La Plume d'Aliocha

04/01/2010

Le journaliste et l’histoire

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 18:56

Avez-vous vu la Une de Marianne cette semaine ? Le journal titre « Le scandale de la béatification de Pie XII – Le Pape qui garda le silence face à Hitler ». L’illustration est pour le moins expressive puisque l’on voit Pie XII faire le signe de la bénédiction tandis que dans son dos Hitler dresse le bras. En d’autres termes, si le titre évoque le silence, l’image quant à elle suggère l’approbation.

Il faut que je vous confie une chose, je n’achète jamais un newsmagazine qui consacre sa Une à un événement historique. Pour une raison bien simple, je ne saisis pas quelle peut être la légitimité des journalistes pour s’exprimer sur l’histoire, mis à part bien sûr les magazines spécialisés. Pour les autres, j’entends qu’ils m’informent de l’actualité et non pas de la vie des Pharaons ou des batailles napoléoniennes.  

J’ai fait toutefois une exception pour Marianne cette semaine. D’abord parce que, vous le savez, c’est mon magazine préféré. Ensuite parce qu’il y a en l’espèce une accroche d’actualité liée à la décision de Benoit XVI de béatifier Pie XII qui justifie le traitement de l’affaire dans un newsmagazine. Et enfin par pure curiosité. De quel scandale allait-on donc m’entretenir ? Aurait-on ouvert les archives du Vatican entre Noël et le Jour de l’An sans que j’en sois prévenue là-haut, sur le télésiège qui m’emportait vers les cimes ? Ou bien quelque historien réputé aurait-il fait une découverte  majeure dans la nuit du 31 décembre ?

Rien de tout cela en réalité. Juste trois articles. Lourdement à charge. Le premier du sociologue Jean-Louis Schlegel sur Pie XII, le deuxième d’un journaliste spécialisé dans les religions, Henri Tincq, consacré à Benoît XVI. Le troisième enfin de Jean-François Kahn, comme chacun sait fondateur de Marianne, qui nous explique tout le mal qu’il faut penser de tout cela. Je m’en tiendrais ici à l’article « historique » car c’est celui qui m’interpelle le plus. Jean-Louis Schlegel s’efforce, sans y parvenir, de faire une présentation équilibrée du sujet en évoquant l’accusation dans un style direct, c’est-à-dire en écrivant « Pie XII a fait ceci et cela », avant d’avancer les arguments de la défense dans un texte parsemé de « selon le langage ecclésiastique » et de « dit-on » parfaitement distanciateurs. Le lecteur le plus borné aura donc compris grâce au titre de Une « Scandale », à la seule phrase du texte en exergue sur fond rouge « Pour beaucoup, l’aide apportée à quelques juifs d’Italie ne saurait disculper Pie XII de son éloquente « discrétion » » et au contenu du premier papier du dossier, que franchement, tout ceci est parfaitement révoltant. Si besoin était, le deuxième papier consacré à la « régression idéologique » de Benoît XVI et la tribune incendiaire de JFK suffiraient à convaincre les lecteurs les plus récalcitrants.

Jean-Louis Schlegel admet néanmoins que ce scandale est fort limité lorsqu’il note : « Cette arrogance face à l’histoire passée est dérangeante, irritante, désarmante. Elle est incomprise de l’opinion (en tout cas des médias qui la reflètent), mais peut-être moins d’un public populaire, qui s’en fiche ou considère que c’est du folklore. Elle est dure à avaler par les juifs – même si plusieurs, dont l’Etat d’Israël lui-même, déclarent que c’est une affaire interne à l’Eglise catholique ». J’ajouterais personnellement que Serge Klarsfeld lui-même n’est pas choqué et désapprouve bien davantage la publication dans la Pleiade de la correspondance de Céline que la béatification de Pie XII. C’est dire…. Mais alors qui s’insurge en réalité ?

