La Plume d'Aliocha

18/05/2010

Le photographe, ce héros

Filed under: Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 08:27

Par Gwynplaine

Depuis maintenant quelques temps que je traîne mes guêtres par ici, la plupart d’entre vous ont dû s’apercevoir que je suis passionné de BD. Mais, sauf à venir vous les briser dès qu’un album m’enthousiasme, bien peu combinent à la fois qualité et sujet susceptible d’intéresser les lecteurs de céans[1] (ou du moins de coller au centre d’intérêt de ce blog). C’est le cas ici, voilà donc pourquoi je m’autorise de nouveau à solliciter Aliocha afin qu’elle m’offre un espace en ce lieu. Et si vous me lisez, c’est qu’elle a accepté, je l’en remercie de tout cœur.

Il est des livres dont on remet toujours la lecture à plus tard, tout en sachant qu’ils revêtent un fort potentiel et qu’ils ont toutes les chances de vous plaire. Le Photographe n’est pas à proprement parler une actualité[2], puisqu’il est paru en trois tomes entre 2003 et 2006, c’est dire s’il m’a fallu du temps avant d’y plonger. C’est qu’en matière de bandes dessinées, il faut que le dessin m’accroche dès le début pour me jeter sur un titre, et ce ne fut pas le cas ici. Le premier feuilletage, ce premier contact charnel que je m’octroie avec le livre avant de savoir si oui ou non il finira dans mon escarcelle, ne fut pas concluant. Pourtant tout le monde, partout, jusque dans les colonnes des plus grands médias (ce qui n’est pas fréquent en BD – mais qui n’est pas une garantie pour autant), mes prescripteurs les plus fiables, en faisaient l’éloge. Mais rien à faire, il ne m’attirait pas : l’impression que ce mélange de photos et de récit dessiné était factice, surfait.

Pourquoi nous boursoufle-t-il le cortex avec ce livre s’il ne lui a pas plu, vous dîtes-vous ? Et sinon pourquoi cette longue introduction propre a nous en dégouter ? La réponse tient à ceci : ce livre ne m’a pas plu, non, il m’a happé, il m’a littéralement transporté. Tout en lui, dessin, forme du récit, originalité de la narration, concourt à une seule chose, qui fait la force des grands livres : raconter cette histoire de la meilleure manière possible, la rendre lisible en faisant oublier au lecteur le travail de la forme pour accéder au cœur de l’humain. Et de l’humain, ce livre en regorge, il en transpire à chaque page. Voilà pourquoi cette introduction, pour exhorter ceux qui auraient le même mouvement de recul à passer outre, pour ne pas passer à côté d’une œuvre aussi forte.

Didier Lefèvre, photographe

Didier Lefèvre était[3] un photo-reporter ayant promené son objectif aux quatre coins du globe, de Peshawar à Bougainville. Fin juillet 1986, il part en Afghanistan à la demande de Médecin Sans Frontières, pour réaliser son premier “grand reportage” sur une des missions de l’O.N.G., en plein conflit entre soviétiques et Moudjahidin.

C’est ce voyage qui nous est conté dans Le Photographe, par sa voix, ses yeux, son objectif. Cette découverte du “plus beau pays du monde”, selon les membres de la mission qu’il accompagne.

En mission en Afghanistan.

Le premier tome raconte les préparatifs à Peshawar (la scène du marchandage au marché à bestiaux est un vrai régal), la prise de contact avec l’équipe que dirige Juliette Forot (une femme chef, qui a dû s’imposer parmi les afghans, sans heurter leurs coutumes), puis le voyage vers la vallée de Yaftal pour rejoindre l’hôpital de campagne. Trois semaines à marche forcée au milieu d’une caravane de Moudjahidin (MSF préfèrerait un convoi sans armes, mais il n’y en a pas : si l’on passe du Pakistan en Afghanistan c’est pour alimenter la résistance aux soviétiques), à franchir les cols de nuit pour éviter les bombardements, à peiner derrières de véritables montagnards, avec deux cœurs et trois poumons, des hommes armés pas tous très sympathiques… Une épreuve, mais également un choc face à tant de beauté.

