La Plume d'Aliocha

11/12/2009

Quelques mots encore sur Google

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:35

Bon, puisque je vois que toute observation de la part de la presse sur Google est soupçonnée d’être partisane et mal intentionnée, je vous propose ci-dessous un extrait de l’ouvrage « Planète Google, faut-il avoir peur du géant du web ? » (Pearson 2009). L’auteur, Randall Stross est enseignant à l’école de commerce de San Jose State University. Stross raconte Google dans ce livre sans prise de parti, sauf peut-être ici et là des traces d’admiration tout à fait compréhensibles et que je partage pour l’ingéniosité de la boite. Je vous laisse en compagnie de l’auteur qui décrit, page 98, le problème de la presse. Il rappelle que lors de son lancement officiel, en septembre 2002, le service d’actualités de Google précisait en bas de page : « Cette page a été créée sans maltraiter ni même utiliser le moindre humain ». Cette mise en contexte est nécessaire pour comprendre l’attaque du paragraphe que je cite.

« Cela valut à Google les sarcasmes de Howard Kurtz, spécialiste des médias au Washington Post : « Qui a besoin de journalistes ? Pourquoi consacrer de l’argent à des humains rouspéteurs, égocentriques et obsédés par leur fiche de paie quand on peut réaliser un gentil site web d’actualité avec des gentils ordinateurs qui ne se plaignent jamais ? ». Stricto sensu, la  critique de Kurtz était mal dirigée : c’était le travail des documentalistes qui était menacé, pas celui des journalistes. Mais quelques années plus tard, étant donné les difficultés financières de la presse quotidienne, on pourrait aussi reprocher à Google News de contribuer indirectement à la disparition des journalistes. En dirigeant les internautes vers tel ou tel article en ligne, Google News et les autres sites d’agrégation d’actualité incitent les abonnés des journaux à lire les nouvelles sur un écran d’ordinateur plutôt que sur du papier, et à passer leur temps en ligne à parcourir Google News plutôt que les sites des journaux. La disparition des abonnés entraîne celle des annonceurs qui supportaient traditionnellement le coût de la collecte des nouvelles. La progression de la publicité en ligne sur les sites des journaux est loin de compenser la disparition des recettes de l’écrit, et les licenciements se multiplient dans la profession ».

Voilà, ce n’est pas un journaliste mal intentionné qui dit cela. Il s’agit d’un simple diagnostic. Ensuite, l’argument des éditeurs de presse est, me semble-t-il : Google ne produit pas de contenu, s’il est rentable c’est donc grâce au contenu qu’il véhicule et ce contenu c’est en partie nous qui le produisons. En fait, le problème me semble assez proche de celui des revues de presse, connu depuis longtemps chez nous et soumises à des conditions afin d’éviter justement que le lecteur se contente du digest qui lui est proposé et estime n’avoir plus besoin d’acheter les titres concernés. Certains observeront que cette diffusion fait de la publicité aux journaux puisque le lecteur découvre que telle ou telle publication est susceptible de l’intéresser. En réalité, il n’en est rien et on imagine facilement que si on dispose d’une synthèse de la presse sur un sujet qui nous intéresse, on n’ira pas acheter le reste du journal. Google propose donc les titres et les premières lignes des articles. A la limite, il suffit de lire ces titres pour être informé.  Google par cette opération assure sa rentabilité et répond aux éditeurs à juste titre : je vous envoie des lecteurs puisque grâce à moi vous êtes visible. Certes, mais à quel prix ? Je vous renvoie au passage du livre de Stross, mon objectif n’étant pas de faire la guerre à Google mais simplement de montrer les termes du débat.

Khazan sous un billet précédent observe qu’en défendant la presse, je ne me situe plus sur un terrain économique mais moral en disant : la presse est nécessaire et ne doit pas mourir. Il s’agit moins de morale que de philosophie politique. L’histoire de la presse se confond avec celle de la démocratie, ce que résume la Cour européenne des droits de l’homme en qualifiant les journalistes de « chiens de garde de la démocratie ». A ce titre la presse intervient très ouvertement lorsqu’elle dénonce un scandale, critique le pouvoir en place, révèle des informations cachées, mais elle pèse également de manière invisible par son existence même : la crainte de faire la Une de la presse pour de mauvaises raisons constitue un contrepoids difficilement mesurable mais que je crois bien réel. Il suffit de voir au quotidien la peur que l’on inspire en disant qu’on est journaliste, le nombre de choses qu’on nous cache, le développement fulgurant de la langue de bois – arme suprême contre la curiosité de la presse – et la croissance exponentielle des services de communication dont la vocation essentielle est de nous manipuler.

Précisément, j’en viens à mon amie la com’.Il y a quelque chose qui m’inquiète mille fois plus que l’avenir de la démocratie sans les journalistes, c’est l’avènement déjà bien réel et sans doute irrémédiable du pouvoir de la communication, de la publicité et du marketing. En d’autres termes d’une information déguisée, maquillée, embellie, voire franchement mensongère. Vous n’aimiez pas les médias actuels ? Vous allez détester le monde médiatique de demain qui ne sera plus qu’un gigantesque espace publicitaire.

Tout ceci ne répond pas en effet à la sempiternelle question qui renvoie le fameux rubicub au rang de distraction pour enfant de moins de trois ans : quel(s) modèle(s) économique(s) pour la presse de demain ? Je n’en sais rien, mais souffrez que lorsque Murdoch pousse un coup de gueule j’applaudisse des deux mains. Je ne crois pas que sa guerre soit juridiquement totalement injustifiée à l’encontre de Google, dès lors qu’il est incontestable que le moteur de recherche tire sa valeur de vidéos, de livres et de journaux qu’il ne produit pas lui-même, ce qui soulève une vraie question. Pas seulement avec la presse d’ailleurs, mais aussi avec les éditeurs et les producteurs de contenus vidéo. La justice belge a déjà estimé que Google était en faute. Par ailleurs, l’AFP a négocié avec Google un accord commercial, de même que Reuters et Associated Press. Voilà qui montre que l’argument tiré du respect des droits d’auteur n’est pas totalement aberrant dans cette affaire. Sinon, pourquoi Google accepterait-il de rémunérer les agences de presse ? Et tout ceci pourrait rebondir depuis que le géant a décidé de mettre de la publicité sur Google News aux Etats-Unis, ce qui fait hurler les éditeurs de presse.

Voilà à peu près les données du problème. Puisque j’ai fait l’effort d’être objective jusqu’ici, je vais terminer sur une note polémique. On accuse les éditeurs de presse de s’accrocher à leur modèle payant et de vouloir s’enfermer derrière des murs, violant ainsi les deux grands piliers du web, pour le plus grand malheur des consommateurs. Et si c’était Google (et les autres moteurs de recherche dans une proportion moindre) qui, en refusant de payer les contenus qui font sa fortune, était finalement le responsable de cette situation ? Et si l’entreprise commerciale, si bien intentionnée soit-elle, n’était en réalité qu’un affreux requin capitaliste soucieux de gagner de l’argent sur le dos des autres ? Un Murdoch, en pire. Je rigole. On ne critique pas le messie d’une nouvelle religion, n’est-ce pas ?

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