Quelques journalistes parisiens et au moins un sociologue, visiblement.

Après tout pourquoi pas ? Il est possible qu’ils soient les esprits lucides de notre époque. Qu’à l’instar de leur illustre prédécesseur Albert Camus, ils aient détecté une barbarie qui nous échappe comme l’auteur de l’Etranger apperçut avant les autres à quel point il était fou de se féliciter de l’invention de la bombe nucléaire. Il y a dans le journalisme  quelque chose qui nous pousse malgré nous à jouer les Antigone, à vouloir défendre non seulement la démocratie, mais aussi un certain nombre de valeurs auxquelles nous croyons, par exemple la justice, la liberté, la résistance à l’oppression, la défense de l’égalité, etc. Et c’est sans doute une partie de notre rôle. La question qui se pose dans ce dossier  particulier, c’est avons-nous la compétence pour le faire ? Pouvons-nous juger l’histoire ? Surtout, pouvons-nous prendre la responsabilité de livrer ce jugement à nos lecteurs sur le même ton et dans les mêmes formes que celles que nous utilisons pour rendre compte de l’actualité ?

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17 commentaires »

  1. Pour vous, cet article pose la question de la légitimité du journaliste à parler d’évènements relevant du champ historique. Pour moi, il est l’emblème des biais de la conception actuelle du journalisme en France (peut-être de biais indépassables par ailleurs) : on présente de manière éminemment subjective (vous le montrez très bien) des informations tout en se prétendant objectif car on parle uniquement de « faits » (pourtant eux aussi sélectionnés et racontés de manière très subjective dans l’exemple de Pie XII) . Ce qu’on constate avec Pie XII n’est que la manière de faire le métier classique. Vu la teneur du dossier de Marianne, on est fondé à se demander si le traitement de l’info n’est pas tout aussi subjectif, partiel et partial dans le cas d’évènements relevant de « l’actualité » . Et donc à se demander si la prétention d’objectivité ou de neutralité dans la couverture de cette actualité n’est pas tout simplement abusive (car impossible à atteindre de par le caractère de science humaine/sociale du journalisme).

    Je ne vous lacherai pas, Aliocha, avec ce sujet qui touche éminemment à un journalisme technicien du discours (et donc connaisseur de ses propres faiblesses intrinsèques en ce domaine) et pas seulement fabricant d’actualités… en vous souhaitant une bonne année 😉

    Aliocha : attention aux amalgames. Les journalistes de Marianne ont fort bonne réputation, pour ce que j’ai pu en juger en interrogeant ici et là mes contacts dans mon petit domaine de spécialité. C’est même étonnant d’ailleurs car dans le petit monde juridico-économique, à part les journalistes de La Tribune et des Echos, tous les autres sont taxés d’incompétence. Ensuite, qu’il y ait des prises de position évidentes comme celle que j’évoque ici, c’est autre chose. Il est vrai que ça me chagrine, mais cela ne remet pas en cause l’intérêt que j’ai pour ce journal. Sur l’objectivité, disons que Marianne nous avait habitués à mieux. Même les papiers anti-sarkozy étaient plus équilibrés.

    Commentaire par Moktarama — 04/01/2010 @ 19:21

  2. Bonsoir,

    Je n’ai toujours pas d’avis sur la légitimité de la béatification de Pie Douze. Meme si j’ai un gros doute sur ma légitimité à m’intéresser à ce que peut faire une Religion dans sa petite juridiction personnelle tant que ce n’est ni prosélyte ni agressif pour l’extérieur.

    Par contre j’ai un avis très tranché sur les journalistes qui sous prétexte de nous donner les faits, se mêlent de nous imposer ce que nous devrions, si nous en avions la culture, penser. Qu’ils m’énumerent les faits et les expliquent, je me réserve ensuite le droit de me faire mon propre avis. Mais imposer la « bien-pensance » comme cela, n’est pour moi pas du journalisme, ce n’est même pas du blogue tant celui là a au moins le courage, pour contrer son manque d’objectivité, de se nourrir du contradictoire des commentateurs.

