La Plume d'Aliocha

26/02/2010

A propos du journalisme d’immersion

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:00

Dans le prolongement du billet que j’ai consacré au livre de Florence Aubenas, « Le Quai de Ouistreham », je vous recommande l’article tout à fait passionnant de Marc Mentre sur le blog Mediatrend. Il raconte l’histoire du journalisme d’immersion  depuis ses débuts aux Etats-Unis à la fin du 19ème siècle, jusqu’à l’expérience de Florence Aubenas chez les travailleurs précaires, en passant par Orwell et les mineurs de Wigan ou, plus récemment par l’émission de France2, les Infiltrés, dont nous avions beaucoup parlé sur ce blog.

De vraies questions éthiques

Marc Mentre soulève avec raison les questions éthiques attachées à ce type de journalisme. En principe en effet, un journaliste ne doit pas recourir à des moyens déloyaux pour accéder à l’information en usant par exemple d’une fausse qualité. Or, en l’espèce, Florence Aubenas a menti, non pas sur son identité, qu’elle a conservée, mais sur sa qualité en dissimulant son véritable métier. Orwell à l’inverse avait joué franc jeu avec les mineurs de Wigan.

Marc Mentre identifie deux problèmes dans la démarche de Florence Aubenas : la confiance trahie de gens qui vont en outre se retrouver à leur insu dans un livre et la perte de distance avec le sujet qui risque de transformer le journaliste en simple témoin trop impliqué pour conserver la distance critique nécessaire à l’exercice du métier.

Qu’est-ce qu’une information accessible ?

Loin de moi l’idée de plaider pour une généralisation de ce type de procédé. Pour autant, je ne partage pas tout à fait les réserves de Marc Mentre en ce qui concerne le journalisme d’immersion en règle générale, ni à l’égard de l’expérience menée par Florence Aubenas. Pour lui, cette technique doit être réservée aux cas dans lesquels l’information n’est pas accessible autrement, soit parce que l’univers concerné est hostile, par exemple un réseau de narco-trafiquants, soit parce qu’il est clos, comme un asile (voir dans son article l’exemple de Nellie Bly et de l’asile de Blackwell’s Island). Or le monde des travailleurs précaires de Caen ne relève ni de l’un ni de l’autre. Rien n’interdisait donc à Florence Aubenas de les interviewer, de vivre à leurs côtés en tant que journaliste.

Certes, mais il est intéressant d’observer que c’est précisément parce qu’elle ne voyait pas la crise que Florence Aubenas a décidé de la vivre. En d’autres termes, ce qui sépare ici potentiellement partisans et opposants de la méthode,  c’est la conception de ce qu’est une « information accessible ». Très concrètement, la question qui se pose à tout journaliste réalisant une enquête, si anodine soit-elle, est toujours : ai-je accédé à l’information, la vraie, ai-je été au coeur du sujet, n’ai-je pas été manipulé, égaré, n’ai-je pas mal compris ou mal interprété ? Or, une information peut-être disponible sans être pour autant pleinement satisfaisante. On peut lire, voir, entendre, sans comprendre ou en ayant le sentiment que l’essentiel vous échappe. On peut écrire un article, c’est-à-dire remplir une page blanche, sans avoir pour autant délivré une véritable information. Dans ce cas, la curiosité, pour peu qu’elle soit sincère, n’est pas pleinement satisfaite et le journaliste reste sur une sensation d’échec. C’est en ce sens, je pense, qu’il faut comprendre la démarche de Florence Aubenas. Elle l’explique d’ailleurs en quatrième de couverture : elle entendait parler de la crise, mais elle ne la voyait pas, tout semblait comme avant. Ce qui nous renvoie à l’asile évoqué par Marc Mentre, cet univers clos et inacessible. La crise aussi, malgré le déluge d’informations auquel elle donne lieu, a quelque chose qui nous échappe et je partage le sentiment de Florence Aubenas sur le sujet. Le décalage est trop grand entre le cataclysme mondial qu’on évoque à longueur de colonnes et la réalité d’un monde qui, bon an mal an, continue de tourner.

