La Plume d'Aliocha

23/12/2009

Penser par onomatopées, est-ce encore penser ?

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:51

La mésaventure que rapporte Le Chafouin dans son billet d’hier est intéressante. Il raconte en effet sa prise de bec sur Twitter avec Eric Mettout, rédacteur en chef de l’Express.fr à propos de Pie XII. Il faut dire que lui et quelques autres ont tenté de défendre la décision de Benoît XVI à coup de messages de 140 signes.

Fichtre !

Si je comprends aisément la tentation d’intervenir dans cette affaire et de faire valoir des arguments pour éclairer le débat, en revanche, je ne suis guère surprise que la méthode utilisée ait mené à l’échec. Difficile en effet de développer un raisonnement et surtout de l’illustrer en 140 caractères. A fortiori sur un sujet qui fait appel à des éléments historiques et politiques pour le moins complexes et dont surtout l’extrême gravité nécessite une prudence toute particulière. Dans l’un de ses billets Philarête évoquait un jour le format de Twitter, en se demandant s’il n’allait pas entraîner « une tendance inquiétante au degré zéro de l’articulation des idées ». Que voulez-vous dire en effet sur Pie XII en 140 signes si ce n’est « ton Pape n’a rien fait pour les juifs » pour s’entendre répondre « c’est plus compliqué que cela »? Ecrire, parler, c’est penser. A s’entendre parler ou à se lire on affine son idée de départ, on la nourrit, on l’approfondit. En la confrontant à l’argumentation de son interlocuteur, on démultiplie encore les vertus de l’exercice. Mais si pour faire cela on ne dispose que de 140 signes, alors la pensée nécessairement s’atrophie et la discussion avec elle, les positions se radicalisent en se simplifiant sur le mode facile et surtout fort manichéen du : « pour ou contre », « vrai ou faux », « bon ou mauvais », etc.

Le développement des SMS a, dit-on, sérieusement mis à mal la connaissance de l’orthographe des adolescents. Celui de Twitter pourrait bien aboutir comme le prédisait Philarête au degré zéro de la réflexion. Au demeurant, cet incident met une fois de plus en lumière la pertinence des mises en garde de Dominique Wolton sur la confusion regrettable entre progrès technique et progrès de communication. Indiscutablement, Twitter est un progrès technique. Permet-il de mieux se connaître et de se comprendre, c’est une autre histoire…

Tenez d’ailleurs, je déjeunais hier avec des amis qui me sont très chers lorsque surgit dans la conversation le redoutable sujet Pie XII. La querelle qui s’en suivit entre d’une part un diplômé de théologie et, de l’autre, une grande figure de la presse très « gauche germano-pratine » faillit s’achever en pugilat lorsque la seconde dit au premier « on ne peut pas plus discuter avec un défenseur de Pie XII qu’avec un révisionniste ». La violence et la profonde injustice de l’attaque n’exprimaient au fond que la douleur infinie attachée au sujet. Il s’en fallut de peu néanmoins pour que ce déjeûner de Noël ne tourne au désastre absolu. Mais il se trouve que, comme le soulignât le théologien, « ce qui nous rassemblait autour de cette table était plus fort que nos différences ». L’amitié prit donc le pas sur la querelle et les choses en restèrent là. J’en déduis qu’on n’aborde pas sans risque de tels sujets, fut-ce entre amis, face à face, autour d’une bonne bouteille de vin. L’échec fut donc aussi cuisant que celui de la discussion via Twitter. En ce sens, argumenter sans limite de taille ni de durée ne nous fut d’aucun secours, soyons honnête, même si la discussion fut infiniment plus riche que celle de Twitter. Mais le fait que cette querelle se soit déroulée dans le monde réel nous a évité le pire : réduire l’autre à ses arguments et en venir à le détester.

Note : dans le billet sur les blogs de journalistes, je m’aperçois que j’ai oublié de citer Le Chafouin, lequel est aussi journaliste. Je rectifie donc cette omission en songeant que, décidément, si j’oublie l’un des  plus influents de nos blogueurs journalistes, il est urgent que je prenne quelques jours de congés !

A lire à propos de Twitter ce billet intéressant d’un journaliste-blogueur que j’ai aussi oublié de citer hier (décidément !!!) Jean-Christophe Féraud, dont le blog s’appelle Ecran Radar. Il commente une étude sur les utilisateurs de Twitter.

22/12/2009

Promenade de Noël en blogroll

Filed under: A propos du blog — laplumedaliocha @ 09:53

La consultation de mon tableau de bord m’informe que les lecteurs de ce blog consultent peu la liste de mes blogs favoris. Du coup, je vous invite à une promenade en blogroll, à la découverte des blogs de journalistes que j’apprécie particulièrement. Allons, c’est parti :

Commençons par les dessinateurs de presse : vous connaissez le dessinateur de ces lieux, Xav, que vous pourrez retrouver sur son site, ici. Mais avez-vous été flâner chez Chimulus ? Pas encore, alors courez vite. Pour la petite histoire, il est le fils de Faizant, vous pouvez lire cette interview de lui pour le découvrir. Plusieurs fois par jour, il me fait rire de son trait assassin. Nous avons travaillé ensemble pour un grand quotidien national (comme on dit). Tout comme Xav’ il a l’art d’illustrer l’inillustrable. C’est ce que j’admire le plus chez les dessinateurs de presse. Et croyez-moi, en tant qu’auteur d’articles sur le droit, la finance, la comptabilité internationale et autres joyeusetés du même genre, je vous garantis qu’il faut un talent hors pair pour faire un dessin intelligent et humoristique sur de tels sujets.   Un talent que j’envie d’autant plus qu’un dessin de presse exprime souvent bien mieux que des mots le coeur d’un sujet.

Voyons maintenant mes confrères de plume.

