus tard, le rapport est accablant pour la Société Générale en ce qui concerne la fiabilité de son contrôle interne. Au point que la Commission bancaire inflige à la banque une sanction de 4 millions d’euros. L’inspecteur  précise spontanément, « le plafond de sanction à l’époque était de 5 millions, c’était à ma connaissance la plus lourde amende jamais infligée ». Depuis lors, le maximum a été relevé à 50 millions. Un des multiples effet collatéraux de l’affaire…Toutefois, la commission bancaire a tenu compte du fait que la banque avait réagi très vite et parfaitement collaboré avec l’inspection. « Si une telle fraude a été possible, explique le témoin, c’est qu’à l’époque le risque opérationnel n’était pas une préoccupation à la Société générale, on se focalisait sur le bon déroulement des opérations plus que sur les possibles fraudes ». Le parquet s’interroge : « les techniques utilisées ont-elles pu retarder la découverte ? ». « Elles étaient habiles, répond l’inspecteur, mais elle suscitaient des alertes lorsque les clignotants existaient, ce qui n’était pas le cas sur les montants en nominal ni sur les transactions hors marché. Par ailleurs, les justifications de Jérôme Kerviel n’ont pas été suffisamment challengées ». Comprendre qu’elles n’ont pas donné lieu à des vérifications approfondies. Le président a son tour interroge : « les fraudes étaient-elles particulièrement élaborées ? ». La réponse du témoin a de quoi  faire frissonner sur les bancs de la partie civile : « non elles n’étaient pas particulièrement sophistiquées  et elles n’étaient pas imparables, d’ailleurs une fraude du même type avait été détectée en 2007 ». Fraude dont on apprendra, suite à une question d’Olivier Metzner, l’avocat de Kerviel, qu’elle était le fait d’un autre trader. Non seulement le système de contrôle interne de la banque était défaillant, mais on découvre qu’elle n’a pas pris la peine de le rectifier, en tout cas pas dans le service Delta one où travaillait Kerviel.  L’audition de l’inspecteur révèle également qu’en novembre 2007, l’évaluation d’Eric Cordelle, supérieur direct de Kerviel, constatait des résultats financiers très favorables mais s’inquiétait aussi de « carences préoccupantes » dans la surveillance de l’équipe. Des carences que le supérieur de Cordelle n’a d’ailleurs pas pris la peine de surveiller pour s’assurer qu’elles étaient corrigées.  Olivier Metzner tente de pousser le témoin sur le terrain des milliards soi-disant invisibles dans la trésorie, mais cette fois il n’obtiendra pas grand chose. L’inspecteur confirme ce que dit la banque, à savoir que si les fonctions supports travaillent sur des montants globaux et non pas individualisés, une somme d’un milliard peut ne pas apparaître. Il précise toutefois que l’inspection a critiqué l’organisation de la banque à ce sujet.

Deux  témoins seront entendus ensuite. Un autre inspecteur de la Banque de France qui n’ajoutera rien aux débats, son collègue ayant satisfait la curiosité de tout le monde, puis un ancien collègue de Jérôme Kerviel. Visiblement gêné d’être là, le témoin s’exprime à contrecoeur, son témoignage est long, fastidieux, souvent inaudible, et chacun se demande, en l’écoutant : « c’est donc cela un trader ? ». Cette plongée dans l’univers mythique et sans doute un peu fantasmé des salles de marché laisse, au bout du compte,  un sentiment troublant. Ils sont bien ternes les soi-disant rois des salles de marché. A l’exception notable de Kerviel, justement, dont on mesure l’étrange épaisseur au fil des audiences.  Un peu plus tôt dans la journée, lors d’une pause, je le croise sur les marches du Palais. Il n’est plus accompagné cette fois que d’un seul gendarme. Visiblement, photographes et caméramans ont décidé de le laisser en paix. Je m’approche du cendrier en même temps que lui pour éteindre ma cigarette, il s’efface instantanément en murmurant un « pardon » timide qui me laisse interdite. Nos regards se croisent quelques secondes, il y a dans ses yeux un mélange d’angoisse et de désir de bien faire qui cadre assez bien avec le portrait qu’il dresse de lui-même dans son livre, et notamment sa volonté de faire gagner de l’argent à sa banque. Mais ce n’est là bien sûr qu’une impression personnelle.