Le monde change, nos méthodes doivent s’adapter

Il y a une autre raison qui m’incite à défendre le journalisme d’immersion. Une raison que j’ai souvent évoquée ici et que cite d’ailleurs Marc Mentre sous la plume de  Capa, la société productrice des Infiltrés :

« Pratiquer le journalisme infiltré est déontologiquement correct, à l’heure du cache-misère de la communication et des relations publiques. Pour savoir ce qui se passe dans certaines maisons de retraite, dans les allées de la presse people ou dans la petite mafia des faux papiers, il ne sert à rien de se présenter avec sa carte de presse: vous serez très vite congédié ou, au mieux, baladé et manipulé. »

On ne peut pas ignorer les progrès de la communication. Ceux-ci forcément influent sur l’exercice de notre métier. Dans l’univers économique que j’observe au quotidien, il n’y a pas une seule entreprise, jusqu’au plus petit cabinet de conseil, qui ne dispose de son service presse, pas un seul interlocuteur qui n’aie subi une séance de « mediatraining » avant de me rencontrer. Pour tous ces gens, l’objectif n’est pas de  répondre à mes questions, mais de faire passer leur message, lequel sera moins cher et plus valorisant sous ma plume que dans un encart publicitaire publié dans le même journal. C’est parce que je mène ce combat quotidien, que je mesure les limites de notre métier et la nécessité, pour continuer de le faire vivre, d’emprunter parfois d’autres chemins, d’utiliser d’autres armes.

Mais, me direz-vous, Florence Aubenas n’évoluait pas au milieu de ces professionnels de la com’. Certes. Pensez-vous néamoins que les employeurs des travailleurs précaires se seraient tenus devant une journaliste comme ils le faisaient devant une femme de ménage ? Coyez-vous que le discours de ces salariés n’aurait pas été tronqué par la peur, quand on lit dans le livre qu’ils n’osent même pas assister à un pot de départ d’un des leurs, de crainte que ce soit mal vu par les patrons ?

La trahison des élites…

Et puis il y a autre chose de plus intéressant encore dans la démarche de Florence Aubenas. Combien de fois, sur ce blog ou ailleurs, les lecteurs ont évoqué la collusion entre les journalistes et les puissants, dénonçant, souvent à juste titre,  la trahison de ces « élites »  plus préoccupées par leurs intérêts égoïstes que par le souci d’accomplir leur travail ? Alors quand une journaliste, délaissant l’exercice trop simple de l’interview compassionnelle qui fera pleurer dans les chaumières et donnera l’illusion au lecteur ou au telespectateur d’être informé, décide de partager durant six mois la vie de ceux qu’elle observe, il faut lui dire sans hésiter : chapeau !

Pour toutes ces raisons, j’estime que la démarche de Florence Aubenas est la bonne. Je rejoins toutefois Marc Mentre sur les risques de la méthode et le fait qu’elle doit être utilisée avec une infinie prudence et beaucoup d’éthique.

Encore un mot. Qu’on le veuille ou non, le journalisme comportera toujours une dimension humaine. Celle-ci peut s’exercer de manière négative si le journaliste fait preuve de paresse, s’il se laisse influencer pas ses propres opinions, pire, s’il entend volontairement plier les faits à ses convictions.  Mais cette même dimension humaine, indissolublement liée au métier, peut aussi devenir une richesse si, comme ici, elle mène à payer de sa personne pour comprendre réellement une situation, pour informer et, au passage, donner une voix à ceux qui n’en ont pas. A mes yeux, c’est du grand journalisme.

23/02/2010

Un peu de décence !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 09:49

Savez-vous combien nous coûtent les deux journalistes français enlevés en Afghanistan ? Dix millions d’euros, mes bons amis, et encore, pour l’instant, rien qu’en recherches, la note risque donc fort de s’alourdir. C’est le général Jean-Louis Georgelin qui l’a dit avant-hier. Si c’est pas malheureux que deux journalistes qu’on nous présente comme avides de scoops et inconséquents puissent nous mettre dans une telle panade financière. Et en pleine crise en plus !

Mais dites-moi, on évalue ça à combien de nos jours, une vie ? Moi je pensais que ça n’avait pas de prix, une vie. Et du coup, je me disais que deux vies non plus ça n’avait pas de prix, forcément. En même temps, depuis qu’on chiffre tout par milliards de milliards en ce moment, je m’y perds un peu. C’est la crise qui nous a révélé qu’il y avait autant d’argent sur la planète. Moi je l’ignorais. D’ailleurs, je n’ai toujours pas bien compris ce que c’était que 1000 milliards de dollars. Tout ce que je sais, c’est que c’est peanuts au regard d’une vie.

