La Plume d'Aliocha

28/11/2009

A méditer

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:16

Les nouvelles ne sont pas très bonnes pour la presse. Une étude récente de l’observatoire des métiers de la presse nous informe que le nombre de journalistes stagne en France, qu’ils vieillissent, que les salaires diminuent et que les femmes tardent à y trouver leur place. C’est ici. Pas étonnant quand on voit l’état des groupes de presse, lourdement aggravé cette année par la baisse des recettes publicitaires. Voyez à ce sujet le billet de Claude Soula du Nouvel Obs. Hier, Pascale Robert-Diard racontait en en temps réel les comparutions immédiates à la 23ème chambre du tribunal correctionnel de Paris dans le cadre de la journée des blogs du Monde. C’est le journalisme que l’on aime, celui dont on a impérativement besoin pour connaître et comprendre le monde dans lequel on vit. Seulement voilà, la loi du marché en a décidé autrement. Car ce n’est pas ce journalisme là qui est le plus rentable, en tout cas pour l’instant, non, ce qui est vraiment rentable ce sont les articles « spécial sexe » du site Elle.fr dont je vous parlais hier. Vous connaissez mon optimisme indéfectible, depuis que nous nous fréquentons ici. Je ne crois donc pas un instant que le journalisme disparaîtra, mais je crains en revanche qu’il ne devienne un produit réservé à une élite. Si j’évoque nos difficultés, c’est pour attirer l’attention sur une évolution de société dont nous sommes tous acteurs et responsables, moi comprise lorsque je préfère regarder une émission imbécile à la télévision plutôt que lire un journal ou me plonger dans une émission savante sur Arte.

« Si, naguère, les directeurs de journaux, de stations de radio ou de télévision étaient d’illustres rédacteurs, des enthousiastes qui défendaient une cause, aujourd’hui ce sont des hommes d’affaires ordinaires. Ils n’ont rien à voir avec le journalisme et n’ont nullement l’intention d’avoir affaire à lui ! L’information est passée des mains de défenseurs de la vérité à celles d’hommes d’affaires qui, loin de se soucier de la vérité, du sérieux ou de la qualité de l’information, n’ont à l’esprit que sa valeur attractive. Aujourd’hui l’information doit être un produit bien emballé pour être mieux vendu. Le changement de critères selon lequel la vérité est remplacée par l’attractivité constitue une immense révolution culturelle dont nous sommes tous témoins, acteurs et en partie victimes. Le chef ne demande pas si c’est la vérité mais si ça e vend, si c’est propice à la publicité, car il vit de ce commerce. Les grands médias détournent notre attention des problèmes essentiels et l’orientent vers des problèmes techniques. L’essentiel c’est que ça aille vite, que ce soit coloré, que ce soit ou non virtuel, qu’on ait une relation satellite, directe ou une retransmission ; l’essentiel, c’est que le public ait le moins de temps possible pour réfléchir ».

Ce diagnosticque, opéré par le journaliste polonais Ryszard Kapuscinski dans « Autoportrait d’un reporter » (Plon 2008), est malheureusement exact. On observera au passage que tous ceux qui analysent l’état du journalisme sur Internet et tentent de dessiner son avenir partagent la même obsession pour la technique, la rapidité de circulation de l’information, son caractère attractif, facile à consulter et à diffuser. Ceux-là m’inquiètent. Il est évident que les journalistes doivent être formés aux nouvelles technologies, que le champ de développement de l’information via le web semble riche de potentialités infinies. Ils oublient néanmoins une chose fondamentale, le journalisme, ce sont des hommes qui observent d’autres hommes et qui racontent ce qu’ils voient pour nous permettre de comprendre un peu le monde dans lequel on vit. Cela ne se confondra jamais avec la seule technique de diffusion de l’information, car si tel était le cas, on commettrait alors avec Internet les mêmes erreurs que celles qui ont mené la télévision où elle en est aujourd’hui.  C’est le grand dérapage de l’information vers le divertissement, c’est-à-dire un outil d’abrutissement et de manipulation.

Que les éditeurs de presse n’aient pas senti le vent tourner, qu’ils aient manqué la révolution Internet, c’est certain. Ils y viendront, nécessairement, mais si la gratuité d’accès s’impose comme beaucoup semblent le penser, alors il faudra bien que le journalisme se finance par la publicité. Dès lors, la dépendance aux annonceurs et par conséquent aux sujets racoleurs ne sera plus partielle comme c’est le cas aujourd’hui dans un système de financement mixte (ventes, abonnements, pub), mais total. Quant aux solutions de mécénat envisagées par certains, j’ai des doutes. En quoi un mécène serait-il plus désintéressé qu’un actionnaire ? De quelle indépendance peut-on se réclamer lorsqu’on mendie les moyens de son existence ?  Les mirages de la technique et de la gratuité cachent un avenir bien sombre…

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