    Mais je m’interroge tout de même :
    Y’a t’il un avantage économique à s’engager comme ça qui compenserait la perte de crédibilité ?

    Meilleurs vœux

    Aliocha : l’avantage économique est, comme toujours chez Marianne, dans la couv’ accrocheuse. Il est peut-être aussi dans le repositionnement du journal vers un engagement plus à gauche. Mais je crois surtout que le journal a livré une vraie conviction. Il suffit d’aborder le sujet autour d’un dîner, en tout cas à Paris, pour s’apercevoir que beaucoup d’intellectuels se disent choqués par l’attitude de Benoît XVI.

    Commentaire par Karam — 04/01/2010 @ 20:05

  3. Karam met le doigt sur un trait qui est, à mon impression, typiquement français : la glorification de l’opinion, assimilée à une forme élevée de pensée, par opposition aux faits, dont l’acquisition est réputée une activité basse, mécanique, laborieuse.

    On peut par exemple le constater en ce qui concerne la couverture des sujets scientifiques, où l’on accorde une place importante à des propos plus ou moins philosophiques ou moralistes, pas toujours très pertinents, au détriment du fond de l’affaire. On peut également évoquer ce phénomène très français de l’intellectuel médiatique, qui donne son avis sur tout, y compris sur des domaines dont il n’a qu’une connaissance très superficielle — phénomène dont BHL n’est que le plus flamboyant représentant. Entre les intellectuels qui se comportent comme des journalistes et les journalistes qui se voudraient des intellectuels, la différence est ténue.

    Ajoutez à cela l’effet de microcosme, qui fait que l’on confond les problèmes qui agitent une infime minorité de la population avec les problèmes importants dont devraient se saisir la population (ou du moins ses couches les plus cultivées), et on aboutit à certains décalages.

    Aliocha : tout à fait d’accord 😉

    Commentaire par DM — 04/01/2010 @ 20:30

  4. Moi je vois cela d’un autre point vue, et je m’étonne que vous ne le mentionnez pas.

    Sans être un spécialiste de la question il semble reconnu (même par ces détracteurs qu’il a sauvé quelques juifs, a partir de combien devient on un saint ?) mais il n’a rien dit, il a donc en quelque sorte privilégié l’action à la communication, n’est ce pas le contraire que vous reprochez constamment aux hommes politiques actuel ?

    Aliocha : c’est en effet l’argument défendu par Koztoujours et d’autres blogueurs catholiques auquel je souscris.

    Commentaire par fxjacobs — 05/01/2010 @ 11:50

  5. Merci pour ce billet : rarement j’ai eu autant envie de chiffonner un journal que cette semaine. Quand on cause d’histoire, que l’on soit ou non historien (c’est mon cas, je suis donc tant soit peu sensible sur la question), il y a des simplifications que l’on devrait toujours se refuser. Le métier d’historien serait-il opposé, sur ce plan, à celui de journaliste ? Je n’en crois rien : je suppose qu’un journalisme honnête s’efforce, sans trahir la vérité, de mettre la complexité de l’événement à la portée de tous. L’historien n’est pas toujours obligé de faire cela : quelquefois il ne parle que pour ses collègues, et alors il peut jargonner tant qu’il veut et entrer dans toutes les subtilités du monde. Quand au contraire il s’adresse à des néophytes, il doit traduire, en évitant si possible une simplification trop grossière qui dénature totalement la complexité de la trame historique sous prétexte de la rendre compréhensible. C’est tout aussi valable pour un physicien, un philosophe, un prof. Et un journaliste (non ?).
    Donc, s’il n’y a pas de différence fondamentale entre le bon journaliste qui parle d’histoire et le bon historien qui fait de la vulgarisation, les articles de Marianne, cette semaine, sont de mauvais articles de vulgarisation historique. Et de très bons articles de propagande. D’ailleurs, je serais tenté de penser que la couverture du magazine était déjà prête avant que les articles aient été pondus. C’est tellement facile ! Ils sont tellement sûr d’avoir raison que les faits et les documents ne servent qu’à illustrer ce qu’ils savaient avant de commencer leur travail. En l’occurrence que Pie XII était un vilain crypto-nazi. Sans doute conviendraient-ils, si l’on approfondissait le débat en historiens, que ce n’est pas réellement ce qu’ils pensent. Mais ce n’est pas grave : ce qui compte à leurs yeux, en l’occurrence, semble être moins de rendre justice à l’histoire que de prêcher le bon et le bien en fustigeant les figures confondues du nazisme et de leur cher catholicisme réactionnaire. Belle et noble contribution à l’avènement d’un monde plus juste, et qui fait honneur au journalisme d’opinion.