Evidemment, vous connaissez tous Pascale Robert-Diard, seule journaliste adoubée par Eolas. Mais savez-vous que cette chroniqueuse judiciaire passionnée par son métier qui travaille depuis 21 ans au Monde,  est une adepte convaincue du web dont elle estime qu’il ouvre de formidables possibilités journalistiques  ? Vous trouverez sur son blog tout ce qu’elle ne peut pas écrire, faute de place, dans la version papier ainsi que des documents en lien avec les procès qu’elle couvre. Lors de la journée des blogs du Monde, elle a relaté en live, depuis la salle d’audience, les comparutions immédiates à la 23ème chambre correctionnelle de Paris. Une prouesse journalistique et un vrai trésor en termes d’information, tant l’instantanéité bien maîtrisée de l’exercice revêt en l’espèce le charme d’une esquisse de grand peintre.

Dans un tout autre genre, ma mystérieuse consoeur Misssfw – j’ignore le sens de cet étrange pseudo – raconte ces petits riens du quotidien qu’elle transfigure de sa plume tantôt enchanteresse, tantôt vitriolée en de succulents billets, décalés, corrosifs, à la fois intimes et universels. Un plaisir de gourmet et la démonstration que les journalistes savent encore écrire, n’en déplaise à leurs détracteurs.

Et puisque nous en sommes aux gourmandises, pourquoi ne pas aller flâner sur le blog des correcteurs du monde, Langue sauce piquante ? Connaissez-vous par exemple la date du premier exemplaire du Monde et son prix à l’époque ?  Avez-vous déjà vu un empêche-pipi ? Qui d’après vous a fait inscrire sur sa tombe « Laissez-moi dormir, j’étais fait pour cela »? Cédez aux délices de ces savants des mots que sont les correcteurs. En plus, le blog propose des devinettes et des concours amusants. A gagner ? Le plaisir de se sentir plus intelligent. Convenez que ça n’a pas de prix ! Ah, j’oubliais, promenez-vous dans leur liste de liens utiles, vous y découvrirez l’argot des typographes, le dictionnaires des mots moches et plein d’autres surprises du même genre.

Toujours au chapitre du plaisir des mots, un billet savoureux de l’oeil du SR (Secrétaire de rédaction) sur les bouboules de Noël. Quelle plume magnifique !

Il y a aussi Hugues Serraf (commvat, pour commentaires et vaticinations) dont l’esprit rugueux m’enchante. Il manie l’ironie comme personne et ses billets, bien sentis, frappent juste.

Journalistes spécialisés

Pour ceux qui cherchent des informations éclairées délivrées par des journalistes professionnels sur leur spécialité, je recommande l’excellent So Biz, le business expliqué à ta soeur. Ses billets sont peu fréquents, mais toujours remarquablement bien informés. Luc Cédelle, journaliste au monde, que j’ai découvert lors du conflit entre le quotidien et les enseignants chercheurs, vous donne l’opportunité de débattre sur l’actualité de  l’éducation. Quant à Jean Quatremer, il vous dévoile régulièrement les coulisses de l’Europe. En faisant cette petite recherche pour vous, je me suis aperçue qu’il y avait un nombre assez incroyable de journalistes blogueurs. Voyez cette page sur le site de l’Obs qui recense tous les journalistes de la rédaction qui tiennent un blog, je suis sûre qu’il y a des trésors. Il y a aussi les blogs du Monde diplomatique, ici, le blog du correspondant de l’Express aux Etats-Unis, celui de Christophe Barbier etc…Et si vous avez envie de voyager au Sénégal, suivez donc Justine Brabant (ex-journaliste d’@si) qui travaille actuellement au Quotidien et vous raconte ce pays fascinant. D’ailleurs, toujours au chapitre du voyage, ne manquez pas le blog de XXI.

Maintenant, sur le journalisme lui-même, je vous recommande la Voix du Dodo dont nous avons déjà parlé ici. Tatiana Kalouguine effectue des reportages sur le métier tout à fait intéressants, souvent assortis de vidéos. Claude Soula, de l’Obs, publie une fois par semaine un billet sur l’actualité des médias. Marc Mentre, journaliste depuis 30 ans, analyse de manière très savante les évolutions actuelles du métier tandis qu’Olivier Da Lage, journaliste à RFI évoque les débats de la profession entre deux billets plus exotiques sur ses sujets de prédilection, à savoir l’Inde et le Moyen-Orient. Sans oublier le journal d’un journaliste de CB News.

Qui a dit que les journalistes étaient des dinosaures réfractaires aux nouvelles technologies ?

Voilà, c’était mon petit sapin de Noël avec plein de cadeaux virtuels. Je vous propose de signaler en commentaires vos blogs favoris, journalistiques ou pas, histoire de terminer la saison sur une joyeuse note webesque. Attention néanmoins, ce blog est réglé pour classer en spam tout commentaire contenant plus de deux liens. Donc ne vous impatientez pas si votre commentaire tarde à s’afficher, j’irai régulièrement faire un tour dans la boite à spams pour vous délivrer.

Bonnes fêtes à tous !

21/12/2009

La nouvelle star médiatique

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:48

C’est curieux le journalisme, parfois.

Je lisais hier Marianne papier quand je suis tombée sur un petit article étonnant. C’était une interview de André Manoukian, vous savez, le « talentueux » membre du jury de la Nouvelle Star sur M6, à qui l’on demandait ce qu’il pensait du clip des « jeunes pops ». Et que croyez-vous qu’il répondit ? Qu’aucun ministre ne gagnerait à la Nouvelle Star, qu’ils étaient tous « grotesques », « ridicules », « affligeants ». Quel scoop, dites-moi ! Je me suis demandée durant une bonne partie de la journée quel pouvait être l’intérêt d’un tel papier, tant il est évident en effet que nos ministres ne sont pas les rois de la piste de danse. Est-ce ce qu’on leur demande d’ailleurs…Je pensais que non, mais si c’est le cas, autant confier au jury de la Nouvelle star le soin de nous sélectionner le prochain gouvernement, tant qu’on y est. Il me semble quelque peu incohérent de critiquer la pipolisation de la politique d’un côté et de solliciter de l’autre un pipole pour analyser un clip politique à l’aune des valeurs du show bizz.  Un peu plus loin, je tombe sur un autre papier m’expliquant que la bien-pensance du moment s’emploie à encenser les auteurs réprouvés, car le vrai génie est forcément réprouvé. Et voilà qu’on en remet une couche sur Céline, Drieu, Nietzsche et Sade. Qu’une bande de bobos branchés n’apprécie, ou plutôt ne fasse semblant d’apprécier ces auteurs, qu’en raison de leur réputation sulfureuse, c’est-à-dire précisément de ce qui doit être critiqué chez eux, c’est possible et c’est en effet terriblement crétin. De là à rouvrir éternellement leur procès avec la tentation de les inscrire au grand index de la bien-pensance germano-pratine éclairée de gauche, il y a un pas que j’aurais préféré ne pas voir franchi dans mon journal préféré. La Pleïade publie la correspondance de Céline ? Où est le scandale ? Veut-on revenir au temps des autodafés ?