Il est bientôt 20 heures, l’avocat des salariés actionnaires se lève pour demander de nouveau l’audition du président de la banque à l’époque, Daniel Bouton. Le tribunal réserve sa décision. Fin des débats.

On apprend ce matin que Daniel Bouton sera entendu mardi prochain.

Note : la décision de la commission bancaire est ici.

16/06/2010

Les collègues de Kerviel savaient qu’il prenait des risques

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 10:27

Palais de justice, 15 juin, 9h30, sixième jour du procès.

Trouver une place sur les bancs de la presse ne pose plus aucune difficulté, les effectifs de journalistes se réduisent au fil des jours. Sans doute l’affluence reviendra-t-elle lors des plaidoiries, dans une semaine.

Ces milliards invisibles

Jérôme Kerviel est appelé à la barre ou ce qui en tient lieu : un micro sur pied, à un mètre du tribunal. Costume sombre, dos droit, il rajuste les poignets mousquetaires de sa chemise blanche pour qu’ils dépassent juste ce qu’il faut, tire sur sa veste qui tombe pourtant impeccablement. Il est net Jérôme Kerviel, de la coupe de cheveux jusqu’aux souliers qu’il porte pointus, à la dernière mode. Aussi net que le premier jour, bronzé, élégant, impassible, en tout cas apparemment.  Le président a décidé ce matin de se pencher sur la trésorerie du trader. Nous voici repartis dans les turbos warrants, les futurs, Eurex, Fimat, le deposit, les appels de marge. Même avec la meilleure volonté du monde et un bout de culture financière, on décroche vite. Reste le vague sentiment d’avoir compris que le reporting régulier de la trésorerie aurait du alerter ses supérieurs en raison de l’importance des montants concernés. Le trader tient sa ligne de défense : la banque savait. D’ailleurs, un de ses supérieurs l’aurait félicité en fin d’année d’avoir engrangé 1,4 milliards dans le contexte de marché de l’époque (2007). La banque évoque un graphique des activités du service censé démontrer que les volumes de Kerviel n’étaient pas anormaux. L’avocat du trader, Olivier Metzner demande la projection du document car il entend montrer que la partie civile « mélange les choux et les carottes ». En clair, elle produit un graphique de l’ensemble des traders alors que les activités de Kerviel ne lui permettaient pas de brasser des volumes aussi importants que ses collègues des autres services. Il est si illisible ce graphique, que tout le monde en plaisante, y compris la banque. En réponse, la défense produit son propre graphique, concentré sur le service de Kerviel, où l’on voit que ses courbes affichent des mouvements d’une amplitude sans commune mesure avec celle de ses collègues. Certes, répond la banque, mais justement, il ne s’en tenait pas à ses activités. Claire Dumas, qui représente la Société Générale,  intervient pour expliquer que la trésorerie dont témoignent les graphiques n’est pas synonyme de résultat, Olivier Metzner tente de lui faire admettre que les sommes sont significatives quand même. Nous voici au coeur du problème soulevé par le procès, la technique est telle qu’on peut lui faire dire ce qu’on veut. Du côté de la Générale d’ailleurs, on ne s’en prive pas. La défense qui tente de ramener tout ça à quelques principes simples et compréhensibles se fait renvoyer dans les cordes. Et c’est tout le problème, la banque ici a la puissance de l’expert. Elle maitrise l’expertise, elle a également la haute main sur les témoins qui sont tous ses salariés. Kerviel aussi sait, mais sa parole est sujette à caution, il est le prévenu, celui qu’on accuse depuis le départ de mentir. Il y a donc une inégalité des armes dans ce procès. Claire Dumas en joue, dit ne pas comprendre les questions de Metzner, s’exaspère, demande au président si elle doit expliquer encore, avec un brin de commisération, ce qu’elle vient déjà d’exposer. On en vient aux 2,2 milliards de pertes, en juillet 2008. Pour se couvrir, Kerviel a emprunté 1 milliard à la banque, mais précise qu’il restait 1,5 milliards de pertes dans le reporting quotidien. Impossible de ne pas le voir, songe-t-on à cet instant.  Olivier Metzner intervient : « donc on peut emprunter à la banque des milliards sans qu’elle s’en aperçoive ? » puis il ajoute « quand j’ai le moindre découvert mon banquier s’en aperçoit et vous, il vous manque des milliards et vous ne le voyez pas ? ». C’est facile, mais ça soulage….