    Commentaire par Irénée — 05/01/2010 @ 12:58

  6. « D’abord parce que, vous le savez, c’est mon magazine préféré. »

    On le sait, mais on va finir par ne plus le croire 😉

    A propos, ci-joint un billet de votre confrère du Times sur un thème qui me paraît intéressant : les « clichés » rabâchés par les journalistes français.
    http://timescorrespondents.typepad.com/charles_bremner/2010/01/french-clich%C3%A9s-to-avoid-like-la-peste.html

    Commentaire par Tocquevil — 05/01/2010 @ 14:36

  7. Je me permets juste un commentaire pour demander si quelqu’un a une idée du processus de béatification.
    Je sais qu’il faut que l’auteur soit reconnu comme ayant accompli 2 miracles « Reconnu » au moins dans sa vie… pour le reste ???
    Le processus de béatification est donc en parti une enquête pour s’assurer que ces 2 miracles ont bien eu lieu. C’est pour cela que Jean-Paul II a peu de chance d’être béatifier dans l’immédiat… Les 2 miracles ne sont pas forcement ‘trouvable’.

    J’aurai aimé aussi connaître un fait historique. Lors des rafles de 1942, les voix qui se sont élevé contre (certains évèques), c’était contre le fait d’envoyer ces gens à la mort ? J’ai toujours cru que l’existence des camps de la morts n’à été découvert qu’à la fin de la guerre.

    J’ai toujours pensé qu’il était beaucoup plus facile de critiquer les décisions d’il y a 60 ans, au bord d’un feu après la victoire, qu’en pleine guerre au beau milieu d’un pays alliés à l’Allemagne Nazi…

    Sinon, j’ai la même interrogation que Irénée que je suis à 100% dans son commentaire ! 😉

    Commentaire par testatio — 05/01/2010 @ 14:54

  8. Bonjour à tous,

    Aliocha : « je ne saisis pas quelle peut être la légitimité des journalistes pour s’exprimer sur l’histoire, mis à part bien sûr les magazines spécialisés »

    Leur légitimité… de journaliste peut-être, en tout cas celle qu’on met parfois en avant, à tort ou à raison, pour situer le journaliste au-dessus de la mêlée des chroniqueurs ou reporters internautes ?

    Plus sérieusement, pouvez-vous nous expliquer pourquoi le journaliste serait moins fondé à s’exprimer sur l’histoire que sur la sociologie, la science, le droit, etc. ?

    Aliocha : Je n’ai pas voulu être trop longue, ce qui m’a rendu imprécise. Que des canards comme Historia parlent d’histoire, fort bien, ils ont des journalistes spécialisés qui évoquent l’actualité d’un sujet historique, une découverte, un lien avec l’actualité récente, un regain d’intérêt pour un sujet etc. Pas de problème. En revanche, quand l’Obs, Le Point ou un autre font des Unes sur une période historique, sauf raccord direct avec l’actualité, je ne vois pas l’intérêt. Et même dans ce cas, je trouve que c’est généralement assez mal traité parce que ce n’est pas notre spécialité. Mais il y a des exceptions. Le Point Grand Angle par exemple avait fait un remarquable numéro sur Hitler il y a quelques mois. C’est un avis qui n’engage que moi, j’ai profité de ce numéro de Marianne pour lancer le débat, sachant qu’en l’espèce et malgré toute l’estime que j’ai pour ce journal, je trouve le sujet fort mal traité.