Enfin, c’est ce que je croyais, parce que maintenant, je ne suis plus très sûre. Je me dis que d’autres ne pensent sans doute pas comme moi. Que la vie humaine pour eux a peut-être un prix, ou tout du moins un coût. Mais alors, 10 millions d’euros dans ce cas, c’est le prix d’une vie ? De deux ? Et leurs trois accompagnateurs, ils comptent aussi ? On les inclut dans les 10 millions ou pas ?

Il est toujours passionnant d’observer les glissements de valeurs dans une société. Pour nous répéter depuis des semaines que les journalistes retenus en Afghanistan coûtent au contribuable, il a fallu que les auteurs de ces discours affligeants pensent, à tort ou  à raison, qu’ils pouvaient se le permettre. Qu’un gouvernement et son armée pestent parce qu’ils doivent dépenser du temps et de l’énergie pour aller chercher des ressortissants dans une zone de guerre, c’est normal et même compréhensible. C’est en effet un problème et c’est en effet coûteux. Mais oser le dire, alors que les intéressés sont en danger, cela signifie qu’on a perdu tout sens de la décence. Ce cap psychologique une fois franchi, on ne peut que s’attendre au pire. Et le pire, c’est que notre métier est si peu respecté qu’on peut insinuer en toute tranquillité que la chasse au scoop coûte trop cher. Ne nous leurrons pas, derrière le mépris du journalisme se dissimule le mépris de l’information et de la recherche de la vérité. Ce n’est guère étonnant dans une société abrutie par les manipulations de la communication et de la publicité. Entre deux spots publicitaires, l’information, ça fait tâche, c’est sale, laid, anxiogène, ça ne distrait personne et donc ça ne vaut rien.

Curieusement, c’est le moment qu’a choisi Bernard Kouchner pour déposer un projet de loi qui donnera à l’Etat les moyens juridiques de demander le remboursement des frais d’opérations de secours à l’étranger. Et le ministre d’assurer, en présentant le texte, qu’il ne concernerait pas les personnes s’exposant au danger pour des raisons professionnelles telles que les humanitaires et les journalistes. A supposer que ce soit vrai, pourquoi nous parle-t-on alors du coût des opérations de sauvetage des journalistes de France 3 ? Qui sait, peut-être pour ouvrir discrètement le débat. Pour préparer l’opinion en lui mettant un exemple concret sous les yeux, fut-il hors sujet. « Tenez, vous voyez, les deux journalistes là, 10 millions ! » Si c’est cela, c’est dégueulasse.

18/02/2010

Touche pas à mon idole !

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:12

Tiens, voici que BHL vient de trouver un soutien inattendu sur Slate.

Enfin, un soutien, entendons-nous bien.

Il a reçu celui de toute la presse ces derniers jours à l’occasion de la sortie de deux ouvrages (L’Obs, Match, Le Point, l’Express, excusez du peu, sans compter les interviews dont la dernière en date avait lieu sur i-télé hier matin), toute la presse donc sauf une journaliste de l’Obs qui a osé remarquer que l’idole médiatique avait dérapé en citant avec le plus grand sérieux un livre canular sur Kant. Horreur ! Comment peut-on oser émettre une opinion dissidente sur notre philosophe national à l’éternelle chemise blanche ouverte et aux cheveux coiffés de plus en plus dans le vent. Quel scandale, quelle indécence, quelle injustice ! Jalousie sans doute, parce qu’il est beau, riche, intelligent, abonné au succès comme d’autres aux emmerdes, marié à une créature de rêve, adulé des médias. Forcément, il y en a que ça irrite, des esprits chagrins, et même nous dit l’auteur de l’article sur Slate, des antisémites en puissance. Ah ! Il fallait qu’il soit lancé le mot magique, celui qui clôt tout débat et renvoie le contradicteur malappris dans les plus sombres arcanes du mal absolu. Bernard Kouchner, souvenez-vous, avait utilisé la même tactique pour démolir le livre que lui avait consacré Pierre Péan. Daniel Schneidermann aujourd’hui rigole dans sa chronique matinale tant l’argument lui semble absurde, ce d’autant plus qu’il s’inscrit dans le camp honni des détracteurs du philomediasophe et qu’on l’imagine mal ressentir une quelconque tolérance vis à vis de l’antisémitisme. N’est-ce pas lui qui avait poussé Péan dans ses ultimes retranchements sur le sujet en l’interrogeant au-delà du nécessaire ?