L’autre grand sujet médiatique du moment, ce sont les dérapages de Rachida. Il en aura fallu du temps, dites-moi, pour que les médias s’aperçoivent des faiblesses politiques de l’ex-garde des sceaux. Et pourtant, il suffisait de l’entendre au ministère ou lors d’interventions publiques pour s’en apercevoir. Si, si, vraiment. Moi ça m’a pris deux mois. A l’inverse, la cote de popularité de Christine Lagarde remonte. Elle eut pourtant fut un temps la réputation d’être la plus maladroite du gouvernement. Là encore, il suffisait de l’observer un peu, de l’écouter attentivement,  pour saisir qu’elle avait la stature d’une femme d’Etat.  Ces deux anecdotes sont emblématiques d’un certain journalisme à la française, qui préfère répéter ce que disent Pierre, Paul et Jacques sur Albert (comprendre les relations haut placées dans l’univers politique) plutôt que de se faire une opinion personnelle par la simple observation des faits. La méthode présente trois avantages, elle exonère de toute responsabilité personnelle, évite de se poser trop de questions et permet de rester en cour en relayant l’opinion des puissants du moment. Quelle pantalonnade !  Ce travers est lourdement aggravé par le web qui ajoute à cet engouement très courtisan pour les petites confidences entre amis une violente appétence pour les petites phrases. D’ailleurs, ce qui dessert Rachida Dati en ce moment sur Internet, ce n’est ni son bilan politique, ni les ouvrages récemment parus qui ont dévoilé toute l’ambiguité de la dame, non, ce sont ses dérapages verbaux. Un peu court, je trouve.

Et puis il y a Pie XII. Je ne connais pas particulièrement le sujet, mais à voir la polémique enfler, j’ai quand même lu ici et là quelques articles. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le sujet fait débat, y compris au sein même de la communauté juive. Difficile dans ces conditions de dresser en toute bonne conscience et sur le champ un échafaud pour  Benoit XVI. C’est pourtant ce qu’il va se produire. Parce qu’au fond, la vérité, on s’en moque, ce qui compte réellement c’est de pouvoir s’indigner, trouver des boucs-émissaires. La généralisation de la com’ a engendré le goût pour les message courts, faciles, manichéens, on veut savoir immédiatement qui sont les bons et les mauvais. Dans ces conditions, Pie XII fait un parfait mauvais, Benoit XVI également. Tout comme en son temps Christine Lagarde fit partie des réprouvés de la politique et Rachida Dati des meilleurs espoirs.

Au grand concours de la Nouvelle Star médiatique, les vainqueurs sont toujours en sursis et les vaincus n’ont que peu de chances de se refaire. Il faut dire que les opinions comptent pour tout et les faits pour presque rien.

Pour encenser Jean-Paul II : tapez 1

Pour lyncher Pie XII : tapez 2

Pour destituer Benoît XVI : tapez 3

18/12/2009

Parlons donc d’EADS

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 11:13

Je lis ce matin sur @si que le matinaute est désemparé face à la décision de l’Autorité des marchés financiers (AMF) qui a estimé hier qu’il n’y avait pas de manquement d’initié dans l’affaire EADS. Et celui-ci s’interroge au passage sur l’utilisation du terme « manquement d’initié » au lieu de « délit d’initié ». Il y a de quoi en effet être interpellé par cet étrange glissement de vocabulaire. En réalité, l’explication est purement technique. Il existe en droit boursier trois infractions particulièrement graves qui relèvent d’un double régime répressif : le manquement (ou délit) d’initié, la fausse information financière et la manipulation de cours. Les auteurs de ces infractions encourent d’une part une sanction administrative, prononcée par le gendarme boursier et, d’autre part, une sanction pénale. Pourquoi ? Parce que de tels faits violent à la fois le règlement général de l’AMF (la loi des marchés financiers) et la loi pénale. Dans le premier cas, on parle de « manquement d’initié » parce que c’est le terme exact utilisé dans le règlement, dans le second de « délit d’initié », vocabulaire employé pour désigner l’infraction pénale. Comme il s’agit ici d’une décision de l’AMF, c’est bien le terme de « manquement d’initié » qui est le bon. Il ne s’agit pas d’une pudeur de vocabulaire ou d’un euphémisme à vocation diplomatique.

Comment ça marche l’AMF ?