Un témoignage aux forceps

Le tribunal fait appeler le premier témoin de la matinée. Il s’appelle Taoufik Zizi, mais personne ne sourit de son patronyme tant les débats, complexes, endorment les esprits. C’est un ancien collègue de Kerviel, licencié juste après l’affaire pour insuffisance de résultat. « Il fallait couper toute la branche », explique-t-il. Le jeune homme est fermé et le président a du mal à lui faire répéter ce qu’il a dit lors de l’instruction.  Il explique qu’il n’était informé de rien et n’a commencé à se douter de quelque chose que lorsque la hiérarchie s’est affairée autour de son collègue. « Chacun travaille sur ses écrans, quand l’un d’entre nous s’absente, on peut regarder ses écrans, mais sinon, on ne le fait pas ». Voilà qui accrédite la thèse de la banque selon laquelle les traders ont beau travailler côte à côte, personne ne sait ce que fait l’autre et donc tout le monde ignorait les activités de Kerviel,  ses collègues comme la hiérarchie. Pourtant, au fil de l’audition, le témoin va finir par livrer sa vérité, aux forceps.

– « Comment avez-vous su que Kerviel se livrait à des activités importantes ? interroge le président.

Il passait des ordres à longueur de journée.

– Par conséquent, on ne pouvait pas ne pas voir, observe le président, ses écrans sont proches (Zizi travaillait à côté de Kerviel, lequel était en charge de sa formation), vous l’entendiez cliquer, téléphoner ?

Oui, répond prudemment Zizi,  mais on peut aussi switcher l’appel sur un combiné téléphonique et aussi chuchoter.

Qu’avez vous pensé quand vous avez entendu parler d’un résultat de 50 millions en fin d’année ?

que c’était 10 fois plus gros que le maximum qu’on peut faire sur les warrants turbos. Mon résultat en 2007 était de l’ordre de 2 millions d’euros

– la hiérarchie pouvait-elle ignorer les positions prises par Kerviel ?

– ça se voyait que Kerviel traitait des futures, qu’il prenait de grosses positions.

– et en quoi la hiérarchie pouvait-elle le voir ?

– gagner un million d’euros par jour, ce n’est pas normal dans notre activité.

– Lors de votre audition, vous avez indiqué que la hiérarche savait qu’il faisait du directionnel mais qu’elle n’en connaissait pas l’ampleur ?

– Ce n’est qu’un avis personnel ».

L’un des juges assesseurs intervient : « pensez-vous qu’Eric Cordelle (le supérieur direct de Kerviel) laissait passer ?

– On peut le penser ».

Que disiez-vous de Kerviel entre vous ?

« Qu’il prenait des risques mais qu’il gagnait ».

Olivier Metzner s’avance, comme à l’accoutumée, la main gauche dans sa poche de pantalon, des feuilles dans la main droite, les lunettes sur le bout du nez, l’oeil vif, parfois malicieux, surtout quand il irrite la partie civile. « On a dit que Kerviel ne prenait pas de vacances pour dissimuler ses positions, pourtant vous l’avez vu son book quand il était en vacances et son supérieur Eric Cordelle aussi ? ». L’avocat fait allusion à la semaine de congés prise par Kerviel durant l’été 2007.  « Oui », répond Zizi. « Vous avez raconté qu’il arrivait que Kerviel s’installe au poste d’un autre trader et réalise une opération bénéficiaire dont il abandonnait le produit à son collègue. C’était bien pour ses camarades qu’il faisait ça ? » interroge l’avocat. « Oui mais au final c’était pour lui, pour montrer ce qu’il savait faire ». Puis Metzner sans crier gare assène l’estocade : « Lors de votre audition vous avez indiqué « je pense que ma hiérarchie savait qu’il faisait du directionel », est-ce pour cette raison que vous avez été licencié? ». « Oui », répond le témoin. Fin de l’audition.