Toujours est-il qu’il fallait faire taire les voix dissidentes, renvoyer les rares critiques dans les cordes et que l’accusation d’antisémitisme est apparue comme le remède miracle. Dont acte. Il faut croire qu’une partie de l’élite parisienne connaît un inquiétant regain d’antisémitisme. Drieu, Céline et les autres sortez immédiatement des esprits innocents dont vous avez ignominieusement pris possession ! Plus sérieusement, je crois surtout que l’image de l’idole se fissure à mesure que monte la mayonnaise médiatique jusqu’à friser les plus extrêmes limites du ridicule. Or, il en va des bulles médiatiques comme des bulles financières, il y a toujours un moment où elles éclatent. Entre nous, BHL peut bien se défendre en déclarant que le canular était de haute volée, sous-entendant ainsi qu’il est largement excusable d’avoir été piégé, une question me taraude : comment un agrégé de philosophie peut-il citer un auteur sans s’être interrogé au préalable sur la source ? Quel crédit accorder à un intellectuel de ce niveau qui ne vérifie pas les propos qu’il cite, ne se demande pas qui est l’auteur et comment il convient de comprendre sa position par rapport  au reste de son oeuvre ?  C’est assez peu rigoureux comme démarche intellectuelle, vous ne trouvez pas ? Surtout lorsqu’on se pique, sur la foi d’un livre inconnu, de  nourrir une diatribe à l’encontre de Kant. Le grand philosophe allemand méritait mieux, me semble-t-il, mais il est vrai que je ressens une étrange et profonde affinité d’âme avec lui, ce qui sans doute nuit à mon objectivité en l’espèce.

Le malheur, c’est que cette polémique autour de BHL n’a d’autre effet que de concentrer davantage les projecteurs sur lui, accentuant du même coup l’ombre médiatique qui pèse sur la plupart des autres philosophes contemporains. M’étant rendue ici coupable de participer à cet assourdissant concert autour de l’idole, je vais donc verser mon obole à la philosophie pour tenter de me racheter en vous recommandant la très éclairante lecture de Dany-Robert Dufour. Si comme moi vous éprouvez un malaise grandissant à vivre dans une société dominée par les rapports marchands, l’égoïsme et la jouissance, si vous ne pensez pas, n’en déplaise à Adam Smith et avant lui à Mandeville, que la somme des égoïsmes fait le bien commun,  alors je vous recommande (dans l’ordre) de lire « Le Divin marché » (Denoël 2007) et La Cité perverse » (Denoël 2009). Le philosophe montre comment le libéralisme (auquel il n’est pas opposé par principe) est devenu une religion qui a entièrement irrigué nos vies et dont l’aboutissement, qui déjà se dessine, avait été magistralement anticipé par Sade. Lucide, dérangeant, nécessaire.

Note : Ne manquez pas le savoureux compte-rendu de la campagne médiatique autour de BHL chez @si (abonnés).

16/02/2010

Florence Aubenas dans la peau d’une travailleuse précaire

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 10:07

Une semaine sans billet sur le blog, autant dire une éternité. Les raisons en sont multiples, quelques turbulences d’ordre privé, un temps neigeux qui m’incite à hiberner, beaucoup de travail, assez passionnant d’ailleurs, mais aussi une actualité qui m’irrite tellement qu’il est préférable que je me taise.

