La Plume d'Aliocha

14/01/2010

De l’utilité de maintenir la spécificité de l’information journalistique

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:08

Une idée fausse circule ces derniers temps dans la blogosphère selon laquelle les journalistes disposeraient d’un monopole de l’information qu’ils s’emploieraient à préserver de manière illégitime. Il m’est apparu nécessaire d’opérer une petite mise au point.

Depuis quelques jours, sous l’impulsion de Narvic et de quelques autres blogueurs, la blogosphère s’agite autour d’un prétendu monopole journalistique de l’information, au motif que les subventions étatiques à la presse en ligne sont réservées à ….la presse en ligne. C’est ainsi que Narvic répond en commentaire  sous l’un de ses billets à Laurent Mauriac de Rue 89 : « Les« journalistes professionnels » ne sont pas légitimes à toucher des subventions publiques pour ça, si ces subventions leur sont réservées. C’est ça qui est choquant et injustifiable. C’est prétendre à une forme de monopole sur le traitement légitime de l’information sur internet : c’est précisément cela que nous vous contestons »(dernière phrase du commentaire 6 de ce billet).

L’aide à un secteur réservé…..représentant 200 000 emplois

Voyons cela de plus près voulez-vous.

Pour mémoire, je vous rappelle que la presse française représente 8,3 milliards d’exemplaires de journaux édités annuellement pour un chiffre d’affaires de 10,6 milliards d’euros et quelque 200 000 emplois directs ou induits. Cette information est extraite de l’ouvrage La presse française, par Pierre Albert ancien directeur de l’IFP d’Assas, il est publié à la Documentation française (2008). Comme chacun sait, ce secteur est en difficultés pour de multiples raisons et en particulier parce qu’il traverse une révolution technologique. Par conséquent, le gouvernement a  décidé d’accompagner la presse dans son évolution en  accordant des subventions aux acteurs du web comme il en accorde aux éditeurs traditionnels. Modestes ces aides, puisqu’il s’agit de 20 millions d’euros. Vous l’aurez compris, nous sommes dans une démarche ici économique qui s’emploie à soutenir un secteur industriel dans sa mutation technologique du papier vers Internet. Il n’est nullement question de monopole, de corporatisme ou d’une quelconque errance de ce genre, simplement, les mots employés, en tant qu’ils sont chargés d’une connotation fortement négative, font toujours leur petit effet, et garantissent le buzz si précieux au blogueur en quête de trafic et de renommée.

On nous explique, donc,  que le nouvel « ecosystème de l’information » (retenez bien cette expression, elle ne signifie rien mais vous donnera l’air dans le coup sur le web) signerait la fin de la distinction entre professionnels de l’information et amateurs. Si les journalistes veulent être admis sur le web nous dit-on encore, il faudra qu’ils abandonnent leur carte de presse (au nom de quoi je vous le demande et surtout qu’est-ce que ça apporterait au public ?) à moins qu’on accepte, je suppose, de donner la carte de presse aux blogueurs. Bref, d’une manière ou d’une autre Internet imposerait que l’on cesse de vouloir distinguer le journaliste chevronné qui travaille depuis 20 ans au Monde et l’inconnu sous pseudo qui, depuis 1 mois ou 1 an, livre un jour sur trois et en dehors des vacances scolaires ses analyses éclairées sur l’actualité.  L’idée forcément est séduisante puisqu’elle mêle critique traditionnelle des médias, espoir dans un monde technologique meilleur et apparence de démocratisation. Malheureusement, les bases du raisonnement sont erronées et le raisonnement lui-même, fort étriqué, passe à côté de l’essentiel.

Non les journalistes n’ont pas le monopole de l’information

La profession de journaliste dispose-t-elle d’un monopole de fait ou de droit sur l’information quelle s’emploierait à protéger, comme le prétendent ces blogueurs ? Réponse : non. Les avocats par exemple ont un monopole sur le conseil juridique, cela signifie que même diplômé de droit vous ne pouvez pas installer un cabinet et prétendre fournir des conseils juridiques au public si vous n’avez pas le diplôme d’avocat. Et si vous le faites, il vous en coûtera fort cher.  Voilà ce que c’est qu’une profession en situation de monopole.  A l’inverse, toute personne peut produire de l’information, sur Internet ou ailleurs. Il n’existe aucune restriction de quelque nature que ce soit et surtout pas au bénéfice des journalistes. Une telle restriction serait au demeurant impossible puisqu’elle porterait atteinte à la liberté d’expression. Simplement, cette personne ne pourra avoir le titre de journaliste que si elle traite l’information dans une entreprise ayant le statut d’entreprise de presse.  Et c’est heureux parce que si cette exigence n’existait pas, n’importe quel publicitaire pourrait demain créer un titre de presse et prétendre que l’information qu’il délivre est de nature journalistique, c’est-à-dire produite par des professionnels de l’information indépendants.