Voyons maintenant rapidement la décision qui est ici. D’abord, je vous invite à jeter un coup d’oeil sur la présentation des parties en tête de document. Nous avons là le gratin des avocats d’affaires parisien, le must absolu de l’expertise juridique française dans cette matière hautement ardue qu’est le droit boursier. S’il advenait qu’un jour vous soyez poursuivi pour délit d’initié, vous pouvez puiser dans la liste les yeux fermés. Ne souriez pas. N’importe qui peut se retrouver un jour détenteur d’une information et être tenté de l’utiliser pour investir. Il n’y a pas que les financiers qui soient dans ce cas, même s’ils ont plus de chances d’accéder à ce type d’information. Plus sérieusement, quelques mots sur la manière dont l’AMF fonctionne. Celle-ci dispose d’outils très sophistiqués pour étudier les mouvements de titres sur les marchés. C’est ainsi qu’en mars 2006, l’AMF constate de nombreuses cessions de titres EADS consécutives à des levées d’option opérées par certains dirigeants d’EADS. Puis, le 4 avril, Lagardère et Daimler cèdent 7,5% du capital d’EADS. A l’AMF, ces interventions dans le même sens de gens à la tête du groupe et d’actionnaires importants déclenchent le soupçon. Le secrétaire général de l’AMF décide alors le 22 mai d’ouvrir une enquête. Puis le 13 juin, le groupe annonce le retard de livraison de l’Airbus A380 et publie un avertissement sur résultats, autrement dit un signal sur le fait que les prévisions seront moins bonnes que prévues initialement. Le lendemain, le cours chute de 26% et le secrétaire général étend l’enquête à l’information financière publiée par le groupe. Une société cotée est en effet tenue de fournir une information exacte au marché et de signaler surtout au plus vite tout événement susceptible d’avoir un impact sur le cours. Or, à première vue, les cessions importantes de titres intervenues en mars et avril peuvent laisser penser que les auteurs de ces transactions détenaient des informations qu’ils n’ont pas transmises au marché. Le soupçon est renforcé par les annonces du 13 juin sur les retards de livraison et l’impact prévisible sur les résultats. Vous observerez à ce stade que l’AMF joue son rôle de gardien des marchés, y compris sur les poids lourds de la cote. Il faut savoir que les inspecteurs de l’AMF ne sont pas des tendres. Quand ils s’attaquent à un groupe, si important soit-il, ils ne lâchent rien. Réflexe naturel de l’enquêteur qui constate une situation douteuse et n’a de cesse d’identifier les coupables.

Au terme de l’enquête,  la direction de l’AMF (on dit le collège) a le choix, au vu des résultats des investigations réalisées entre abandonner la procédure parce que le dossier est vide, ou bien transmettre celui-ci à la commission des sanctions, un organe distinct de la direction de l’AMF, présidé par un conseiller d’Etat et composé de magistrats et de professionnels des marchés. Ici, le dossier a donc été transmis parce qu’il était jugé suffisamment probant. Ce qui ne signifie pas que les personnes en cause sont coupables, mais simplement que les charges sont solides. L’affaire est alors instruite par un rapporteur qui entend les « accusés », leurs avocats, peut éventuellement auditionner des témoins etc. Lorsqu’il estime avoir achevé son travail, la commission se réunit et l’affaire est examinée un peu comme devant un tribunal. C’est le résultat de cette procédure qui vient d’être publié et qui conclut à l’innocence des mis en cause.

Scandale, me direz-vous ! C’est aussi ce que j’ai songé en entendant la nouvelle. Des ventes massives de titres par des dirigeants de l’entreprise concernée et des actionnaires quelques semaines avant l’annonce au marché d’événements de nature à faire chuter le titre, ça interpelle forcément. Mais tous les avocats du monde vous diront qu’on ne condamne pas sur des apparences. Or, quand on lit la décision, on observe sans surprise que la querelle juridique de haute voltige qui s’est menée ces derniers mois entre l’AMF et le gratin du barreau d’affaires parisien s’est soldé par un KO debout pour le régulateur.

Passons sur les querelles de procédure – tout à fait passionnantes mais qui pourraient vite vous faire bailler – qui occupent les 17 premières pages et ont toutes été rejetées par la commission des sanctions de l’AMF pour nous concentrer sur les accusations de fond.

Première accusation : la différence entre le plan d’affaire 2006-2008/2010 d’EADS et les attentes du marché serait constitutif d’une information privilégiée, en d’autres termes, les dirigeants savaient que l’entreprise avait de moins belles perspectives que ce que pensait le marché. Rappelons d’abord ce qu’est une information privilégiée : « une information précise qui n’a pas été rendue publique, qui concerne, directement ou indirectement, un ou plusieurs émetteurs d’instruments financiers, ou un ou plusieurs instruments financiers, et qui si elle était rendue publique, serait susceptible d’avoir une influence sensible sur le cours des instruments financiers concernés ou sur le cours d’instruments financiers qui leur sont liés« . En l’espèce, l’AMF observe que selon le taux de change utilisé pour bâtir le plan, le résultat pouvait être supérieur aux attente des analystes. Il n’y a donc pas eu en l’espèce de tromperie du marché.

Deuxième accusation : les retards sur l’A380. Cette fois, la commission se penche sur une réunion du 17 février 2006 au cours de laquelle différents problèmes de livraison ont été évoqués. Mais elle constate que ces questions sont habituelles dans le secteur et qu’il ne s’agissait à l’époque que de vagues craintes, n’entrant pas dans la définition de l’information précise susceptible d’être qualifiée de privilégiée. En réalité, ce n’est que plus tard que le retard sur l’A380 est devenu certain, après les cessions de titres critiquées. Le grief est donc écarté.

Je vous passe les deux autres accusations concernant les coûts de développement de l’A350 et les prévisions de résultat, pour ne pas être trop longue, elle seront écartées aussi globalement parce que les mauvaises nouvelles n’ont été connues avec certitude et précision qu’après les réunions de février et mars au cours desquelles les mis en cause étaient susceptibles d’avoir pris la décision de céder leurs titres.

Que penser de tout cela ? Que nous avons, là comme dans beaucoup d’affaires financières, une querelle de techniciens du droit sur le caractère constitué ou non d’une infraction. Rappelons que le droit n’est pas approximatif, il fixe des définitions précises des actes répréhensibles. Si les conditions sont remplies, il y a condamnation, dans le cas contraire, non.   Certains d’entre vous soupçonneront sans doute une intervention politique. Je ne le pense pas, mais je n’ai suivi le dossier que de loin, c’est donc un simple avis. Le système répressif de l’AMF est conçu de  sorte à assurer son indépendance et je vois mal les magistrats composant la commission accepter de juger comme on leur dit de faire. S’il y a éventuellement quelque chose à mettre en cause ici, c’est le talent des avocats qui ont défendu les « accusés ». Mais après tout, c’est le jeu et, en l’espèce, la décision est parfaitement orthodoxe, juridiquement parlant. Sachez que dans des affaires aussi sensibles, la pression est énorme et ceux qui sont en charge de la décision sont parfaitement conscients que, s’ils prononcent des mises hors de cause, ils seront accusés d’être manipulés. C’est la crédibilité de l’AMF qui est en jeu, non seulement en France mais aussi à l’égard de ses homologues des autres grandes places financières. C’est aussi la crédibilité de la place de Paris toute entière.  Voilà qui pèse au moins autant que des amitiés réelles ou supposées, fussent-elles particulièrement haut placées.