J’attendais donc une bonne nouvelle pour publier de nouveau ici, quelque chose de positif, de remarquable qui me donne l’occasion de montrer ce qui va bien au lieu de m’embourber, et vous avec moi, dans la critique, les ricanements ou les rancoeurs. Je l’ai trouvé, cette nouvelle. Avez-vous acheté l’Obs de cette semaine ? Personnellement, je ne le lisais plus ces derniers temps, ayant soudain découvert que je n’étais ni assez riche ni assez de gauche pour m’y retrouver. Mais lorsque j’ai vu la journaliste Florence Aubenas en couverture, je n’ai pas résisté. Un journaliste en Une, ce n’est pas courant. Ni souhaitable d’ailleurs, car il y a tout lieu de craindre l’amorce d’un processus de starification qui transformera automatiquement l’observateur professionnel du monde en contemplateur éclairé de son nombril. En même temps, je me disais pas elle, ce n’est pas son genre. En réalité, si Florence Aubenas a les honneurs de la couverture du journal qui par ailleurs l’emploie, c’est qu’elle vient de sortir un livre sur les travailleurs précaires. A la grande surprise de tous, visiblement, car elle avait pris un congé sabbatique dans la plus grande discrétion pour aller, disait-elle, écrire un roman au Maroc. En fait de farniente créatif sous les orangers, la journaliste s’est inscrite  comme demandeur d’emploi à Caen en février 2009. Elle a conservé son identité mais modifié son apparence et, munie d’un CV d’agent de propreté (femme de ménage pour tous ceux qui, comme moi s’obstinent à ne pas vouloir utiliser ni comprendre les hypocrisies de notre chère novlangue), elle s’est plongée durant six mois dans l’univers des agences d’intérim. C’est cette expérience qu’elle raconte dans son livre « Quai de Ouistreham ».

Michel Labro évoque ainsi son récit : « Florence raconte de façon saissante ce qu’elle a vécu. La fatigue nerveuse, les horaires qui n’en finissent pas, les déplacements incessants d’un travail à l’autre, la vulnérabilité qui oblige à subir et à fermer sa gueule, mais aussi la solidatrité et les moments de bonheur arrachés à un monde où une prime de licenciement de 200 euros fait figure de parachute en or et un CDI de 5h30 à 8h le matin de passeport pour le paradis ».

Je n’ai pas lu le livre, mais les extraits publiés dans l’Obs de cette semaine m’ont convaincue de son intérêt. Parce qu’elle a mouillé la chemise, Florence. Elle l’a vécue cette vie de travailleur précaire, récuré les toilettes d’un ferry, les douches d’une boite de transport routier, subi le mépris, la hargne de ses employeurs, la compassion de ceux qui aident les demandeurs d’emploi, elle s’est coulée dans cet univers pour le comprendre et le raconter. Six mois, ce n’est pas rien. Chapeau !

Références : « Le quai de Ouistreham » par Florence Aubenas – Editions de l’Olivier – 2010

 

Mise à jour du 23 février : Je viens de terminer le livre de Florence Aubenas, et je maintiens ma recommandation de lecture, je la renforce même ! Parce que la crise que nous traversons ne saurait se réduire à des chiffres incompréhensibles et des statistiques vides de sens, parce qu’elle touche des être humains dont le destin soudain bascule. C’est cela que raconte Florence Aubenas, ce quotidien d’angoisse, d’humiliations, d’incertitude permanente, mais aussi de rires, de solidarité. La crise, tout le monde en parlait, mais personne ne la voyait vraiment, les choses semblaient toujours à leur place, note l’auteur en 4ème de couverture. Il fallait donc aller en prendre la mesure sur le terrain plutôt que de se cantonner à interviewer des ministres sur les statistiques ou quelques chômeurs. Ce faisant, Florence Aubenas montre les limites du journalisme actuel pour mieux les dépasser. Au passage, elle nous offre une belle leçon de vie.

09/02/2010

Sexe, voitures et canapés !

Filed under: Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 11:36

Qu’est-ce que c’est beau la pub !

Habituellement, je ne la regarde pas. Mais ce matin sur BFM TV, allez savoir pourquoi, j’ai observé la chose de près au lieu de baisser le son ou de me laisser aller à la rêverie. Bien m’en a pris, dites-moi, j’ai pris une vraie leçon de vie. Car la publicité ne se limite pas à véhiculer un message en jouant sur le fameux temps de cerveau disponible que lui vend la chaine, elle milite également pour un certain nombre de valeurs, enfin, quand je dis un certain nombre, c’est une façon de parler. Vous allez voir.

