La Plume d'Aliocha

22/05/2010

Public embarqué ?

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 11:59

On désigne  par l’expression « journaliste embarqué » (traduction de embedded  journalist) le fait pour un journaliste d’être intégré, sur la base d’un accord contractuel, à une unité combattante en action. Par extension, est considéré comme un « journaliste embarqué » celui qui entretient une connivence avec ce qu’il observe. Exemple : le voyage de presse en compagnie d’un homme politique dans son avion personnel. C’est l’une des plus dangereuses sources de dérives dans ce métier. C’est pourquoi  j’ai beaucoup aimé le papier d’Augustin Scalbert sur Rue 89 relatif aux appartements de fonction de Christian Estrosi.  Il est ici. Plutôt que de se laisser entraîner dans le scénario bien huilé de la communication officielle, il emmène le public avec lui et le fait témoin direct de la situation, à ses côtés. La connivence bascule, elle n’unit plus le journaliste et le politique, mais le journaliste et le public. Il était temps !

Profession : casseur de com’

Cette démarche me plait dans son côté magnifiquement casse com’. Pour contrer les affirmations du Canard enchaîné sur le fait que sa fille occuperait l’un de ses appartements de fonction, le ministre a organisé une contre-offensive de choc en direction de la presse : communiqué adressé aux journalistes dès la veille de la parution du journal évoquant une « contrevérité » et visite organisée de ses deux appartements avec force conseillers en communication, le lendemain matin. La transparence totale ! En réalité, une mise en scène hors pair, du grand spectacle destiné à amadouer les journalistes pour les empêcher de donner un quelconque écho au papier du Canard. Le ministre est peut-être dans son droit, ou peut-être pas. Je n’en sais rien et ce n’est pas le sujet que j’entends traiter ici. Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont Augustin Scalbert met la com’ à nue en invitant le public,  vidéos à l’appui, à se faire son opinion par lui-même. « Voilà ce qu’on m’a montré, à moi le journaliste, qu’en penses-tu public ? » Ce faisant, il révèle la manipulation dont il a été l’objet, il ne fait pas semblant de savoir, il ne livre pas une information en taisant par ailleurs ce qu’il ignore, donnant à ses lecteurs la fausse impression de les renseigner. Non, il affiche notre travail et les obstacles auxquels on se heurte car nous ne sommes ni des flics ni des juges. Nos pouvoirs sont bien modestes et la com’ est si puissante… Impossible de sommer un ministre de dire la vérité. Impossible aussi de passer au gril l’un de ses aimables représentants. Je ne le regrette évidemment pas, chacun à sa place et il ne me viendrait pas à l’esprit de réclamer des pouvoirs d’investigation judiciaire. Mais vous voyez bien grâce à cet article ce que j’essaie de d’expliquer ici régulièrement : l’accès à l’information est devenu une guerre dans laquelle la communication dispose de moyens effarants pour monter des spectacles dans lesquels la « vérité » qu’on souhaite faire passer se pare de tous les artifices du mensonge.

L’avenir radieux du journalisme

C’est pourquoi, je trouve que cette manière d’emmener le public en reportage, de lui faire partager les réflexions en off que s’échangent les journalistes entre eux, leurs doutes et leurs interrogations face à la vérité qu’on leur présente, c’est une sacrée bonne idée. Je crois que c’est ainsi qu’on retrouvera la confiance du public, en abandonnant toute complicité avec ceux que l’on observe pour développer au contraire un vrai lien avec ceux que nous prétendons informer.  Une fois n’est pas coutume, c’est sans réserve aucune que j’en attribuerai le mérite à Internet. Et ce n’est pas qu’une simple question technique. Bien sûr que les outils du web apportent une aide précieuse et constituent même une incitation à développer une nouvelle forme de journalisme. Mais je crois surtout que le contact direct que permet – enfin ! – le web entre le journaliste et le public est un vrai facteur de progrès et même de transformation profonde du métier. L’article d’Augustin Scalbert casse les schémas habituels de nos récits journalistiques où l’on nous impose de taire nos ressentis personnels, de nous en tenir aux faits et aux déclarations officielles, d’écarter les détails de mise en scène pour s’en tenir à l’essentiel. Ces contraintes garantissent peut-être l’objectivité du récit, laquelle ne sera jamais que relative, mais lorsque le récit porte sur une information frelatée à la base, n’ont-elles pas au bout du compte pour effet de nous empêcher d’en révéler les zones d’ombre ? Il y a une place je crois aujourd’hui pour un journalisme qui s’emploierait à révéler les coulisses de la fabrication de l’information, à démonter pièce par pièce les stratégies de communication. Cela fait longtemps que l’information n’est plus exclusivement ni même majoritairement un produit journalistique, mais simplement un produit de com’ repris par les journalistes qui tentent bon an mal an d’en extraire la substantifique moëlle. Si notre métier est appelé à évoluer, comme je le pense, vers une expertise de l’information – plutôt qu’un simple relais – et donc un démontage systématique des stratégies de communication, alors nous découvrirons que les enjeux sont phénoménaux et que l’avenir du journalisme est tout simplement radieux !