Les blogueurs produisent-ils de l’information ? Réponse : oui. Celle-ci  se traduit la plupart du temps par une analyse personnelle  sur l’information produite par d’autres, mais elle peut aussi – et cela mérite d’être souligné – être dans certains cas totalement inédite comme lorsque Authueil relate un événement à l’Assemblée ou Eolas une audience. Toutefois, cela reste fort rare. Il n’empêche que cette information s’exprime sur un ton nouveau, révèle souvent des talents, et s’avère aussi utile qu’instructive.

Les blogueurs produisent-ils une information de nature journalistique, c’est-à-dire à titre professionnel, soumise à des exigences, des règles techniques et des impératifs éthiques ? Réponse : non. L’information journalistique est produite par des journalistes, c’est-à-dire des professionnels qui tirent l’essentiel de leur rémunération d’une activité de traitement de l’information pour le compte d’une entreprise de presse. Les deux conditions sont cumulatives, c’est ainsi que la standardiste, le commercial ou même le directeur général de l’entreprise de presse ne sont pas journalistes, tandis que les rédacteurs, grands reporters, secrétaires de rédaction, photographes, correcteurs etc. le sont. Précisons qu’on n’est pas journaliste à vie. Chaque année, il faut constituer un dossier et justifier que l’on remplit toujours les conditions permettant l’attribution de la carte et du statut qui va avec. La carte d’ailleurs, ne justifie pas à elle seule le statut, notamment aux yeux de l’administration fiscale qui s’emploie à vérifier l’exercice effectif du métier.

En d’autres termes, il existe une catégorie d’information de nature journalistique, absolument pas exclusive  des autres types d’information, qui ne monopolise en rien le champ de l’information,  mais correspond à la production d’une information très spécifique répondant à des exigences précises.  Cela constitue, je crois, une sécurité nécessaire pour le public compte-tenu de l’importance de l’information dans nos sociétés mais aussi de la masse d’informations produite chaque jour par des acteurs toujours plus nombreux.

Le journaliste est un témoin professionnel et indépendant

Avançons encore pour tenter d’explorer ce qu’est une information journalistique, c’est-à-dire produite par un organe de presse, par rapport à une information émise par un expert,  un publicitaire, un blogueur, une service de communication,  etc. Le journaliste a appris un métier, celui consistant à informer le public sur l’actualité. Ce métier est en quelque sorte celui de témoin professionnel. Il suppose l’acquisition d’un savoir-faire non seulement pour exercer ce rôle de témoin, apprendre à réaliser des interviews, des reportages, à recouper ses sources, à les protéger, à apprécier leur pertinence, photographier, filmer etc. mais aussi pour ensuite transmettre l’information recueillie au public. Il y a des règles assez contraignantes d’écriture, de hiérarchisation et de présentation de l’information. Et puis des impératifs éthiques imposant que l’information ainsi délivrée soit exacte et indépendante.  L’information journalistique engage la responsabilité économique de l’entreprise (la valeur d’un titre dépend du crédit qu’on lui accorde) mais aussi juridique pour toute la chaine de management (directeur de publication, directeur de la rédaction, rédacteur en chef, chef de service, chef de rubrique, rédacteur). J’ajoute que c’est un travail d’équipe. Je ne pense pas qu’il puisse s’exercer de manière solitaire, c’est-à-dire en dehors d’une entreprise de presse. On peut être pigiste, bien sûr, c’est mon cas, mais on écrit toujours pour une rédaction et au nom de celle-ci, ce qui offre la force et la protection du groupe entier contre tous ceux qui sont tentés d’exercer des pressions. Or, je puis vous assurer que ces pressions ne sont pas réservées aux affaires politiques sensibles mais sont permanentes et quotidiennes sur absolument tous les sujets.