C’était ce matin, donc, sur BFM TV aux alentours de 7h45. Premier spot : nous sommes à l’intérieur d’une voiture conduite par une femme d’un certain âge accompagnée d’une adolescente.  L’adolescente veut décrocher son téléphone et, en fouillant dans son sac,  laisse tomber un préservatif, version ludique, transparent et rose. Panique dans le regard de l’adolescente. Mais sa grand-mère est cool et lui lance « tiens, tu aimes les fraises maintenant ? ».  N’empêche, elle empoche le préservatif sans qu’on sache si c’est pour l’utiliser ou le soustraire à la gosse dans un but éducatif. En tout cas, elle ne pense pas à la prévention la grand-mère, ni à parler avec sa petite fille. Non, elle est trop cool pour ça. Objet vendu ? Une voiture.

Deuxième spot.  Un appartement le soir. Un homme se brosse les dents tandis qu’une jeune femme fouille dans ses tiroirs, s’empare de l’une de ses culottes qu’elle place dans la poche de veste de son compagnon, puis fait semblant de la découvrir. S’ensuit une jolie scène de ménage au terme de laquelle elle lui dit qu’elle ira dormir sur le canapé. Objet vendu : un canapé, donc. Si confortable qu’on lui sacrifie joyeusement son lit et sa vie de couple. C’est dire…

Troisième spot. Jolie chambre qu’on imagine en Italie, ambiance luxe et volupté. Une femme se lève d’un lit et quitte l’appartement en culotte, soutien-gorge et talons hauts. Un homme en slip, langoureusement allongé dans les draps plonge la tête dans l’oreiller que vient d’abandonner la jolie créature. Objet vendu : un parfum.

Quatrième spot. Une voix off raconte la vie trépidante d’un automobiliste qui a besoin d’une grande voiture pour transporter sa famille recomposée. La caméra le suit dans ses déplacements pour aller chercher ses enfants, nombreux, qu’on nous explique issus de différents mariages. Celle-là surgit un peu comme la conclusion des précédentes.

Le thème omniprésent est celui de la liberté sexuelle. Liberté de l’adolescence, émancipation nécessaires des vieilles générations, de leurs valeurs surnanées et de leurs inquiétudes dépassées, plaisanterie sur l’infidélité, rencontre érotique qu’on imagine de passage puisque la femme s’en va, mariages multiples et relativisation joyeuse du divorce, etc.

Vous imaginez le nombre de « valeurs » qu’on nous assène ainsi en l’espace de quelques secondes simplement pour vendre une voiture, un canapé ou un parfum ? L’annonceur joue allègrement sur la notion de plaisir décomplexé et utilise le plus puissant levier, le sexe. Jouis, enjoint-il au téléspectateur, émancipe-toi de tes vieux réflexes, des référents  qu’on t’a enseignés et jouis, égoïstement, sans limites. Lache-toi, achète voitures, canapés, parfums, fais-toi plaisir, rien n’est important, rien n’est grave. Le plaisir est la seule règle, il n’y en a pas d’autre. On s’étonnera ensuite de vivre dans une société déboussolée…

Dans le même ordre d’idée, c’est-à-dire la manipulation des esprits à travers de petites historiettes apparemment anodines, mais pétries de messages, je vous recommande un très intéressant article sur Causeur. L’auteur, philosophe, décrypte un film  contre l’homophobie destiné à être projeté dans les classes de CM1 et CM2. Edifiant.

08/02/2010

Le voile, opium du peuple ?

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 16:28

Savoureuse interview ce matin du postier du NPA par Jean-Jacques Bourdin sur BFM. On attendait en effet les explications d’Olivier Besancenot sur sa candidate voilée (discrètement voilée d’ailleurs, son visage est visible). Je ne me souviens plus précisément de la manière dont il s’est justifié, je souffre malheureusement d’une curieuse forme d’autisme à l’égard de la langue de bois, surtout quand elle est idéologisée, mais j’ai beaucoup aimé la réaction  de mon illustre confrère : « la religion n’est donc plus l’opium du peuple ? »a lancé Jean-Jacques Bourdin. Ah ! La délicieuse question que voilà.