    Cyniquement, je dirais que je ne vois pas pourquoi le journaliste dirait plus de bêtises lorsqu’il parle histoire qu’il n’en dit lorsqu’il parle médecine ou droit de la famille.

    Aliocha : sauf que sur l’histoire, nous n’avons pas la possibilité d’observer directement les faits.

    Plus sérieusement à nouveau, avez-vous par exemple trouvé illégitime le travail de la presse sur la guerre d’Algérie, notamment au début de ce siècle lorsque le sujet a refait surface ?

    Aliocha : je ne l’ai pas suivi, pour les raisons exprimées dans le billet. J’ai tendance à être assez butée 😉

    Et puis dans vos réponses aux commentaires ci-dessus, vous déclarez vous ranger à l’avis d’autres « blogueurs catholiques ». Je ne comprends pas bien comment vous pouvez en une généralité soudaine considérer « illégitimes » les travaux journalistiques sur l’histoire puis souscrire dans l’élan à l’avis du journaliste blogueur voire du simple blogueur du coin. 🙂

    Aliocha : J’ai un avis sur le métier, et un avis personnel sur le dossier Pie XII, où est le problème ?

    Enfin, en quoi le positionnement de Marianne sur cette affaire serait le signe d’un « repositionnement plus à gauche » ? Pouvez-vous nous expliquer en quoi un avis sévère sur l’attitude de Pie XII durant la seconde guerre mondiale classe irraémédiablement à gauche, voire « plus à gauche » son auteur ?

    Aliocha : Parce que figurez-vous que je tiens de sources internes fiables le fait que le journal a décidé de se repositionner à gauche. Je l’aimais républicain, trublion, n’hésitant pas parfois à donner raison à la droite et tort à la gauche, je le découvre soudain idéologue et militant. Ce parti-pris anti-PieXII n’est rien d’autre que ce que pense la gauche germanopratine du sujet.

    Merci !

    Commentaire par houa — 05/01/2010 @ 17:34

  9. @aliocha: J’ai parfois l’impression que l’on enseigne dans les écoles de journalisme, entre autres formations supérieures, l’idée que l’on peut se mettre à parler valablement de tout sujet en en ayant une très vague teinte. Certes, une bonne élocution, une bonne plume, permettent de jouer admirablement du pipeau, mais c’est au détriment de l’exactitude…

    On ne s’improvise ni historien ni scientifique.

    Aliocha : …ni journaliste 😉 je suis d’accord pour que chacun reste à sa place, mais ça ne me parait plus tellement d’actualité. Figurez-vous qu’en rédigeant ce billet, je songeais à un remarquable cours de philosophie du droit où j’avais appris que la justice ne peut pas se permettre de trancher une question scientifique ou historique. Vous savez pourquoi ? Parce que la justice est trop puissante. Si elle dit que la terre est plate et que le jugement devient définitif, plus personne ne pourra prétendre le contraire, l’affaire aura force de chose jugée. En réalité l’exemple était moins caricatural, il s’agissait d’une affaire où des ayants-droits demandaient que leur ancêtre soit reconnu par le tribunal comme le véritable inventeur de la radio. Les juges ont répondu qu’ils ne pouvaient pas trancher une question d’histoire. J’aimerais parfois que la presse soit aussi sage que la justice….