Le deuxième tome s’attache aux conditions d’intervention des médecins sur place, au milieu de nulle part, avec le minimum de matériel et le maximum de fatigue. Les blessés de guerre forment le gros des patients (attention, certaines images sont dures, voire très dures, sans jamais être obscènes), mais les équipes soignent aussi les accidents du quotidien, celui de la vie âpre des paysans du coin. Il faut faire avec le manque de moyens, mais aussi avec le poids des traditions, témoin cet homme qui refuse qu’on soigne la plaie ouverte de son frère avant que le rebouteux fasse son office. Après force négociations, le médecin se voit obliger de céder et assiste impuissant à l’inévitable : le rebouteux explose irrémédiablement le genou du blessé.

Il y a, dans ce deuxième tome, un passage qui mérite attention, surtout en ce moment. Il s’agit d’un dialogue entre Juliette Forot et Didier Lefèvre. Juliette vient de lui raconter une anecdote, celle d’un couple qui, dans un pays où les mariages arrangés sont nombreux, s’est marié par amour. Elle les a laissés jeunes mariés, complices et friands des petites espiègleries des jeunes couples amoureux, et elle les retrouve quatre ans plus tard avec une nouvelle épouse. Elle demande alors à la femme : “Comment ça se fait que ton mari ait pris une deuxième femme ?” Et la femme de répondre : “C’est moi qui l’ai trouvée.” C’est alors qu’intervient ce dialogue qui, pour avoir censément eu lieu il y a plus d’une vingtaine d’années, n’en fait pas moins écho à l’actualité la plus brûlante :

Didier – C’est marrant, parce que ce n’est pas du tout l’idée qu’on se fait chez nous de la vie conjugale en Afghanistan.

Juliette – Mais elle est fausse, l’idée qu’on se fait chez nous !

D. – Nous, ce qu’on voit, c’est toujours la même pauvre gonzesse sous son chadri.

J. – Franchement, tu en as vu beaucoup, des chadri, depuis qu’on est ici ? A part ceux qu’on s’est mis sur le dos pour passer la frontière ?

D. – Non, pas beaucoup.

J. – Le chadri, d’abord, c’est un phénomène essentiellement urbain[4]. Dans un petit village, tout le monde est de la même famille. Pas besoin de se voiler. En plus, ça coûte cher, un chadri. Une paysanne en voudrait un qu’elle ne pourrait pas se le payer. Ensuite, il faut savoir que le chadri, c’est assez récent. A peu près un siècle. Auparavant, beaucoup de femmes des villes, de toute leur vie, ne mettait pas le nez hors de leur maison.

D. – C’est vrai ?

J. – Bien sûr que c’est vrai. Dans une grande ville, une femme est vouée à côtoyer des inconnus. C’est pour ça que l’invention du chadri a été un gain d’autonomie et de liberté. Elles ont pu enfin sortir de chez elles. De toute manière, on en fait un symbole exagéré et idiot, de ce chadri. Les vraies priorités, pour les femmes, c’est l’accès aux soins, à l’éducation, au travail et à la justice. Pas les fringues.

C’est, entre autres, ce genre de passage qui en fait un grand livre, un de ceux qui (me) permettent de changer de regard sur le monde.

Enfin le troisième tome est celui du retour de Didier qui, fatigué par la vie de groupe et pressé de retourner en France, ne rentre pas avec l’équipe MSF, parce que celle-ci doit encore faire un détour pour visiter le lieu d’établissement d’un prochain hôpital de campagne. Il se fait donc accompagner par quatre clampins, alors qu’il ne parle que quelques rudiments de la langue et qu’une courante foudroyante l’a affaibli, et a déjà retardé son départ d’une journée. L’insouciance des premiers jours – la liberté retrouvée, les paysages incroyables, la vie au grand air – va vite faire place à un calvaire où le photographe fera l’amère expérience de la plus totale solitude, entre le désespoir, la folie qui guette, puis l’abandon. “Je prends une dernière photo pour que l’on sache où je suis mort.” Des moments d’une rare intensité, dignes des plus grands romans d’aventures, quand le héros se retrouve aux prises avec une nature implacable et toute puissante (voir les Croc blanc, Arthur Gordon Pym et les livres de Jules Verne), la dimension héroïque en moins et l’aspect “vécu” en plus.

