La Plume d'Aliocha

05/01/2010

Oui aux subventions à la presse en ligne

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 17:27

Tiens donc, voici que les blogueurs s’en prennent de nouveau à la presse. Cette fois sur le terrain des subventions à la presse en ligne. C’est un scandale, disent-ils. Pour deux raisons. D’abord parce que ça remet en cause l’indépendance de ces sites, ensuite parce que ces subventions n’auraient vocation qu’à maintenir le modèle d’un journalisme professionnel traditionnel moribond, faisant fi des formidables possibilités offertes par Internet et notamment de l’émergence inéluctable du seul vrai journalisme de demain, le journalisme citoyen. 

Le journalisme est mort, vive le journalisme

Ceux qui soutiennent cela ont à coeur en effet de voir disparaître le journalisme professionnel dont ils contestent la légitimité pour permettre à tout un chacun de devenir journaliste, d’en vivre et, ce faisant de devenir des ….professionnels de l’information. Ebouriffante révolution, convenons-en. Il me tarde d’y être puisque, en tant que blogueuse, je pourrai certainement prétendre exercer demain à titre d’ancien amateur devenu professionnel le métier qu’on me conteste aujourd’hui le droit d’exercer en tant que professionnel tout court.  La seule différence, c’est que puisque tout doit être gratuit sur Internet, que la publicité boude et que les subventions sont à bannir, je ne vivrai plus de mon métier. Journalistes, blogueurs, même galère, comme ça, il n’y aura plus de jaloux !

Ce qui motive vraiment nos donneurs de leçons

Plus sérieusement, voilà des années qu’une bande de blogueurs nous répète à propos des éditeurs de presse :  « Ils ne comprennent rien ces vieux imbéciles, ils vont mourir ». Soit. En toute bonne logique, ils devraient donc saluer aujourd’hui le fait que les éditeurs se lancent, qu’ils disposent d’un statut et d’aides publiques. Que nenni, ça ne leur va encore pas. Il est toujours plus facile de critiquer que d’agir et j’attends encore que ces visionnaires auto-proclamés d’un futur technologique forcément radieux me montrent l’extraordinaire modèle économique que ces « imbéciles » d’éditeurs n’ont pas encore trouvé, ni en France, ni ailleurs. Pour l’heure, nos gentils prophètes continuent surtout de se demander s’ils vont perdre leurs lecteurs en cédant à la tentation des billets sponsorisés et finissent par jeter l’éponge ou par installer, dans un ultime espoir de rentabilité, des compteurs à dons sur leur petit blog en attendant que le public se décide à les …financer. Faire la manche est certes l’un des plus vieux réflexes de subsistance du monde, je ne suis pas certaine qu’il figure parmi les plus rentables. Mais bon, que ne ferait-on pas pour donner vie au vieux rêve du blogueur, lequel pourrait être résumé ainsi :  « racontez votre vie dans votre fauteuil et gagnez 3000 euros par jour ».

Retour au sens commun

Bref, les pouvoirs publics longtemps taxés de ne rien comprendre au web décident de créer un statut d’entreprise de presse sur Internet. Fort bien, où est le problème ? Je ne vois personnellement que des raisons de se féliciter. C’est réservé aux professionnels ? En effet. Nous parlons ici de l’avenir d’un secteur économique qui se trouve être en charge, de surcroît, d’une mission d’intérêt général, à savoir l’information. Le fait que certains se lancent dans l’information à titre amateur ne les autorise pas à dicter leur loi à ceux dont c’est le métier. Un léger rappel au sens commun ne me semble pas superflu en l’espèce.  Le gouvernement décide en outre d’accorder à ces entreprises de presse sur Internet des subventions. C’est justifié à un double titre. Premièrement, les entreprises de presse « traditionnelles » sont subventionnées, il n’y a donc pas de raison que les nouvelles ne le soient pas, sauf à vouloir créer une très contestable distorsion de concurrence entre les acteurs d’un même secteur. Deuxièmement, les entreprises de presse sur Internet innovent, par définition. Elles sont les pionnières de l’un des grands médias de demain. Par conséquent, il est parfaitement logique que le gouvernement se préoccupe d’encourager cette innovation, ce d’autant plus qu’elle intervient dans un secteur qui traverse une révolution technologique très difficile.

Le faux problème de l’indépendance

Ah ! Mais l’indépendance de la presse, me dira-t-on. Comme tout le monde, j’aimerais que la presse  puisse se passer de subventions publiques, autant d’ailleurs que de l’actionnariat de groupes industriels dont le coeur de métier n’est pas les médias.  J’observe néanmoins que les subventions versées à l’Humanité n’empêchent pas ce journal de préparer le grand soir contre l’Etat qui le nourrit. Et je ne crois pas le gouvernement assez fou pour imaginer que Rue89 va faire son panégyrique dès que le site aura encaissé son chèque.  Par conséquent, la question de l’indépendance est ici un faux problème. Surtout, je pense que le moment est particulièrement mal choisi pour avoir des états d’âme et s’offrir le luxe de mépriser les subventions. Entre la crise économique générale que nous traversons, celle qui affecte la presse, et la révolution technologique liée à Internet, les subventions dédiées aux acteurs courageux qui tentent malgré tout de créer des entreprises de presse  innovantes sont particulièrement bienvenues. Que cela heurte une poignée de doux rêveurs persuadés qu’Internet va fonder un nouveau monde, c’est tout à fait regrettable, mais c’est le triste lot du rêveur que d’être toujours déçu. Ce que je m’explique moins, c’est le crédit que leur accordent quelques journalistes. Faut-il que la profession soit perdue pour en venir à écouter les diseurs de bonne aventure. Personnellement, j’accorde plus de crédit à un bâtisseur du type Murdoch qui a amplement fait ses preuves, fut-il aujourd’hui âgé, qu’à quelques geeks pratiquant avec une amusante constance l’onanisme intellectuel le plus débridé. Qu’ils montent eux-mêmes des entreprises de presse et montrent l’exemple. Avec toutes les idées géniales qu’ils cultivent depuis des années sur le sujet, c’est sûr, ils feront fortune et en plus ils révolutionneront la presse. Je m’étonne d’ailleurs qu’ils ne se soient pas déjà lancés.

Vous l’aurez compris, non seulement je ne vois rien de critiquable dans le fait d’accepter les subventions de l’Etat, mais je serais tentée d’encourager les sites de presse en ligne à les recevoir avec enthousiasme, pour eux et surtout pour l’avenir du métier qu’ils ont pris en charge sur leurs épaules involontairement en faisant le pari du web. Nous comptons sur eux. Ils ont le devoir de réussir.

Pour aller plus loin : voir le décret du 11 novembre 2009 sur l’aide au développement de la presse en ligne ici, l’article du Monde sur les subventions accordées , les textes relatifs au statut d’éditeur en ligne et enfin le site du syndicat de la presse indépendante d’information en ligne.

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