    Commentaire par DM — 05/01/2010 @ 18:39

  10. @aliocha: C’est exactement l’argument contre l’usage d’arguments religieux dans le débat politique ou scientifique. À partir du moment où quelqu’un dit que Dieu a dit que X est vrai et que donc X est vrai, il n’y a plus d’arguments rationnels à opposer, plus de débat possible (ou alors un débat théologique, mais on sort du cadre). C’est d’autant plus vrai dans les pays où être un « hérétique » est un crime passible de lourdes peines.

    Mais figurez-vous que ce que vous dites de la toute-puissance de la justice et donc de la prudence et de la parcimonie de son usage peut également s’appliquer au journalisme. Le journaliste a accès aux médias; le scientifique, l’historien, le juriste, ou plus généralement la personne qui sait quelque chose sur un sujet d’intérêt public, n’ont rarement accès aux médias. Si un journaliste dit une ânerie sur un sujet qu’il ne connaît pas, elle passera pour vérité auprès du public, car les personnes qui pourraient la corriger n’ont pas la possibilité de toucher le public. Prenons le cas d’une erreur sur le droit au JT de TF1: elle sera entendue de millions de personnes. Si un bloggueur à succès comme Éolas la relève, combien de lecteurs? Et un bloggueur pas à succès?

    Ceci devrait inciter les journalistes à la prudence et à la modestie. Malheureusement, comme vous le déplorez vous-même, la valorisation de l’opinion au détriment du fait étayé les incite au contraire à donner un avis sur ce dont ils ignorent presque tout.

    Et puis, l’opinion, ce n’est pas cher, cela prend peu de temps, au contraire des faits. C’est pour cela que certains peuvent tenir une chronique à la radio, passer à la TV, écrire des livres… Je ne sais pas si vous avez lu le livre sur les préjugés de mon collègue et ami Gilles Dowek, il explique que nous avons un fort fond culturel contre le travail. La recherche des faits, les vérifications, les comparaisons de chiffres, la documentation, tout cela est laborieux et donc dévalorisée. L’Idée, la Pensée, sont valorisées.

    Commentaire par DM — 05/01/2010 @ 21:08

  11. Très intéressant ce que vous dites dans le com. 8 sur le « repositionnement » de Marianne. Je ne suis pas un grand lecteur de ce magazine, je l’ai seulement feuilleté de temps en temps, mais j’ai toujours eu l’impression qu’on sentait sur sa première le parti pris républicain exigeant que vous décrivez. Cette couverture sur Pie XII m’a, de ce fait, beaucoup déçu : je suis navré qu’ils aient renoncé à leur positionnement ‘hors parti’, si vraiment c’est le cas et si c’est si explicite que cela. Faut-il dater ce « repositionnement » de la dernière présidentielle, comme une sorte de réaction du type « Là c’est vraiment trop maintenant la gauche a besoin d’aide ? ». Ou est-ce que vous relieriez cela à l’arrivée de nouvelles plumes ?

    Commentaire par Irénée — 05/01/2010 @ 21:40

  12. Bonjour Aliocha,

    je ne partage pas tout à fait votre opinion sur la légitimité des journalistes à traiter des sujets historiques. Bien sûr je comprends et je partage la répartition fonctionnelle que vous faites entre la presse généraliste, disons, et sa vocation naturelle à traiter de l’actualité, et une presse plus spécialisée en matière historique, et la compétence qu’on peut reconnaitre à des journalistes formés pour présenter des sujets historiques (en général issus de thèses académiques).

    Je pense que les journalistes sont malgré cela compétents pour traiter de l’histoire, car elle habite l’actualité. Même ses plus lointains échos raisonnent encore dans notre monde actuels. On ne peut comprendre l’actualité sans la remettre dans son historicité, ce qui ne veut pas dire non plus qu’il faut enfermer le fait actuel dans une histoire à jamais figée.

    Et puis il y a le rôle propre de l’histoire, en tant que discipline intellectuelle, qui est, comme la philosophie par exemple, une école de la pensée où l’individu s’essaye à la compréhension du monde, participe au débats intellectuels de son temps, et se construit lui-même par la réflexion.