Note : à défaut de lire la décision en intégralité, vous pouvez consulter le communiqué de presse de l’AMF qui synthétise assez bien sa position.

16/12/2009

Johnny, l’hiver, le froid…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 18:51

Je trouve le positionnement des chaînes d’information (LCI, I-Télé, BFM) de plus en plus étonnant. Ce matin à 6h30, il n’y en avait que pour Johnny. Et hop, coco, en ouverture de tous les journaux, avec envoyés spéciaux sur place et tout le tintouin.  En boucle toutes les dix minutes et sur les trois chaines en même temps. Zapper dans ces conditions revenait à démultiplier jusqu’à la nausée la non-information absolue, le vide total, sidéral d’une mobilisation maximale sur un sujet d’intérêt minimal.

Attention scoop : il fait froid en hiver !

Entre nous, je croyais qu’avec Michael Jackson, on avait vu le pire. Je m’étais trompée. Après tout, qu’on passe des heures sur la disparition d’une star mondiale, c’était encore vaguement envisageable. Mais alors l’hernie discale d’un chanteur français, ça dépasse l’entendement. Surtout quand on lit en bande défilante cette citation ébouriffante d’Aznavour qui, à défaut d’entrer dans les annales, pourrait figurer dans le Top Ten du grand bêtiser de l’information : « Johnny a dit à Laetitia : on rentre ». Bon sang ! C’est à l’info ce que Maïté est à la natation synchronisée. Ce sera quoi ensuite ? Le dentier de Mireille Mathieu ? Les hémorroïdes d’une starlette de feuilletons pour ménagère de moins de 50 ans ? La calvitie de Dick Rivers ? Ah non, c’est vrai, il y a eu aussi le doigt cassé de Besancenot. J’oubliais. Et puis le froid. Ah ça, le froid, c’était la deuxième information spéciale du matin. Un truc de dingue : il fait froid en hiver ! Vous me direz avec Copenhague et le réchauffement de la planète, on a des raisons de s’esbaudir sur la vague de froid.  D’autant qu’il fait zéro mes bons zamis, et zéro en plein mois de décembre, c’est du jamais vu en France. Si je vous le dis, j’suis journaliste, je sais de quoi je parle tout de même. Le problème, c’est qu’il ne neige encore nulle part, qu’il n’y a pas de catastrophe à raconter, ni train bloqué ni village privé l’électricité, alors on file se pencher avec émotion sur le sort des SDF, faut bien meubler.

Tout ceci me rappelle mes débuts dans la presse. Jacques Toubon, alors garde des sceaux, avait convoqué les journalistes à la traditionnelle cérémonie des voeux de la chancellerie. Je l’aimais bien Toubon. C’était avant. Avant Sarkozy, avant le triomphe de la com’, avant le bling bling, le Fouquet’s, le port de la Rolex obligatoire, les femmes ministres en pantalon de cuir perchées sur des stilettos,  les « cass’toi pov con », les vraies fausses interviews, les petites phrases qui font de l’audience, les people promus ministres, les ministres pipolisés, les blagues gluantes, les shows de Ségo sur la Fra-ter-ni-té et ses descentes surprise ici et là,  les éléphants en déroute, le buzz, l’identité nationale, la burqa, Hadopi, les subprimes et le reste. Les politiques osaient encore parler vrai. Un peu. Pas tous. Et Toubon avait commencé par nous charrier, tous autant que nous étions, journalistes TV à la mine fière, formant le premier cercle de l’aristocratie médiatique, journalistes de la presse nationale faussement blasés et fourbissants leurs armes, journalistes techniques un peu en retrait, le carnet à la main et la mine concentrée, guettant l’anonce d’une microréforme. Je m’en souviens encore. Il nous avait lancé : « et si vous arrêtiez de faire des Unes sur la neige ? Je vais vous donner une information : il a toujours neigé en hiver, c’est pas un scoop, inutile d’en faire tout un cinéma, il y a des sujets plus importants que la neige en hiver ». Il n’y avait pas de mépris dans son intervention, juste un brin de franchise, un petit coup de bon sens bien asséné qui ne pouvait que nous faire du bien et dont personne d’ailleurs ne lui avait tenu rigueur. On l’avait pris en pleine figure et sans moufter.

Objet médiatique non identifié

Je me demande ce qu’il en pense aujourd’hui, Jacques Toubon, de nos Unes sur Johnny, le froid et l’hiver. Il parait qu’une seule chaine d’info avait décidé de ne pas modifier son journal lors de la mort de Michael Jackson. Et le big boss voyant cela aurait appelé la rédaction pour lui dire en substance « eh coco, t’arrêtes tout de suite tes âneries, on va se faire griller par les concurrents, alors tu me fais une émission spéciale Jackson et que ça saute ». Faut croire que les journalistes ont retenu la leçon puisqu’ils ont foncé comme un seul homme au chevet de Johnny. Tous, à LCI, I-Télé, BFM. Quant à moi, humble téléspectateur soupçonné indument de préférer la hernie de Johnny au sommet de Copenhague, j’ai éteint le poste. Entre nous, une tranche de « spécial people en péril » entre deux tranches de pub, assaisonné d’une pointe de sport, j’appelle pas ça de l’info, mais il faudra sans doute que je m’y habitue car j’ai bien peur que ce soit l’info de demain.

Note : à lire sur le sujet, le dossier d’@si (accès payant) et une dépêche de l’AFP évoquant la colère du syndicat de journaliste SNJ-CGT.

15/12/2009

De la pub à la com’

Filed under: Invités,Mon amie la com' — laplumedaliocha @ 08:59

Par Gwynplaine

La com’ telle que nous la connaissons aujourd’hui est une invention née dans la fin du XXème siècle. C’est au début de ce siècle que le lessivier Procter & Gamble (né en 1837) réalise les premières enquêtes de marché, puis dans les années 30 sponsorise des feuilletons radiodiffusés, inventant par-là même les fameux soap-operas. Avec l’apparition de son plus farouche concurrent, Unilever (1930), Procter & Gamble développera des stratégies de vente à grande échelle : c’est cette concurrence qui accélèrera les innovations publicitaires dans le combat pour le leadership que se livrent les deux géants lessiviers. C’est ainsi que Procter & Gamble inventera les préceptes de la publicité tels que l’Unique Selling Proposition (USP pour les intimes) qui veut que l’on nous vende un produit sur un et un seul argument massue.