En trois clics !

Entre le deuxième témoin de la matinée. Il s’agit du responsable adjoint du système informatique SGCIB. Il est fier du système qu’il contribué à mettre en place et qui peut traiter jusqu’à 90 millions d’ordres par jour et 5 millions d’exécutions.  En 2008, l’équipe informatique comptait 1100 personnes. Il se lance dans des explications complexes, longues et fastidieuses. Sur les bancs de la presse, les journalistes s’agitent, ce procès est décidément incompréhensible. La banque entend là encore démontrer la performance de ses systèmes, ce qui la place au-dessus de tout soupçon de négligence, et mettre en valeur le fait que malgré tout, les dissimulations de Kerviel n’ont pu être identifiées ce qui signifie que la fraude était très complexe. Olivier Metzner tente une fois de plus un retour aux fondamentaux pour détricotter la stratégie de victimisation de la banque et de diabolisation de son client. « L’informatique, c’est fait à votre avis pour compliquer ou pour simplifier ? ». L’informaticien n’a pas le choix même s’il sent bien le piège : « pour simplifier ». Il vient d’avancer que les recherches des opérations de Kerviel avaient coûté « 800 jours hommes » et la mise en place des contrôles ensuite « 1000 jours hommes ». Il en faut plus pour décourager l’avocat de la défense de revenir à la charge sur l’une des idées qu’il a semée dans les esprits dès la première audience, celle des trois clics, ces trois clics qui, selon lui, suffisent pour trouver les opérations de Kerviel et mettent à mal le récit épique des 40 personnes cherchant durant 48 heures non stop à dévoiler les machinations du trader. Enfoncer cette ligne, c’est démontrer que Jérôme Kerviel n’est pas l’individu machiavélique dont les techniques de fraude infiniment sophistiquées auraient mis à mal des contrôles tout aussi sophistiqués et une hiérarchie vigilante. Et si ce n’est pas le cas, alors cela signifie que la banque savait ou bien que son ignorance était particulièrement coupable. « Si je tape « Kerviel », puis « pending », c’est 2 clics et j’accède à la liste des opérations en pending de Kerviel » avance-t-il. L’informaticien proteste que c’est plus compliqué, que tout risque de ne pas apparaître. « Et si je tape « kerviel », puis « nominaux par ordre décroissant », puis « pending », j’accède aux informations, en 3 clics ? » poursuit Metzner tandis qu’un autre avocat de la défense fait la démonstration en live. Là encore l’informaticien renacle, si une ligne est annulée elle ne sera plus forcément visible. Sauf que l’on a appris au cours des débats précédents que tout les corrections apparaissaient et qu’on ne pouvait pas effacer. L’informaticien finit par admettre, à contrecoeur, que c’est possible. Claire Dumas prend la parole : « Monsieur Metzner vient de nous expliquer ce que nous avions fait durant tout le week-end, quand nous avons compris où il fallait chercher, nous avons en effet trouvé les opérations, encore fallait-il savoir ce que l’on cherchait ». Elle regagne un peu du terrain perdu.

L’audience a repris l’après-midi, mais je n’y étais pas.

15/06/2010

Kerviel en direct sur le web

Filed under: Affaire Kerviel — laplumedaliocha @ 17:16

Vous voulez suivre l’affaire mais vous n’avez pas le temps de vous rendre au tribunal ? Plusieurs sites d’informations et blogs de journalistes vous proposent le procès en direct, ou bien des impressions d’audience sur le vif. Par exemple 20minutes.fr, La Tribune, Les Echos, le blog de Matthieu Aron, chef du service Police-Justice de France Info,Pascale Robert-Diard du Monde, l’Obs via twitter, sans compter bien sûr les journalistes d’agence, Reuters et l’AFP (lien vers La Croix), qui rédigent leurs dépêches au fil de l’audience. Remerciez-les, ils ont du mérite car l’affaire est tout sauf excitante pour un chroniqueur judiciaire. Les débats se perdent dans une technique qui rebute jusqu’aux journalistes financiers, c’est dire….Au point qu’un confrère célèbre lançait ce matin en sortant de l’audience épuisé par des heures de débat sur les warrants à barrière désactivante et autre joyeusetés du même genre : « plus jamais ça ! ».