    Je ne vois donc aucune raison d’exclure par principe du champ journalistique les sujets historiques.

    Cela dit, il faut bien considérer aussi que certaines polémiques ne méritent pas toute l’attention qu’on leur porte, car elles concernent des faits passés en force de chose jugée et il n’y a plus grand chose à en dire, sauf à concevoir l’histoire comme une sublime récapitulation qu’on se répèterait à l’envi, comme un rituel un peu vide, pour se rassurer sur notre fausse capacité à saisir dans son ensemble la temporalité de l’existence humaine.

    Une histoire commémorative, mais sans épaisseur, sans perspective.

    J’ignore si la polémique dont il est question ici s’inscrit dans cette mécanique aplatissante – car je ne l’ai pas vraiment suivie – mais je suis prêt à tout entendre.

    De ce dernier point de vue, un journalisme qui saurait être historique pourrait capter mon attention, si facile à divertir, et mérite donc à mes yeux son droit de cité.

    Aliocha : je suis assez d’accord avec vous. D’ailleurs, vous observerez que ce billet pose une question et n’y répond pas. Je n’ai pas d’avis tranché sur la question, ce d’autant plus que je me vois mal me dresser toute seule avec mes petits poings musclés contre toute ma profession qui semble trouver cela pertinent. J’observe simplement que lors de la création de la presse en France qu’on attribuera par commodité à Theophraste Renaudot, l’une des questions qui s’est posée a été de définir le journalisme, notamment par rapport au rôle de l’historien. Plus tard, on a appelé les journalistes, les historiens de l’instant. Par ailleurs, le journalisme est l’un des matériaux de l’historien. Bref, le rapport entre les deux métiers me parait tout à fait passionnant. A lire sur le sujet, cette intervention très fouillée.

    Commentaire par tschok — 06/01/2010 @ 13:47

  13. J’ai pour ma part une profonde aversion envers un journaliste qui s’essaie à commenter l’histoire et qui occulte des pans entiers de celle-ci, tout en ne gardant que celles qui vont dans le sens qui soutiennent vos écrits. J’aurai tout simplement tendance à ne plus rien croire venant de cette personne.

    N’importe qui ayant travaillé ou travaillant dans le domaine de l’histoire vous expliquerez clairement qu’au debut d’un travail de ce type, la conclusion n’est jamais connu. Là, c’est le contraire. La conclusion etait faite, il fallait donc uniquement des faits appuyant cette conclusion. Tout le reste devait être occulter.

    Nous avons donc là uniquement un travail de propagandiste, voulant répandre sa voix. Nous sommes très loin d’un travail journalistique ou d’historien.

    A mon sens, ce genre d’article est franchement risible. Tout d’abord, nous nous prenons la tête pour une histoire interne à une religion. Ensuite, nous sommes au début d’une procédure de béatification qui entraine potentiellement une procédure de cannonisation (certaines peuvent durée près de 500 ans : Jeanne d’Arc). En enfin, en occultant des faits historiques au profits de certains autres correspondant à la thèse de la ligne éditorial, nous ne sommes pas loin de la fausse information… et venant d’un « journal », c’est peut être la pire des chose à faire.
    La médecine ou le droit, comme, je n’y connais rien, j’accepte volontier ce que dit le journaliste pour parole d’évangile, mais l’histoire, c’est un thème étudié et rabacher. Alors, quand un journaliste énumère quelques faits en occultant les autres que nous connaissons et bien qu’il ne s’étonne pas qu’on finisse par le prendre pour un Charlot, lui et son article.

    Commentaire par testatio — 06/01/2010 @ 16:11

  14. @ Aliocha, grand merci pour le lien, j’écouterai l’émission à tête reposée.