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15 commentaires »

  1. Enfin! L’objectivité du journaliste, c’est surtout son honnêteté! Donc rien ne devrait interdire de donner une impression quand, effectivement, on se trouve « embarqué » dans une opération de communication. C’est à dire souvent.
    Car, évidemment, on n’a pas obligatoirement la même impression d’un spectacle d’opéra si on n’a pas payé sa place (extraordinaire!) ou si on l’a payée (pas si terrible que ça quand même pour le prix!).

    Commentaire par didier specq — 22/05/2010 @ 12:08

  2. […] This post was mentioned on Twitter by Maitre Eolas, Business Commando, tumiza, Siouper Igo, Jérôme Perrot and others. Jérôme Perrot said: L'avenir du journalisme : Augustin Scalbert (Rue89), casseur de comm' ? chez Aliocha http://bit.ly/bUSpIm /via @Maitre_Eolas […]

    Ping par Tweets that mention Public embarqué ? « La Plume d'Aliocha -- Topsy.com — 22/05/2010 @ 14:43

  3. […] l’article recommandé par Maître Eolas : L’avenir du journalisme : casseur de comm’, chez […]

    Ping par Zemmour chez FOG: “les collabos étaient de gauche car pacifistes” « Les infos d'Aliciabx — 22/05/2010 @ 18:43

  4. Belle honnêteté intellectuelle que l’on peut qu’apprécier. Bravo.
    http://aliciabx.blogspot.com

    Commentaire par aliciabxnews — 22/05/2010 @ 18:51

  5. Si les journalistes commencent à démonter les systèmes de communications, les systèmes de communications vont évoluer pour continuer à faire passer leurs idées. Mais je préfère l’idée du jeu du chat et de la souris entre les journalistes et les boîtes de comm’ que de voir les journalistes relayer le message de ses entreprises.

    Commentaire par Christophe — 23/05/2010 @ 02:35

  6. C’est sûr que si connivence il doit y avoir, elle est a rechercher dans le rapport au public. Les politiques par la communication (politique – mais ça marche aussi pdans d’autres domaines), dans leur entreprise de court-circuitage des journaliste cherche une relation la plus im-médiate (=directe, sans médiation) possible avec le public (les citoyens-électeurs-contribuables-consommateurs, choisir la mention qui s’adapte au type de com’ dont il s’agit). Un des rôles des journalistes qui va devenir de plus en plus indispensable est de mettre au jour cette fausse impression d’immédiateté, en montrant justement quelle médiation est entreprise par la mise en scène communicationnelle. Dans cette recherche de relation directe au public par les entreprises et les politiques, vous (les journalistes) devez de jouer le rôle de filtre révélateur, de reprendre votre rôle de média. C’est ainsi que vous deviendrez experts du discours et serez à même d’en révéler les rouages, les roueries.

    Commentaire par Gwynplaine — 23/05/2010 @ 12:38

  7. Je crois que ce que j’attends des journalistes est effectivement un démontage des mécanismes et des pièges de la communication bien plus que des émissions tape-à-l’oeil du type « les infiltrés »…

    Commentaire par Mussipont — 23/05/2010 @ 15:22

  8. J’approuve sans réserve ce qu’ont déjà dit Gwynplaine et Mussipont, et salue avec enthousiasme votre conclusion, chère Aliocha (je n’imagine d’ailleurs pas vous étonner ce faisant).

    Je pinaillerai simplement sur deux petites remarques – on ne se refait pas, hein 😉

    (Ça finirait par vous manquer, de toute façon).

    Plutôt que d’évoquer une fonction de « casseur de com' », j’aurais tendance à parler d’une fonction de dévoilement et de décryptage, le cas échéant. La communication existe, et elle n’est pas prête de partir. Dans une certaine mesure, plus ou moins grande selon les cas, elle fait partie elle-même de l’information qu’elle met en forme, et elle n’est pas forcément la partie la moins intéressante ou la moins pertinente.

    La communication dit quelque chose – simplement, elle ne dit pas forcément ce qu’elle dit vouloir dire. Mais ce qu’elle exprime peut être important à connaître et à comprendre.

    Bon, c’était mon premier pinaillage (assez soft, oui oui, c’est juste pour vous dire que je reste vigilante.)

    Le deuxième est à propos d’Internet. Je vous rejoins volontiers dans l’analyse que vous faite d’une certaine dé-médiatisation du rapport entre les journalistes et leur public que cet outil permet.

