La Plume d'Aliocha

24/11/2009

Un monde si complexe

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:12

C’est amusant le hasard des lectures.

Il arrive que deux auteurs qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre livrent des analyses convergentes qui soudain éclairent, par leur rencontre, une expérience ou une réflexion du lecteur. Il se trouve que je lis en même temps le livre dont je vous ai déjà parlé du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski et le Divin marché de Dany-Robert Dufour. Le premier évoque à un moment le fait que le monde est devenu si complexe qu’un journaliste ne peut plus en saisir que des fragments. Le second raconte ce conte indien. Un groupe de 7 aveugles entend un grand bruit et demande à son accompagnateur de l’approcher de la source de ce bruit. Le premier aveugle se heurte à une défense et pense qu’il s’agit d’un sabre. Le deuxième touche la queue et dit : « mais non c’est un objet utile au travail, c’est une corde ». Le troisième s’empare d’une oreille et informe les autres « c’est un chasse-mouche ». Le quatrième qui s’est heurté au flanc s’écrie « c’est un mur, on nous enferme ! ». Le cinquième qui a heurté la trompe évoque un gros serpent, le sixième qui touche un pied pense à un arbre et le septième qui est tombé dans les excréments de l’animal indique aux autres qu’il s’agit en fait d’une terre humide. Tous se demandent alors s’ils sont devenus fous, mais nul ne peut leur répondre car leur accompagnateur est muet.

Pourquoi le philosophe raconte-t-il cette histoire ? Pour expliquer que les sciences humaines, face aux mutations en train de se produire, demeurent isolés dans leur science. Certes,  chacun est très savant, mais aucun n’a une vision d’ensemble.

Le diable est dans la technique….

Il se trouve que j’ai fait cette expérience il y a quelques semaines, par le plus pur des hasards. J’allais interviewer des universitaires français sur le rapport Doing business. Ne fuyez pas, c’est un peu rébarbatif mais je vais essayer de simplifier. Ce rapport annuel, produit par la Banque mondiale depuis 2003, a pour ambition de noter les systèmes juridiques de 180 pays dans le monde. La méthode consiste à évaluer pour chacun la facilité avec laquelle on peut créer une entreprise, recouvrer une dette, mettre en liquidation une société etc…Plus les procédures sont simples, plus la note bonne. Sans surprise, la France s’est retrouvée dans le premier rapport très mal classée en raison d’un système jugé par trop protecteur pour les entreprises, les salariés etc….. Sur ce, les universitaires que je rencontre, très critiques à l’égard de ces travaux,  m’expliquent que la méthode d’évaluation a été mise en place par des chercheurs de l’Ecole de Chicago. Mais, demandais-je, comment des théories si libérales, aujourd’hui fortement remises en cause en raison de la crise, peuvent-elles continuer de servir à évaluer les systèmes juridiques ? Parce qu’il n’y a pas de théorie alternative, parce que l’idée d’évaluer l’efficacité économique du droit, pas mauvaise en soi, est née chez eux à la fin des années 60 et que nous commençons tout juste en Europe à y réfléchir. Parce que nous n’avons pas les mêmes moyens que les chercheurs américains, parce que nous ne sommes pas portés par la première économie du monde, parce que nous n’avons pas de cabinets d’avocats richissimes capables de s’installer partout et d’imposer leurs pratiques et leur système juridique. Résultat ? Les prêts alloués aux pays émergents par la Banque mondiale sont peu ou prou conditionnés par l’engagement de ces pays  à mettre en place un système juridique où la loi doit être réduite au minimum pour faciliter le business. Au détriment bien sûr de la pérennité des entreprises, de la protection des salariés et de la sécurité générale du système.

