La Plume d'Aliocha

16/12/2009

Johnny, l’hiver, le froid…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 18:51

Je trouve le positionnement des chaînes d’information (LCI, I-Télé, BFM) de plus en plus étonnant. Ce matin à 6h30, il n’y en avait que pour Johnny. Et hop, coco, en ouverture de tous les journaux, avec envoyés spéciaux sur place et tout le tintouin.  En boucle toutes les dix minutes et sur les trois chaines en même temps. Zapper dans ces conditions revenait à démultiplier jusqu’à la nausée la non-information absolue, le vide total, sidéral d’une mobilisation maximale sur un sujet d’intérêt minimal.

Attention scoop : il fait froid en hiver !

Entre nous, je croyais qu’avec Michael Jackson, on avait vu le pire. Je m’étais trompée. Après tout, qu’on passe des heures sur la disparition d’une star mondiale, c’était encore vaguement envisageable. Mais alors l’hernie discale d’un chanteur français, ça dépasse l’entendement. Surtout quand on lit en bande défilante cette citation ébouriffante d’Aznavour qui, à défaut d’entrer dans les annales, pourrait figurer dans le Top Ten du grand bêtiser de l’information : « Johnny a dit à Laetitia : on rentre ». Bon sang ! C’est à l’info ce que Maïté est à la natation synchronisée. Ce sera quoi ensuite ? Le dentier de Mireille Mathieu ? Les hémorroïdes d’une starlette de feuilletons pour ménagère de moins de 50 ans ? La calvitie de Dick Rivers ? Ah non, c’est vrai, il y a eu aussi le doigt cassé de Besancenot. J’oubliais. Et puis le froid. Ah ça, le froid, c’était la deuxième information spéciale du matin. Un truc de dingue : il fait froid en hiver ! Vous me direz avec Copenhague et le réchauffement de la planète, on a des raisons de s’esbaudir sur la vague de froid.  D’autant qu’il fait zéro mes bons zamis, et zéro en plein mois de décembre, c’est du jamais vu en France. Si je vous le dis, j’suis journaliste, je sais de quoi je parle tout de même. Le problème, c’est qu’il ne neige encore nulle part, qu’il n’y a pas de catastrophe à raconter, ni train bloqué ni village privé l’électricité, alors on file se pencher avec émotion sur le sort des SDF, faut bien meubler.

Tout ceci me rappelle mes débuts dans la presse. Jacques Toubon, alors garde des sceaux, avait convoqué les journalistes à la traditionnelle cérémonie des voeux de la chancellerie. Je l’aimais bien Toubon. C’était avant. Avant Sarkozy, avant le triomphe de la com’, avant le bling bling, le Fouquet’s, le port de la Rolex obligatoire, les femmes ministres en pantalon de cuir perchées sur des stilettos,  les « cass’toi pov con », les vraies fausses interviews, les petites phrases qui font de l’audience, les people promus ministres, les ministres pipolisés, les blagues gluantes, les shows de Ségo sur la Fra-ter-ni-té et ses descentes surprise ici et là,  les éléphants en déroute, le buzz, l’identité nationale, la burqa, Hadopi, les subprimes et le reste. Les politiques osaient encore parler vrai. Un peu. Pas tous. Et Toubon avait commencé par nous charrier, tous autant que nous étions, journalistes TV à la mine fière, formant le premier cercle de l’aristocratie médiatique, journalistes de la presse nationale faussement blasés et fourbissants leurs armes, journalistes techniques un peu en retrait, le carnet à la main et la mine concentrée, guettant l’anonce d’une microréforme. Je m’en souviens encore. Il nous avait lancé : « et si vous arrêtiez de faire des Unes sur la neige ? Je vais vous donner une information : il a toujours neigé en hiver, c’est pas un scoop, inutile d’en faire tout un cinéma, il y a des sujets plus importants que la neige en hiver ». Il n’y avait pas de mépris dans son intervention, juste un brin de franchise, un petit coup de bon sens bien asséné qui ne pouvait que nous faire du bien et dont personne d’ailleurs ne lui avait tenu rigueur. On l’avait pris en pleine figure et sans moufter.

Objet médiatique non identifié

Je me demande ce qu’il en pense aujourd’hui, Jacques Toubon, de nos Unes sur Johnny, le froid et l’hiver. Il parait qu’une seule chaine d’info avait décidé de ne pas modifier son journal lors de la mort de Michael Jackson. Et le big boss voyant cela aurait appelé la rédaction pour lui dire en substance « eh coco, t’arrêtes tout de suite tes âneries, on va se faire griller par les concurrents, alors tu me fais une émission spéciale Jackson et que ça saute ». Faut croire que les journalistes ont retenu la leçon puisqu’ils ont foncé comme un seul homme au chevet de Johnny. Tous, à LCI, I-Télé, BFM. Quant à moi, humble téléspectateur soupçonné indument de préférer la hernie de Johnny au sommet de Copenhague, j’ai éteint le poste. Entre nous, une tranche de « spécial people en péril » entre deux tranches de pub, assaisonné d’une pointe de sport, j’appelle pas ça de l’info, mais il faudra sans doute que je m’y habitue car j’ai bien peur que ce soit l’info de demain.

Note : à lire sur le sujet, le dossier d’@si (accès payant) et une dépêche de l’AFP évoquant la colère du syndicat de journaliste SNJ-CGT.

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