    Je passerais juste un peu moins vite que vous sur l’importance que prend également la technique dont il est le support. Ici, par exemple, on a un bel exemple d’une juxtaposition de texte et de reportage filmé, évidemment impossible à reproduire sur un autre support. Et on a, en plus, presque 10 minutes de film. Inimaginable à la télévision, non?

    Voilà. Internet peut être le support d’une information de meilleure qualité qu’un autre support.

    Commentaire par Fantômette — 23/05/2010 @ 20:36

  9. Juste pour vous faire rire en ce lundi matin, chère Aliocha ( malgré nos terribles désaccords 🙂 je vous lis avec plaisir… si… si) une Flèche de BiBi :

    « Estrosi se met à table et invite les journalistes. Au menu ? Salades niçoises, bien sûr »

    Commentaire par Pensez BiBi — 24/05/2010 @ 10:30

  10. Bonjour Aliocha,

    « Il y a une place je crois aujourd’hui pour un journalisme qui s’emploierait à révéler les coulisses de la fabrication de l’information, à démonter pièce par pièce les stratégies de communication. Cela fait longtemps que l’information n’est plus exclusivement ni même majoritairement un produit journalistique, mais simplement un produit de com’ repris par les journalistes qui tentent bon an mal an d’en extraire la substantifique moëlle. Si notre métier est appelé à évoluer, comme je le pense, vers une expertise de l’information – plutôt qu’un simple relais – et donc un démontage systématique des stratégies de communication, alors nous découvrirons que les enjeux sont phénoménaux et que l’avenir du journalisme est tout simplement radieux ! »
    Je croyais que cela faisait déjà partie de votre métier. Vu comment le scoop a tourné dans les médias traditionnels, j’aimerai sincèrement partager votre optimisme quant à ces nouvelles perspectives. La marge de progression envisageable dans ce domaine donne simplement le vertige.

    Bonne journée

    Commentaire par H. — 24/05/2010 @ 15:21

  11. En allant dans votre sens, qu’homage soit rendu au travail de votre confrère Daniel Schneidermann et son « arret sur image ».

    Commentaire par Mécékilui — 25/05/2010 @ 10:20

  12. Je n’ai pas bien compris cette histoire des appartements d’Estrosi.

    Le Canard Enchaîné l’accuse d’occuper 2 apparts de fonction. Le ministre invite les journalistes, et tous ceux que j’ai lus tirent de leur visite l’impression que ces appartements ne sont pas occupés, ou en tout cas de façon très occasionnelle.

    Conclusion que tirent les « journalistes »… « Ha ha !… C’est louche !… ça prouve bien que le ministre nous embrouille… »

    Non, là franchement, je ne comprend pas bien comment ils raisonnent.

    Commentaire par Arnaud — 25/05/2010 @ 12:30

  13. Ce qui est louche c’est que les appartements ne semblent pas occuppés de la manière décrite par Estrosi. Autrement dit l’explication de l’hébergement de ses filles semble être un mensonge …

    Commentaire par DePassage — 25/05/2010 @ 15:14

  14. D’un aut’ côté, la fille d’Estrosi n’avait peut-être pas envie de laisser traîner ses culottes ou ses magazines féminins lors du passage des journalistes.

    L’impression que ça me laisse, c’est que le souci d’informer le lecteur (ou auditeur ou spectateur), était une nouvelle fois très bas dans la liste des priorités des journalistes concernés.

    Commentaire par Arnaud — 25/05/2010 @ 16:34

  15. L’article de Scalbert m’a plu et je souhaiterai en lire du même type plus souvent, cependant je me permets de faire remarquer que les seuls ressentis que nous livre l’auteur sont le fait qu’un appartement est agréable et que l’autre est impersonnel. Les autres « subjectivités » sont des citations (avec les guillemets) de phrases entendues.

    Scalbert ne traite pas le sujet auquel on s’attend : il fait un article sur comment les journalistes ont effectué la visite, tout en restant d’une froide objectivité.
    Si cela va dans le bon sens, c’est encore beaucoup trop rare, et dans ce cas particulier, montrer la jubilation d’Estrosi dans la cour, comme un gamin qui a préparé une bonne blague aurait presque pu suffire pour casser la com’.

    Quant à la diffusion du journalisme qui révèle les coulisses, je pense qu’il y a déjà depuis queques temps une demande intense mais d’un public peu nombreux, et il sera encore exclusivement sur Internet pour longtemps. Il suffit de voir comment ont lamentablement évolués « Revu et corrigé » et « Media » dès leurs premières émissions pour ne rien espérer des médias traditionnels. La seule chaine TNT qui émet des émissions de médias d’un niveau journalistique que je considère comme correct serait Public-Sénat/AS.

    Commentaire par Robi — 25/05/2010 @ 17:22


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