….et dans l’absence de vision d’ensemble

Quelques temps plus tard, j’interviewe l’auteur d’un rapport commandé par Christine Lagarde sur la comptabilité internationale. C’est quoi, me direz-vous ? Un référentiel produit par organisme privé fondé il y a plusieurs décennies qui s’était mis en tête de créer un esperanto comptable, autrement dit un langage comptable mondial. Le projet paraissait fou à la fin des années 70. Il se trouve que depuis 2005 toutes les sociétés cotées européennes l’appliquent ainsi que de nombreux autres pays dans le monde, à l’exception notable des Etats-Unis. Bah, la comptabilité, c’est technique, c’est objectif me direz-vous. Rien n’est moins scientifique en réalité que la comptabilité. Selon les normes que vous appliquez, vous pouvez obtenir un résultat négatif ou positif, mais passons. Vous avez peut-être entendu parler du fait que la comptabilité internationale avait été accusée d’avoir aggravé la crise. C’est exact. Elle a remplacé en effet l’enregistrement au coût historique (coût d’achat pour simplifier) par la juste valeur ou valeur de marché, c’est-à-dire une évaluation régulière des actifs et passifs financiers au prix du marché. Résultat en cas de crise, les bilans des sociétés cotées font du yo-yo en suivant les cours de bourse. Il se trouve que notre gouvernement, qui est moins incompétent qu’on ne l’imagine, ne se satisfait pas des travaux du normalisateur comptable qu’il trouve trop influencés par les américains et empreints d’une idéologie contestable et commande donc une étude sur le sujet. Bingo ! Le rapport de cet économiste dénonce l’influence là encore de l’Ecole de Chicago et son dogme d’un marché pur et parfait qui fonde entièrement les travaux du normalisateur comptable international. Du coup, je demande à cet enseignant comment il se peut qu’en pleine crise financière et alors que la comptabilité est depuis le début de la crise au menu du G20 en raison du danger qu’elle représente pour la stabilité financière mondiale, celle-ci puisse encore être dominée par les thèses hautement discutables de l’Ecole de Chicago. Parce qu’il n’y a pas de « pensée comptable » en Europe, me répond-il, parce que comptables et économistes ne se rencontrent jamais, ne réfléchissent pas ensemble, parce que les matières sont cloisonnées. Je lui raconte alors que l’analyse qu’il  tient en tant qu’économiste est exactement la même que celle des juristes que j’ai entendue quelques semaines plutôt. Ah bon, me répond-il, c’est intéressant, je n’étais pas au courant.

Et pendant ce temps….

Entre nous, les amateurs de théories du complot feraient bien de consacrer leur temps libre à étudier la réalité au lieu de fantasmer. Car cette réalité dépasse la fiction. Evidemment, c’est moins glamour que de croire qu’on n’a pas marché sur la lune, ou que le gouvernement américain a organisé les attentats du 11 septembre ou encore que le H1N1 est une invention d’un obscur Docteur Loveless à la tête d’un lobby pharmaceutique. Il n’y a pas de complot américain, pas de volonté de la part de l’Ecole de Chicago de dominer le monde, juste des savants qui développent des théories, qui ont les moyens de les diffuser et que personne ne songe à contrer. Pas de quoi inspirer Dan Brown, n’est-ce pas ?

Cet épisode m’a laissée rêveuse et surtout inquiète. La conclusion que j’en tire, c’est qu’en pleine crise économique, alors qu’on tente de sécuriser le système et que l’on prend des mesures qui sont censées corriger les travers du libéralisme, des domaines techniques mais aussi stratégiques comme le droit et la comptabilité, continuent dans l’ignorance générale ou presque d’être alimentés par le dogme du marché. Faute de moyens pour contrer ces théories, faute d’une vision globale des choses, parce que chaque spécialiste reste dans son coin au risque de se retrouver dans la situation des aveugles de notre conte indien.

Fort heureusement, les politiques ne sont pas aussi sots qu’on l’imagine. Le Sénat s’est saisi du dossier comptable et en est venu aux mêmes conclusions dans ce rapport, à quelques jours d’intervalle, que l’économiste dont je vous parle. La Chancellerie de son côté a décidé il y a 4 ans de consacre des moyens  – mais si modestes – pour contrer les réflexions de la Banque mondiale en créant cette fondation en partenariat avec les professions juridiques françaises, des entreprises et des universitaires. Nous avons simplement 40 ans de retard par rapport à l’Ecole de Chicago. Inutile de faire de l’angélisme. Dans les deux cas, les politiques ont été saisis, informés et influencés par des lobbys inquiets de la domination américaine, mais il y a derrière ces pressions des réflexions d’universitaires très savants  qui parviendront sans doute à développer des analyses alternatives.

Ce que je regrette au fond, c’est que l’information, si cruciale dans un monde qui se complique au point d’en devenir incompréhensible, dérape de plus en plus dans le divertissement, c’est que les quelques philosophes people qui prétendent penser le monde pour le grand public ne livrent que du prêt à penser approximatif, idéologisé et hautement contestable, c’est que le débat public dérape trop souvent dans la farce populaire émotionnelle et largement manipulée, c’est qu’en guise d’opposition, nous voyons se dresser des amuseurs publics qui pensent avec leurs tripes façon Dechavanne ou l’inénarrable Patrick Sebastien. Voyez cet article de Marianne2, c’est proprement affligeant.

Comme le dit un proverbe chinois : « Celui qui connaît bien ce monde sourit, pose ses mains sur son ventre et se tait ». Je ne vois plus que ça à faire,  en effet.

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