    @ Testatio, je vous suivrais volontiers – lorsque vous dites qu’on peut fausser la vision historique en occultant des faits qui sont contraires au point de vue qu’on soutient – s’il n’y avait un détail qui m’a souvent empêché de considérer même les représentations les plus partiales et partielles de la « vérité historique » avec le mépris qu’elles devraient normalement mériter: le fait historique n’est pas aussi objectif qu’on le pense.

    Certes, deux bombes nucléaires ont bien été larguées sur le Japon, certes la Bastille a bien été prise le 14 juillet 1789, certes Marignan c’est 1515.

    Mais le fait historique a des ramifications qui sont finalement assez complexes, ce qui laisse une grande place aux incertitudes, donc aux interprétations, donc aux spéculations, donc aux manipulations, aussi.

    Tenez, prenez l’assassinat de Kennedy, par exemple.

    Alors, un point de vue partisan sur l’histoire n’est pas forcément idiot, dans son principe même, parce qu’il remet le fait historique en discussion et permet souvent un intérêt renouvelé pour des recherches qui nous conduisent à compléter la vision parcellaire qu’on peut avoir d’un événement et ainsi nous donne l’occasion de réviser éventuellement notre jugement.

    C’est une façon de garder à l’esprit que l’histoire est mobile.

    Personnellement, j’accepte que le fait historique soit débattu dans un certain « bordel ambiant » qui ferait fi de toutes les règles académiques propres à la discipline. L’un des avantages que j’y vois est que cela nous le rend immédiatement vivant. Le bordel d’aujourd’hui ressuscite l’histoire d’hier. Si elle nous passionne aujourd’hui, c’est que les passions du passé ont aussi joué un rôle.

    C’est un des plus beaux hommages que les vivants peuvent rendre aux morts: revivre leur passion.

    Commentaire par tschok — 06/01/2010 @ 17:18

  15. à Aliocha,

    Comme tschok, je trouverais dommage de séparer trop profondément histoire et journalisme. Mais pour des raisons inverses de celles de tschok. Tschok voudrait que l’Histoire ressemble plus aux empoignades journalistiques. Pour ma part, j’aimerais que le journalisme ressemble plus au travail d’analyse de l’historien (ou du géographe).

    « Historia » primitivement signifie « enquête ». Tout bon travail historique est de l’ordre de l’enquête, ce qui consiste à collecter des sources d’information, à les analyser, les confronter, les critiquer de façon à faire la part du vrai et du faux avec le plus de nuances possibles. Le bon journalisme me semble bien devoir répondre à des exigences méthodologiques similaires.
    Pensons par exemple au travail d’Henri Amouroux sur la vie des Français sous l’occupation. On est impressionné par la masse de témoignages recueilli par ce journaliste qui s’est fait historien pour donner une vision complexe de la France occupée. Sans doute, le travail d’Amouroux n’est pas au dessus de toute critique, et lui-même a fini par reconnaître qu’il avait trop cherché, au début de son travail, à trouver des excuses au régime de Vichy. Mais l’évolution de son jugement prouve précisément que l’enquête qu’il a menée avait sa fécondité.

    Bref, le meilleur journalisme ne pourrait-il pas avoir le sérieux du travail de l’historien ? L’épistémologie de l’histoire ne pourrait-elle nous fournir les lignes directrices d’une déontologie du journalisme ?

    Commentaire par Physdémon — 06/01/2010 @ 22:48

  16. bonjour a vous tous,moi c’est M Cisse Massamba historien ,en faite le journalisme est comme une science qui nous renseigne sur l’actu de ce que nous vivons a la période ou nous vivons nous donne le choix de l’histoire de voir clairement , de savoir distinguer il joue le rôle de voir le caractère public face a des décisions en vigueur: Ainsi l’histoire aura pour rôle de comment recueillir ces faits en vue d’éveiller les consciences le moment au port in.

    Commentaire par Mr Cisse Massamba — 28/09/2016 @ 23:27


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