Une industrie du discours.

En un siècle les techniques marketing se sont affinées, à tel point qu’aujourd’hui les spécialistes sont devenus détenteurs d’un savoir unique sur les attentes des consommateurs. Dans une économie que l’on qualifie volontiers de post-industrielle, qui est une économie des intermédiaires – les distributeurs sont ceux qui aujourd’hui mènent la danse, ils sont en position de force vis-à-vis des producteurs comme des consommateurs – la publicité s’est affirmée comme une industrie du discours. Le publicitaire cherche, avec des mots, à vendre un produit au public, mais également un public à son client (la fameuse cible) : en identifiant un cœur de cible susceptible d’être un acheteur, le publicitaire produit un public.

Selon Dominique Quessada[1], qui réussit le tour de force d’arborer la double casquette de philosophe et publicitaire (!) – et par-là même est un des rares à penser l’objet qu’il fabrique et vice-cersa[2]), la publicité opère une transformation industrielle sur le langage, transformation qui commence au moment où un annonceur fait appel à une agence de pub pour trouver le langage approprié pour s’adresser au consommateur. S’applique ici une division scientifique du travail sur le langage, division quasi taylorienne qui s’opère comme suit (cf. La société de consommation de soi, p. 126-127) :

–       les planners stratégiques analysent études et statistiques pour cibler la figure du consommateur,

–       ils travaillent sur la copy strategy de conserve avec les commerciaux, texte destiné à la fois au client et aux autres membres de l’agence,

–       les commerciaux et les planners transmettent alors le problème aux créatifs par l’intermédiaire du brief,

–       deuxième niveau de transformation, les créatifs (souvent un tandem concepteur-rédacteur – pour les mots – directeur artistique – pour les images) sont chargés de transformer les données de la copy strategy en idée de campagne,

–       avant fabrication, cette campagne est souvent testée sur un échantillon de public avant le lancement – troisième niveau de transformation –, et pourra encore être affinée après celui-ci,

–       enfin les media-planners déterminent par quels canaux la campagne a le plus de chance de trouver sa cible.

Du fait que la publicité s’adresse à nous, public, en partant de données fournies par nous (études, enquêtes, etc.) puis finalement en testant sur nous le produit fini (la campagne de pub), Quessada tire l’idée que nous coproduisons ces campagnes publicitaires, nous contribuons à fabriquer les pubs que nous allons plus tard consommer, d’où La société de consommation de soi.

Le réenchantement du pouvoir

La sécularisation du pouvoir religieux au début du vingtième siècle s’accompagne d’une perte de la transcendance dans nos sociétés, si bien que le pouvoir, désormais beaucoup plus politique, perd de son aura mystérieuse. De plus, après la seconde guerre mondiale et l’avènement de la puissance américaine, le vrai “pouvoir” devient synonyme de pouvoir économique, il est entre les mains de puissantes entreprises comme Procter & Gamble. Un problème se pose alors : aux mains de la sphère économique, le pouvoir se voit, il n’est plus nimbé d’un halo de mystère (il reste au pouvoir politique la transcendance de re-présentation, où le peuple s’incarne dans ses élus et lui transfère son pouvoir pour le temps d’un mandat), il se désenchante.

La publicité, dont le but est de booster la consommation des produits industriels, opère un réenchantement du pouvoir par le discours, en donnant un sens à la consommation. La pub vous dit que vous êtes ce que vous avez, elle vend non pas une voiture mais du bonheur, elle vante un monde moderne, nouveau (forcément nouveau), etc., et invente la notion d’obsolescence qui fait que quand existe une nouvelle version d’un produit, l’ancienne perd toute valeur (alors même qu’elle peut être toujours fonctionnelle).

Elle utilise toute les surfaces d’inscription possibles et tend à gagner de plus en plus d’espace, occultant la dimension du temps : la nouveauté est forcément bonne, forcément meilleur, la pub n’a pas de passé, est tournée vers l’avenir qui est déjà ici et maintenant – rappelez-vous : “Philips, c’est déjà demain”. En ce sens, elle participe de ce qu’Aliocha dénonce dans l’idéologie technique.

La fin de la dialectique

Par sa maîtrise des mots et du discours, elle réussit ce tour de force de positiver (mot clé dans l’univers publicitaire) tout ce qui vient la critiquer négativement. Elle se renforce de tout ce qui vient la contredire. Il n’est que de voir combien de campagne ont repris de grandes figures révolutionnaires a priori peu suspectes de sympathie envers la société de consommation, dont le summum fut celle d’une entreprise informatique (dont je ne me souviens plus le nom) qui réunissait rien moins que Robespierre, Karl Marx, le Che et Mao. Ou encore toutes ces entreprises pétrolières qui aujourd’hui font leur choux gras de campagnes écologiques, vantant combien ils sont soucieux de la planète et ont été les premiers à l’être.

Quessada en tire le concept de l’esclavemaître, les modalités du discours publicitaire ayant dissout le principe de la dialectique de maître et de l’esclave, en faisant disparaître le négatif. Il va jusqu’à théoriser le fait que ce discours, qui a aujourd’hui envahit toutes les sphères (économique mais aussi politique, via notre amie la com’ qui marche sur les mêmes fondements) a accompli le projet des philosophes – régir la Cité par le discours, le logos – en utilisant des méthodes de sophiste.


[1] Lire sur le sujet La société de consommation de soi, éditions Verticales, 1999 (191 p.) ainsi que L’esclavemaître, concept par lequel il explique que le mode de discours publicitaire sonne le glas de la dialectique du maître et de l’esclave.

Dernier ouvrage paru : Court traité d’altéricide, éditions Verticales-Phase deux, 2007.