Vous aimeriez avoir accès aux pièces du dossier ? Les journalistes en diffusent certaines examinées en cours d’audience, mais vous pouvez aussi vous reporter au site institutionnel de la Société Générale qui dédie un espace de sa page d’accueil à l’affaire. Vous y trouverez l’ordonnance de renvoi, un résumé des principaux aveux de Jérôme Kerviel (dixit la banque), le rapport Green de l’inspection interne de la Société Générale, le communiqué de presse désormais légendaire du 24 janvier 2008 et les mesures de contrôles nouvelles instituées depuis que l’affaire a éclaté.  Observons au passage que si Jérôme Kerviel s’est surtout battu à coup d’interview à la presse écrite, radio et télévisée, ainsi qu’en sortant un livre, la Société Générale a opté pour une stratégie plus discrète mais non moins redoutable, présenter sa version, documents officiels à l’appui, sur Internet. A vous de juger…

Même les curieux d’astrologie seront satisfaits. Figurez-vous qu’un site propose le thème astral de Jérôme Kerviel ! Hélas, s’il décrit le caractère de l’intéressé, il ne fournit pas le résultat du procès….

Note : mes excuses par anticipation aux confrères qui relaient l’audience en direct et que je n’aurais pas identifiés, qu’ils n’hésitent pas à se signaler. Je sais que l’affaire passionne tout particulièrement le monde économique et que beaucoup de lecteurs sont avides d’informations sur le sujet.

Affaire Kerviel : les larmes d’une amie

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 08:21

Palais de justice, 14 juin, 9h30, 5ème jour du procès de Jérôme Kerviel.

Sur les bancs du public comme des journalistes, les rangs se sont un peu éclaircis.  Comme si la vague de curiosité initiale refluait doucement. Trop technique, sans doute. Les acteurs du procès en revanche sont au complet.  Debout devant le micro, une jeune femme est interrogée par le président. Il s’agit de Valérie Lesueur, déontologue à la Société Générale à l’époque des faits, et amie du trader.  Kerviel n’avait jusqu’ici qu’un nom, il a désormais un prénom, Jérôme.  Ainsi l’humain se fraye-t-il péniblement une place dans un procès terriblement asséché par la technique.   En réponse à une question du président, elle indique n’avoir jamais eu de problème avec Jérôme Kerviel qu’elle a cotoyé professionnellement durant six ans entre 2001 et 2007 et qui est devenu un ami au point d’être le témoin de son mariage avec un autre collaborateur de la Société Générale.  Le président évoque ensuite un incident survenu le 18 janvier 2008, date à laquelle la Société Générale découvre l’affaire Kerviel . Elle raconte : « le matin du 18 janvier, je suis arrivée au bureau, il était ouvert, de même que le placard contenant les dossiers des traders ». En principe, la pièce comme le meuble auraient du être fermés à clef, l’affaire ainsi prend une dimension inattendue, façon Mystère de la Chambre jaune. « Rien ne manquait, nous avons signalé l’incident ». On apprendra au cours des débats que la banque a prévenu la police, laquelle est venue enquêter. Elle reprend son récit, « ce matin-là, j’ai trouvé Jérôme très tendu, très fatigué, nous avons parlé de choses et d’autres, comme des amis. Il travaillait toujours beaucoup, donc il était souvent fatigué, mais ces derniers jours peut-être un peu plus ».  Elle n’aura plus de nouvelles jusqu’au 23 janvier, date à laquelle elle reçoit un sms de Kerviel dans lequel celui-ci lui demande de l’oublier. « Je pense que c’était pour me protéger. Après tant d’années d’amitié, j’avais du mal à comprendre ».