L’avis d’expert n’est pas une information journalistique

A côté de cette information journalistique très particulière et au demeurant assez minoritaire dans l’océan d’informations qui nous entoure, il y a tout le reste. La communication, la publicité, les informations délivrées par différents acteurs publics ou privés et, depuis l’arrivée des blogs, par les blogueurs qui éditent ce qui s’apparente à un journal intime. Il se trouve qu’on prend souvent sur le web l’exemple d’Eolas pour observer qu’après tout son activité s’apparente à du journalisme.  Qu’il me pardonne ici de l’évoquer au fil de cette démonstration, mais c’est la rançon de la célébrité. Eolas est avocat, il n’est donc pas un témoin professionnel de l’actualité mais un auxiliaire de justice. En conséquence de quoi, l’information qu’il diffuse n’est  pas de nature journalistique mais relève du très classique – quoique, en l’espèce, particulièrement brillant – avis d’expert. Le format du blog lui a permis d’atteindre un plus large public que s’il écrivait au Dalloz et son talent ainsi que la liberté offerte par un blog, de commenter de manière originale les événements juridiques. Pour autant cela ne change rien à la nature même de l’exercice qui demeure un avis d’expert sur l’actualité du droit et de la justice, doublé d’un avis personnel sur le rugby, le thé etc. et non pas un article de journaliste. Parce que ce n’est pas son métier, parce qu’il n’est astreint à aucune règle professionnelle dans l’exercice consistant à bloguer, parce qu’il n’a pas l’indépendance de l’observateur mais le nécessaire parti-pris de l’acteur, parce qu’il n’est redevable de rien à personne au titre de sa production.

Le public est attaché à la distinction entre information journalistique et non-journalistique

Supprimer la distinction entre l’information journalistique et les autres catégories d’information et donc gommer la spécificité de la première serait particulièrement périlleux. Car la publicité, la com’ et tous les spécialistes de l’information maquillée sont, vous l’imaginez bien déjà en embuscade. C’est leur vieux rêve que de gommer cette frontière. Ils voient que les journalistes résistent.  Ouvrez leur demain la porte de l’information dite journalistique sous le prétexte de bâtir un monde nouveau sur Internet et vous tuez l’information journalistique. Il ne subsistera plus alors qu’un magma indifférencié de contenu dans lequel rien ne permettra plus d’évaluer la crédibilité de ce qu’on lit.  Il faut donc tenir cette frontière, pas contre les blogueurs qui sont d’ailleurs de plus en plus associés par les éditeurs de presse comme Marianne2 ou Rue89 aux contenus rédactionnels, mais contre toute tentative de gommer la spécificité de l’information journalistique, au regard de la com’ et de la pub. Je ne saurais trop  inciter les blogueurs à nous rejoindre dans ce combat auquel je sais qu’ils sont sensibles. Au demeurant, je m’explique mal que l’on veuille niveler des différences de production de l’information qui me paraissent au contraire faire toute la richesse du système actuel. Par ailleurs, il est pour le moins piquant d’observer que ce sont les plus grands détracteurs de la presse sur la toile qui montrent aussi la plus forte volonté d’être assimilés à des journalistes. Etrange paradoxe.

J’ajoute, et c’est le plus important en l’espèce, que le public ne souhaite pas la disparition de cette spécificité journalistique. Dans la précédente version de son site, Marianne 2, avait décidé de ne pas différencier les articles de Marianne de ceux des blogueurs associés (dont je suis). A la demande des lecteurs, ils ont dû revenir sur cette décision. Philippe Cohen, rédacteur en chef du site, confie qu’en sortant de l’expérience Vendredi (journal dont il a participé à la création), il était persuadé que  les internautes se moquaient de savoir si l’auteur d’un article était un journaliste de Marianne ou un blogueur, et qu’ils étaient seulement intéressés par la pertinence de ce qu’ils lisaient. Il constate aujourd’hui que ce n’est pas le cas. Cela n’implique au demeurant aucune hiérarchie de valeur entre journaliste et blogueur, mais exprime simplement de la part du public la volonté de savoir qui parle. Est-ce un membre de la rédaction de Marianne ou un invité ? Un journaliste en prise directe avec les acteurs de l’actualité ou un commentateur livrant une opinion sur ce qu’il a lu, vu, entendu dans les médias ? Ce besoin d’identifier la source d’un écrit me parait tout à fait légitime.

On pourrait dire bien des choses encore sur ce sujet, mais je suis déjà trop longue. Qu’importe, nous aurons, grâce au format du blog, tout le loisir d’approfondir le sujet dans la discussion.

A lire : cet excellent billet qui remonte déjà à 2008 mais avait à mon sens parfaitement cerné l’évolution de l’information sur Internet et la participation que blogueurs et internautes sont susceptibles de lui apporter. Il est relayé par le Journal du Net dans un dossier sur les 10 mythes du web 2.0.

Propulsé par WordPress.com.