[2] Voir la fiche biographique de l’intéressé sur le site des éditions L’œil électrique.

11/12/2009

Quelques mots encore sur Google

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:35

Bon, puisque je vois que toute observation de la part de la presse sur Google est soupçonnée d’être partisane et mal intentionnée, je vous propose ci-dessous un extrait de l’ouvrage « Planète Google, faut-il avoir peur du géant du web ? » (Pearson 2009). L’auteur, Randall Stross est enseignant à l’école de commerce de San Jose State University. Stross raconte Google dans ce livre sans prise de parti, sauf peut-être ici et là des traces d’admiration tout à fait compréhensibles et que je partage pour l’ingéniosité de la boite. Je vous laisse en compagnie de l’auteur qui décrit, page 98, le problème de la presse. Il rappelle que lors de son lancement officiel, en septembre 2002, le service d’actualités de Google précisait en bas de page : « Cette page a été créée sans maltraiter ni même utiliser le moindre humain ». Cette mise en contexte est nécessaire pour comprendre l’attaque du paragraphe que je cite.

« Cela valut à Google les sarcasmes de Howard Kurtz, spécialiste des médias au Washington Post : « Qui a besoin de journalistes ? Pourquoi consacrer de l’argent à des humains rouspéteurs, égocentriques et obsédés par leur fiche de paie quand on peut réaliser un gentil site web d’actualité avec des gentils ordinateurs qui ne se plaignent jamais ? ». Stricto sensu, la  critique de Kurtz était mal dirigée : c’était le travail des documentalistes qui était menacé, pas celui des journalistes. Mais quelques années plus tard, étant donné les difficultés financières de la presse quotidienne, on pourrait aussi reprocher à Google News de contribuer indirectement à la disparition des journalistes. En dirigeant les internautes vers tel ou tel article en ligne, Google News et les autres sites d’agrégation d’actualité incitent les abonnés des journaux à lire les nouvelles sur un écran d’ordinateur plutôt que sur du papier, et à passer leur temps en ligne à parcourir Google News plutôt que les sites des journaux. La disparition des abonnés entraîne celle des annonceurs qui supportaient traditionnellement le coût de la collecte des nouvelles. La progression de la publicité en ligne sur les sites des journaux est loin de compenser la disparition des recettes de l’écrit, et les licenciements se multiplient dans la profession ».

Voilà, ce n’est pas un journaliste mal intentionné qui dit cela. Il s’agit d’un simple diagnostic. Ensuite, l’argument des éditeurs de presse est, me semble-t-il : Google ne produit pas de contenu, s’il est rentable c’est donc grâce au contenu qu’il véhicule et ce contenu c’est en partie nous qui le produisons. En fait, le problème me semble assez proche de celui des revues de presse, connu depuis longtemps chez nous et soumises à des conditions afin d’éviter justement que le lecteur se contente du digest qui lui est proposé et estime n’avoir plus besoin d’acheter les titres concernés. Certains observeront que cette diffusion fait de la publicité aux journaux puisque le lecteur découvre que telle ou telle publication est susceptible de l’intéresser. En réalité, il n’en est rien et on imagine facilement que si on dispose d’une synthèse de la presse sur un sujet qui nous intéresse, on n’ira pas acheter le reste du journal. Google propose donc les titres et les premières lignes des articles. A la limite, il suffit de lire ces titres pour être informé.  Google par cette opération assure sa rentabilité et répond aux éditeurs à juste titre : je vous envoie des lecteurs puisque grâce à moi vous êtes visible. Certes, mais à quel prix ? Je vous renvoie au passage du livre de Stross, mon objectif n’étant pas de faire la guerre à Google mais simplement de montrer les termes du débat.

Khazan sous un billet précédent observe qu’en défendant la presse, je ne me situe plus sur un terrain économique mais moral en disant : la presse est nécessaire et ne doit pas mourir. Il s’agit moins de morale que de philosophie politique. L’histoire de la presse se confond avec celle de la démocratie, ce que résume la Cour européenne des droits de l’homme en qualifiant les journalistes de « chiens de garde de la démocratie ». A ce titre la presse intervient très ouvertement lorsqu’elle dénonce un scandale, critique le pouvoir en place, révèle des informations cachées, mais elle pèse également de manière invisible par son existence même : la crainte de faire la Une de la presse pour de mauvaises raisons constitue un contrepoids difficilement mesurable mais que je crois bien réel. Il suffit de voir au quotidien la peur que l’on inspire en disant qu’on est journaliste, le nombre de choses qu’on nous cache, le développement fulgurant de la langue de bois – arme suprême contre la curiosité de la presse – et la croissance exponentielle des services de communication dont la vocation essentielle est de nous manipuler.

Précisément, j’en viens à mon amie la com’.Il y a quelque chose qui m’inquiète mille fois plus que l’avenir de la démocratie sans les journalistes, c’est l’avènement déjà bien réel et sans doute irrémédiable du pouvoir de la communication, de la publicité et du marketing. En d’autres termes d’une information déguisée, maquillée, embellie, voire franchement mensongère. Vous n’aimiez pas les médias actuels ? Vous allez détester le monde médiatique de demain qui ne sera plus qu’un gigantesque espace publicitaire.

Tout ceci ne répond pas en effet à la sempiternelle question qui renvoie le fameux rubicub au rang de distraction pour enfant de moins de trois ans : quel(s) modèle(s) économique(s) pour la presse de demain ? Je n’en sais rien, mais souffrez que lorsque Murdoch pousse un coup de gueule j’applaudisse des deux mains. Je ne crois pas que sa guerre soit juridiquement totalement injustifiée à l’encontre de Google, dès lors qu’il est incontestable que le moteur de recherche tire sa valeur de vidéos, de livres et de journaux qu’il ne produit pas lui-même, ce qui soulève une vraie question. Pas seulement avec la presse d’ailleurs, mais aussi avec les éditeurs et les producteurs de contenus vidéo. La justice belge a déjà estimé que Google était en faute. Par ailleurs, l’AFP a négocié avec Google un accord commercial, de même que Reuters et Associated Press. Voilà qui montre que l’argument tiré du respect des droits d’auteur n’est pas totalement aberrant dans cette affaire. Sinon, pourquoi Google accepterait-il de rémunérer les agences de presse ? Et tout ceci pourrait rebondir depuis que le géant a décidé de mettre de la publicité sur Google News aux Etats-Unis, ce qui fait hurler les éditeurs de presse.