 » Vous avez déclaré : je ne comprends pas qu’il ait fait ça » intervient le procureur, « qu’est-ce que vous ne comprenez pas exactement ? » « J’ai du mal à imaginer qu’il ait pu faire ce qu’on lui reproche » explique Valérie Lesueur, et d’ajouter à regret, « maintenant, les faits sont là… ».

« Vous avez également indiqué qu’il ne s’entendait pas avec ses supérieurs ? » Valérie Lesueur confirme :  « Il se sentait sous estimé en effet et il pensait qu’il ne gagnait pas ce qu’il méritait.

Risque de collusion

« Jérôme Kerviel soutient que tout le monde se parlait et que la banque ne pouvait pas ne pas savoir ce qu’il faisait. Saviez-vous qu’il prenait des positions de plusieurs milliards d’euros. Le saviez-vous ? Kerviel vous en avait-il parlé, en avait-il parlé à d’autres personnes ? » interroge encore le parquet. Sacré pierre dans le jardin de la défense. La jeune femme ne se démonte pas : « peut-être les traders en parlaient-ils entre eux, mais je ne travaillais pas dans leur salle. Je n’en avais jamais entendu parler, d’ailleurs j’ai encore du mal à comprendre que n’importe quelle personne puisse prendre de telles positions ». Interrogeant à son tour le témoin, Jean Veil obtient de Valérie Lesueur la confirmation que Jérôme Kerviel avait bien reçu à son arrivée la charte de déontologie et tous les documents remis aux traders pour guider leur conduite, et qu’il avait aussi suivi plusieurs formations, notamment aux risques. C’est désormais au tour d’Olivier Metzner qui va insister sur l’incident du 18 janvier. « La clef de l’armoire était par terre, ce n’était pas la vôtre mais celle qui était habituellement cachée dans un pot dans votre bureau. Qui connaissait l’emplacement de cette clef ? » Le témoin répond : « Le service de déontologie ». « Il n’y avait aucune raison que cette clef se retrouve par terre ? » insiste l’avocat. « La personne a dû être dérangée », suppose Valérie Lesueur, « Jérôme Kerviel savait-il où était cette clef ?  » demande encore l’avocat. « Non, je ne me vois pas dire à Jérôme que je cachais une clef d’armoire dans un pot de fleurs séchées ». Etrange coïncidence que ce cambriolage le jour même de la découverte des positions du trader, souligne Olivier Metzner à l’attention du tribunal sans qu’on sache plus précisément où il veut en venir. La jeune femme soudain se met à pleurer, on lui tend un peu d’eau. Olivier Metzner revient ensuite à la charge sur l’une des questions essentielles du procès : la banque savait-elle ?  On apprend qu’il ne peut y avoir d’opération sans contrepartie, sauf à la passer provisoirement en pending, autrement dit dans une catégorie d’attente, le temps que le dossier soit créé. « Que pensez-vous d’opérations restées trois semaines en pending ? » interroge Metzner . « Ca me surprend, je n’étais pas au courant que c’était possible » répond le témoin. Une nouvelle fois le parquet va embarrasser sérieusement la défense :  » Si Jérôme Jerviel n’avait rien à se reprocher, pourquoi à votre avis voulait-il vous protéger ? » La jeune femme rétorque qu’elle n’est pas dans sa tête, le président invite Kerviel à répondre : « on m’avait dit de n’entrer en contact avec personne, je ne voulais pas qu’on puisse l’accuser de collusion ». Ainsi va le procès, il oscille d’un côté puis de l’autre, l’accusation marque un point, la défense en arrache un autre. Une certitude est mise à mal, une autre surgit qui le sera aussi un peu plus tard. Comme à cet instant où la représentante de la banque se lève pour préciser que les traders ne peuvent modifier ni les produits, ni les prix de la base référentielle et que le trader quelques instants après corrige : « Si. Nous y avions accès ». C’est la parole de l’un contre celle de l’autre.

Le président donne congé à la jeune femme, non sans avoir observé avec une bienveillante compassion que le rôle de témoin dans un procès est décidément difficile.