Sur le même sujet, j’apprends en lisant Marianne 2  que l’Obs a été condamné pour atteinte à la vie privée et au droit à l’image à la demande de la chanteuse Diam’s (10 000 euros de dommages intérêts) au motif que le magazine a osé évoquer ses engagements religieux, engagements dont non seulement elle parle dans ses chansons, mais qu’elle affiche dans sa tenue vestimentaire. Voilà qui pose l’intéressante question des limites entre les sphères privée et publique, limites qui varient visiblement selon qu’on est un badaud ou un journaliste. Vivement le moment où les journalistes auront enfin compris qu’ils doivent se cantonner à la stricte retranscription des communiqués de presse….

04/02/2010

Du calme, amis corses, c’est pour rire…

Filed under: Dessins de presse — laplumedaliocha @ 19:31

03/02/2010

Un mail sinon rien

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:39

Qu’est-ce qu’on communique à notre époque ! Entre nous, c’est merveilleux les progrès technologiques. Non, franchement.

Tenez hier, j’ai reçu une soixantaine de mails. Comme d’habitude. Des tas de gens que je ne connais pas m’écrivent ainsi tous les jours. Certains à titre professionnel, des attachées de presse surtout, pour me vendre une énième analyse sur la crise, un sondage sur le moral des chefs d’entreprise, une conférence, une interview, un nouveau service, la croissance externe d’une boite. Et puis il y a ceux que je ne connais toujours pas mais qui ont le bon goût de me proposer des distractions pour me donner envie de les rencontrer. Ainsi, ce soir, si j’avais voulu, j’aurais pu m’entraîner au tir. Voui. Quelque part dans un quartier chic de Paris. Je m’y vois déjà, avec l’arme lourde et froide dans la main, guidée par un professionnel que j’imagine tout droit sorti d’un épisode du Commissaire Moulin, assourdie par le fracas de l’arme et sans doute secouée par le recul. Entre nous, ça m’aurait bien plu, mais je n’ai pas le temps. Pas plus que je n’irai d’ailleurs au cocktail qui suivra la remise du prix du meilleur article financier de l’année. D’autres essaient de me vendre des choses étrangères à mon exercice professionnel. Par exemple, le site Amoureux m’indique : « Aliocha un homme t’attend ! » Tiens donc, c’est qui celui-là ?  Et puis ça veut dire quoi exactement « un homme t’attend » ? Ayant la fâcheuse habitude d’être en retard, je suis souvent attendue par les gens que je connais, mais si maintenant ceux que je ne connais pas se mettent aussi à m’attendre, on n’est pas sortis. Au milieu de tout ce fatras, il y a parfois des messages qui m’intéressent. Un copain hier qui me félicitait pour un article, une amie qui voulait aller au théâtre, les voeux tardifs d’une lointaine relation. Encore faut-il les identifier ces mails parmi des dizaines de propositions ineptes envoyées par de parfaits inconnus. C’est vrai quoi, avant on recevait du courrier de gens qu’on connaissait, pas beaucoup, et plus souvent des lettres désagréables qu’on appelait « factures » adressées par des gens avec lesquels on entretenait des relations marchandes plus ou moins cordiales. Fini tout ça, terminé l’insupportable isolement, maintenant chacun compte pour quelqu’un et même pour beaucoup de monde. Non, franchement, je vous le dis, on y a gagné. On n’est plus seuls.

Le défaut, car il y en a un, c’est qu’avec toutes les facilités du virtuel, on se voit moins, et puis on se parle moins aussi. D’ailleurs, c’est pour cela qu’on reçoit de plus en plus de mails. Tenez, hier encore, j’appelle la secrétaire d’un monsieur important que je veux interviewer. L’attachée de presse n’ayant pas répondu à mon mail envoyé il y a une semaine, je me suis dit, « allez hop, on zappe la dinde qui n’a même pas eu la politesse de me répondre et on va directement au contact ». Voilà qui me mettait en joie, chic un coup de téléphone, j’allais entendre la voix d’un humain, un truc de dingue. Je me lance donc dans une synthèse de ma demande taillée au poil de grenouille près pour éclairer la secrétaire sans abuser de son temps. Devinez ce qu’elle m’a lancé au milieu de ma deuxième phrase ? « Le mieux c’est que vous m’envoyiez un mail ! » et elle a raccroché. Fin de ma petite détente avec un vrai humain. Je lui ai envoyé son fichu mail, ça lui en fera un de plus et je parie tout ce que vous voulez qu’elle va le forwarder à son boss, ce qui lui évitera une explication de vive-voix. Avant de se plaindre à ses copines du nombre de mails qu’elle reçoit tous les jours….par mail, bien sûr, c’est plus drôle. Et hop, deux conversations d’évitées, c’est pas beau ça ? D’ailleurs, s’il est d’accord son boss, je gage qu’il me renverra un mail, peut-être même qu’il me proposera de la faire par mail l’interview, mais là je peux vous garantir que ce sera non. Faut pas déconner  quand même. J’entre en résistance, voyez-vous, j’en ai un peu marre du virtuel. J’ai envie d’entendre des gens, de les voir, ceux que je connais et même ceux que je connais pas d’ailleurs. Et hop, un petit bain de foule dans le métro aux heures de pointes, ça me fera des vacances, ça me rappellera comment c’était A-vant.