Emmanuel Guibert, dessinateur

Emmanuel Guibert est un auteur prolifique, sans doute l’un des plus intéressants de la BD française actuelle. Grand ami de Didier Lefèvre, il a su très tôt, en écoutant celui-ci raconter l’un de ses périples – Didier Lefèvre était paraît-il un conteur hors-pair –, qu’ils feraient un livre ensemble. Guibert a alors fait parler son ami, a recueilli son histoire, puis l’a adaptée à ce qu’il savait faire : de la bande dessinée. Mais ce livre, c’est autre chose, un petit plus par rapport à une BD traditionnelle. Il est né du constat qu’après chaque reportage photographique, ne sortent dans la presse que quelques tirages, les plus marquants. Toutes les histoires contenues dans les autres restent dans l’ombre, elles ne vivent plus que pour leur auteur, puis elles s’oublient dans une boîte à chaussure, chassées par de nouvelles photos, de nouveaux reportages. Ici ces photos qui restent habituellement au rencard trouvent une seconde vie – et quelle vie ! – s’imbriquant singulièrement avec les dessins de Guibert, qui en racontent le hors-champ.

Frédéric Lemercier, graphiste-metteur en scène, coloriste

Le coloriste est un des acteurs de la BD qui restent le plus souvent dans l’ombre (à son grand dam, une des revendications des coloristes aujourd’hui étant d’être reconnus en tant qu’auteurs). Et il faut rendre hommage au remarquable travail de Frédéric Lemercier qui donne à cette histoire une ambiance particulière, toute en nuances de terre (beaucoup) et de verdure (parfois), toute en tons pastels qui se marient à merveille avec le noir et blanc des photos.

Son travail ne se limite pas à la couleur, car c’est lui aussi qui monte les pages, qui met en scène. Cette œuvre donne une puissance singulière aux photographies, qui sont utilisées ici à la manière des cases et s’inscrive sans heurts dans le fil narratif. Elles font sens les unes avec les autres, les une par rapport aux autres et par rapport au dessin, et rendent palpable les ambiances, les situations, les caractères. Singulièrement, on peut se rendre compte de celles qui n’ont été retenues pour les reportages parus dans la presse.

Le tout, l’alliance de ces trois talents, donne un livre comme on n’a pas l’habitude d’en lire. De ceux dont il vous reste toujours quelque chose.

Le photographe, Dupuis, collection Aire libre, en 3 tomes ou en version intégrale.


[1] Si cela vous intéresse, je pourrais vous en faire le détail à l’occasion.

[2] Même s’il reste d’actualité, parce que sélectionné aux Eisner awards (prix BD outre-Atlantique) – catégorie “Best Graphic Album” et “Best U.S. Edition of International Material” , parce qu’il parle du pays de la fameuse burqa, parce qu’il offre un regard plus qu’intéressant sur un pays – l’Afghanistan – et ses habitants dont on entend beaucoup parler mais que l’on connaît assez peu dans l’ensemble.

[3] Depuis la parution des livres, Didier Lefèvre a malheureusement succombé à une crise cardiaque.

[4] Ce qui contredit la fiche Wikipedia mise en lien, qui affirme que le “Tchadri est le vêtement des femmes afghanes  en ville comme à la campagne (sauf dans certaines tribus nomades où les femmes ne portent qu’un foulard sur la tête). C’est le vêtement traditionnel des femmes afghanes depuis plus d’un millénaire; on le trouve aussi au Pakistan et en Inde.”

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