« Malhonnête, déloyal et tricheur »

Entre Christophe Mianné, salarié de la Société Générale, ancien supérieur hiérachique de Jérôme Kerviel. L’ambiance des débats change du tout au tout. A l’évidence, cet homme là n’est pas un ami de Kerviel. D’emblée, il pose le décor. Il dirigeait un département de 1400 personnes qui avait pour objectif un chiffre d’affaires annuel de 3 milliards d’euros.L’information n’est pas anodine, elle vise à démontrer que le service de trading de la banque avait des ambitions « modestes », en tout cas sans commune mesure avec les milliards en cause dans cette affaire.  » On attend de notre service de la régularité et pas de pertes. D’ailleurs, je faisais plusieurs speech par an pour insister sur ce point. Le week-end où j’ai rencontré Jérôme Kerviel, il a raconté  qu’il avait gagné 1,4 milliards tout seul et qu’il avait inventé une martingale. Trois éléments m’ont frappé. D’abord son refus absolu d’aider la banque. Il est 2 heures du matin, toute l’équipe  est crevée et il répond « j’ai fait 1,4 milliards », c’est tout. Ensuite son déni de la réalité, il occulte complètement ses pertes. Enfin,  dès le vendredi il sait qu’il va être découvert et la seule chose qu’il fait c’est augmenter sa position, il fonce dans le mur et il accélère, c’est criminel ». Christophe Minanné profite de l’occasion  pour affirmer « solennellement » qu’il n’a jamais eu connaissance des positions prises,  et pour cause, « 1 milliard c’est inhumain, j’aurais eu une attaque cardiaque ». Puis il insiste, « la hiérarchie ne savait pas, tout le monde était dévasté, anéanti. J’ai vu beaucoup d’yeux rouges et de pleurs lors de ce week-end, cela ne pouvait pas être du cinéma. D’ailleurs, il n’existe aucune trace écrite du contraire ». Avant de conclure, d’une voix blanche, « quand on entre à la SG on signe une charte selon laquelle on s’engage à être loyal, transparent et à respecter les limites, il a été malhonnête, déloyal, non transparent et tricheur ».

« Nous n’avons pas été assez vigilants »

« Comment expliquez-vous que vous n’étiez pas au courant ? » interroge le président. « Les opérations étaient masquées » répond Christophe Mianné, nous n’avons pas été assez vigilants, avoue-t-il, mais ça n’excuse pas des pratiques qui ont voulu mettre dans le mur 150 000 salariés ». Comme Jean-Pierre Mustier, il est en colère, mais comme lui aussi, il prend soin de mettre en avant l’aspect humain et la peur que Kerviel ne se suicide, non sans insister parallèlement sur le fait que le trader a mis en danger l’emploi  de 150 000 personnes. Il faut dire que si Jérôme Kerviel doit lutter contre un mastodonte financier avec pour seule aide des témoins qui ont été ou sont encore salariés de son adversaire, la Société Générale n’a pas une position très facile. En cette période de crise, les banques n’ont pas bonne presse, Kerviel passe aux yeux du public pour une sorte de Robin des Bois et surtout, la banque est coincée dans une posture délicate, soit elle savait et elle est responsable des pertes, soit elle ne savait pas, mais alors cela pose de sérieuses questions sur son fonctionnement. Quelques minutes avant la fin de l’audience, Olivier Metzner sort une petite bombe, l’enregistrement d’une conversation entre un trader de la SG et un collègue de BNP le 24 janvier, autrement dit le jour de l’annonce des pertes au marché. Le trader de la BNP évoque spontanément le nom de Kerviel alors que celui-ci, selon la défense, n’avait pas encore été révélé à la presse.  Si c’est le cas, cela démontre alors que les activités de Kerviel étaient connues, si ce n’est de la banque elle-même, au moins de la concurrence…

NB : L’audience s’est poursuivie l’après-midi, je ne pouvais pas y assister mais ce n’est pas très grave car Pascale Robert Diard, elle, y était ! La suite est dans Le monde bien sûr, mais vous trouverez également sur son blog de précieuses informations en complément.

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