Hier encore (oui, d’où ce billet ce matin, c’était concentré hier en termes d’expériences virtuelles, ou bien j’y étais particulièrement sensible, allez savoir), hier donc, l’un d’entre vous m’envoie un mail dans lequel il me demande de le mettre en contact avec un commentateur qui a disparu depuis plusieurs semaines. Ce sera fait, cher lecteur. Mais du coup je me suis dit : c’est quand même fou, on discute tous ensemble, on se connait sans se connaître, bien à l’abri derrière nos écrans et nos pseudos et si par hasard deux commentateurs du même blog veulent se parler en direct loin du blog, c’est pas possible. Il faut entrer dans un circuit complexe d’approche en faisant appel à l’intermédiaire obligé que je suis, c’est fou, non ? Avant tout ce cirque, c’était plus simple. On faisait connaissance en live, l’identité était première, l’affection seconde. Maintenant c’est l’inverse, on se parle sans se connaître, on finit par se connaître, mais sans s’identifier et puis parfois – très rarement – tout ceci débouche sur une vraie relation.

Et encore, fragile la relation, parce que c’est pas tout ça, mais il faut les gérer nos relations virtuelles et elles sont si nombreuses, si absorbantes, qu’on n’a plus vraiment le temps d’aller boire un verre avec les gens en 3 dimensions, vous savez les vrais, ceux qui bougent, qui font du bruit, qu’on peut voir et même toucher. Un truc de dingue vous dis-je la communication moderne. Ce d’autant plus qu’on ne les gère par forcément dans la douceur nos relations virtuelles. Parait qu’on n’a plus le temps avec tous ces mails qu’on reçoit. En tout cas c’est que me disait une consoeur la semaine dernière : « moi je ne mets plus de formules de politesse dans les mails, c’est trop long ». Elle a raison, taper « bonjour », « merci » et « bien cordialement » ou « bonne journée », ou « bises » selon les cas, c’est 20 secondes de perdues, vous imaginez ça, vous, 20 secondes ? Une folie si on les multiplie ces fichues 20 secondes par le nombre de mails auxquels on répond tous les jours. Vous me direz, à l’époque déjà ancienne du téléphone, il fallait composer le numéro, attendre qu’on décroche, puis guetter le fameux « allo ? » avant de dire bonjour, se présenter…ça prenait encore plus de temps quand on y pense, mais on pouvait se le permettre, puisqu’on ne recevait pas de mails et que rédiger un courrier, c’était carrément une aventure au long cours.

Le mieux est encore d’en rire, en attendant que tout ceci nous rende définitivement dingues. Mais il y a quand même des situations dans lesquelles ça n’est pas drôle du tout. Allez donc lire ce papier sur Rue89. Il évoque l’ultime progrès technologique du moment, la pointe de la modernité : la justice par visioconférence. Plus de transfert de détenus entre la prison et le Palais, plus de fonctionnaires de police mobilisés pour rien ni de risque d’évasion sur le trajet. Et hop, une discussion par écran interposé entre une prisonnier derrière les barreaux et un juge à des kilomètres de là installé à son bureau. Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue pour les droits de l’homme (LDH) s’insurge   :« L’absence de confrontation physique est inquiétante. La justice sera rendue via un téléviseur, ce qui rend la procédure complètement virtuelle, hors de toute réalité. La visioconférence sera à la justice ce que la télé-réalité est à la télévision. C’est de la télé-justice. » Bah, au point où on en est…

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