Voilà à peu près les données du problème. Puisque j’ai fait l’effort d’être objective jusqu’ici, je vais terminer sur une note polémique. On accuse les éditeurs de presse de s’accrocher à leur modèle payant et de vouloir s’enfermer derrière des murs, violant ainsi les deux grands piliers du web, pour le plus grand malheur des consommateurs. Et si c’était Google (et les autres moteurs de recherche dans une proportion moindre) qui, en refusant de payer les contenus qui font sa fortune, était finalement le responsable de cette situation ? Et si l’entreprise commerciale, si bien intentionnée soit-elle, n’était en réalité qu’un affreux requin capitaliste soucieux de gagner de l’argent sur le dos des autres ? Un Murdoch, en pire. Je rigole. On ne critique pas le messie d’une nouvelle religion, n’est-ce pas ?

09/12/2009

Google, partenaire ou ennemi déclaré de la presse ?

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 10:21

Décidément, Tatiana de la Voix du Dodo fait un boulot remarquable. Dans le prolongement de la discussion qui se déroule ici depuis quelques jours sur Google et la presse, je vous invite à aller lire son dernier billet, entrecoupé d’extraits vidéos, qui relate un colloque organisé par la Fédération nationale de la presse française vendredi dernier. Carlo d’Asaro Biondo, représentant de Google en Europe de l’Est et du Sud répond aux questions de Nathalie Collin, présidente du directoire de Libération et de Philippe Jannet, PDG du Monde Interactif.  Vous verrez que « les méchants » ne sont pas forcément les éditeurs de presse. Edifiant.

08/12/2009

Intermède humoristique

Filed under: Dessins de presse — laplumedaliocha @ 17:21

Ah ! Qu’elle est dure la vie du blogueur rebelle qui s’obstine à défendre des causes difficiles. Le mieux est d’en rire !

04/12/2009

Le drôle d’argument

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:10

Dans le prolongement de la petite brève d’hier sur Murdoch c/ Google, j’ai lu ici et là de drôles de réactions. Et notamment celle-ci, relevée par @si. Je vous la livre tant elle m’émoustille. Cyruz, sur Le Post note : « Déjà que l’activité de bloggeur n’est pas gage de gros salaire, il faudra payer un abonnement aux journaux en ligne (anglo-saxons dans un premier temps) pour avoir accès à plus de 5 news par jour (faites bien attention quand vous cliquerez). Google indique que la décision reviendra aux journaux, inscrits ou non au programme « First Click Free » (trad.: premier clic gratuit) mis en place par le géant de la recherche et modifié depuis le 1er décembre. Les groupes de presse décideront ou non de faire payer l’accès à leurs précieuses infos en ligne à travers l’outil. De plus en plus de quotidiens et magazines font déjà payer leur contenu en ligne. Vous pourrez remercier le magnat de la presse, et patron de Newscorp, Ruppert Murdoch (88e fortune mondiale en 2006, 132e en 2009 – selon Forbes) pour ce changement radical qui rique de faire du bruit et d’endommager encore un peu plus les journaux gratuits, ou citoyens, à la recherche d’un modèle viable ».

Ainsi donc, nos amis blogueurs se plaignent du fait que si les articles de presse deviennent payants, autrement dit si des entreprises de plusieurs centaines de salariés ont l’outrecuidance de faire payer l’accès à la production de leurs équipes de professionnels de l’information, eh bien nos petits potes dilettantes qui, de temps en temps, quand ils en ont envie, nous livrent leurs précieuses analyses sur l’actualité, nos petits potes donc vont subir une baisse de la rentabilité de leur activité. Voilà qui me plonge dans un désespoir sans fond. Non, vraiment. D’ailleurs, je m’apprête à protester ce matin contre la RATP, mon marchand de carnets et de crayons, mon fournisseur d’accès Internet, France Telecom, EDF, les URSSAF et quelques autres. Si vous saviez à quel point ils nuisent à la rentabilité de mon activité, vous n’imaginez même pas ! Après tout, je ne vois pas bien pourquoi on ne se mettrait pas tous à exiger la gratuité…de tout.

Plus sérieusement, je comprends bien la logique des blogueurs et je ne leur en veux pas, même si je les taquine un peu. Après tout donner l’accès gratuit aux choses puis le retirer entraîne nécessairement des protestations. Sans compter qu’entre temps, on a semé le doute sur la nécessité de payer. Ce qui m’irrite en revanche, c’est le refus de prendre en considération le fait que le journalisme est un métier, et que comme toute profession il mérite rémunération. Ainsi donc, parce qu’une poignée d’amateurs tente de vivre de sa plume, il faudrait qu’un secteur économique entier s’incline et offre gratuitement la matière première de cette nouvelle activité ? Mais de qui se moque-t-on ?

Serait-il possible un jour que les fanatiques du web envisagent autre chose que leur petit confort ? Pourraient-ils, ne serait-ce qu’un instant, imaginer que le monde ne se réduit pas à leur écran ? Ils veulent traiter l’info ? Qu’ils aillent la chercher, qu’ils mouillent un peu la chemise, qu’ils se rendent sur le terrain, qu’ils y passent leurs jours, leurs nuits et leurs week-end aussi, comme nous le faisons dans la presse pour trouver l’information, la vérifier, l’ordonner et la publier. Nous verrons alors s’ils ne réclameront pas eux aussi d’être payés. Non pas pour avoir passé 5 minutes à rédiger un billet sur leur humeur du moment, mais pour avoir enquêté et fourni un vrai travail. Et nous verrons aussi s’ils ne crient pas à l’injustice en voyant que leur beau reportage est invendable, parce que, précisément, c’est un métier non seulement de produire de l’information mais de savoir la vendre. Un métier particulièrement difficile quand ce qui n’était pourtant pas très cher se retrouve sommé d’être gratuit.

D’ici là, ils feraient mieux de se taire.

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