La Plume d'Aliocha

17/11/2009

Paresseux les journalistes ?

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 11:13

Le journalisme est un métier où l’on compte à peu près tout, le temps qu’il nous reste avant le bouclage, le nombre de signes de nos articles, les pauvres sous qu’on touche en fin de mois, les gens qu’on se met à dos pour avoir osé dire des vérités désagréables, les centaines de communiqués de presse qu’on reçoit chaque jour, tout donc, sauf le temps qu’on consacre à explorer un sujet pour en rendre compte.

Alors, je me suis mise à compter dernièrement, comme ça, pour vous en parler. Je rends aujourd’hui une enquête de 15 000 signes qui occupera trois pages dans un journal. On ne m’avait laissé qu’un mois pour la réaliser et elle venait en plus de ma charge de travail habituelle, soit 3 papiers par semaine en moyenne. Eh bien voyez-vous, je me suis aperçue que j’avais interviewé 11 personnes, ce qui représente environ 15 heures d’entretien. De vrais entretiens, en face à face. Au préalable, j’avais passé 2 heures environ à réfléchir au sujet et 2 heures également à identifier les personnes à interroger et à les contacter. Les entretiens terminés, il a fallu retranscrire les notes (11 pages, soit deux heures), réfléchir au plan, écrire un premier draft (1 heure) puis un second qui sera la version définitive (4 heures). Le plus difficile est de trier au milieu de la masse d’informations recueillies celles qui sont importantes puis de leur donner forme. Mais pas n’importe quelle forme. L’angle a été déterminé à l’avance avec le rédacteur en chef, il faut donc le respecter, sauf à le redéfinir avec lui si au fil des investigations on s’aperçoit que l’idée de départ était mauavise. Mais surtout, il faut tout à la fois raconter le plus fidèlement possible ce qu’on a observé et en même temps essayer d’en exprimer le sens. Le 11 novembre aux alentours de 19heures, tandis que certains d’entre vous sans doute profitaient d’un repos bien mérité, je renvoyais à mes 11 interlocuteurs leurs citations.  Pour chacun, j’ai vérifié que je respectais fidèlement ses propos, que j’avais retenu l’essentiel du message, que ce que je lui faisais dire n’était pas susceptible d’être mal interprété en fonction de l’endroit où j’avais placé la phrase. Ils ont eu l’amabilité de me donner les informations que je cherchais, le moins que je puisse faire en retour, c’est de ne pas les placer dans une posture délicate. Or, voyez-vous, le problème avec un article de presse, c’est qu’il suscite au choix l’indifférence du lecteur ou une attention quasi-inquisitrice selon que celui qui vous lit se sent plus ou moins concerné par vos propos et ceux surtout des personnes que vous avez interviewées. Un mot de travers, une virgule mal placée et hop, c’est la curée. Ceci m’a encore pris une heure.

Hier soir enfin, j’ai repris tous les mails de réponse que j’ai reçus et qui corrigent un mot ici, en ajoutent un là. Il n’y a eu aucune censure, aucune phrase dont le sens ait été modifié, mais presque tous ont jugé nécessaire d’apporter un petit amendement. Ensuite, il a fallu tout relire, vérifier les noms, les dates, rédiger un titre, un chapeau (phrase d’introduction entre le titre et le corps du papier), des intertitres et relire encore pour améliorer le style, éviter les redondances, m’assurer que ce que j’avais écrit correspondait le plus fidèlement possible à ce que j’avais observé (3 heures). Et puis envoyer le texte enfin et goûter quelques instants d’une sublime sensation de libération.

Réponse du rédacteur en chef il y a une heure alors que je passais déjà à un autre papier : « c’est bien, les témoignages sont intéressants, mais il y a un moment où tu fais du sur place, il faut revoir un peu les articulations ». Il a raison, c’est tout l’intérêt voyez-vous d’une relecture par un tiers. Quand on a porté un papier trop longtemps, on ne voit plus clair. Je songe souvent à l’admirable nouvelle « Le chef d’oeuvre inconnu » de Balzac sur ce sujet. Le jeune Nicolas Poussin y rend visite au peintre Phorbus, lequel lui explique qu’il travaille depuis 10 ans sur son chef d’oeuvre, le portrait d’une femme grâce auquel il espère atteindre enfin la perfection qu’il a recherchée toute sa vie.  Mais quand il dévoile son travail, ce n’est qu’un amas de couleurs informe. La toile a tellement été reprise, améliorée, corrigée, qu’elle est illisible. Il n’y a qu’un petit pied de femme dans un coin du tableau qui a survécu à la folie de l’artiste. Seulement, c’est le plus joli pied de femme qu’on n’ait jamais peint.

Je vais donc revoir ma copie en essayant de ne pas la transformer en une bouillie illisible.  Au total, j’y aurai consacré une trentaine d’heures. Entre nous, c’est beaucoup par rapport à certains articles qui ne nécessitent que 2 ou 3 heures parce qu’on connaît bien le sujet, parce qu’il n’y a pas d’enquête à réaliser mais tout au plus quelques coups de fil à passer pour éclairer le sens d’une information, faire valoir des points de vue contradictoires, proposer une brève analyse. Mais ce n’est rien au regard des enquêtes au long cours que mènent certains de mes confrères durant des semaines, des mois, voire des années….Ce n’est au fond qu’un article parfaitement ordinaire.

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12 commentaires »

  1. Il faut parfois savoir résister aux suggestions des collègues ou éditeurs, qui, parfois, si on les suit, dénaturent la clarté d’un exposé. Problème identique dans la publication scientifique.

    Aliocha : en effet, si c’était un problème de fond, je me battrais, mon obstination est légendaire, mais sur la forme, je m’incline devant le sentiment de mon premier lecteur, si le rédacteur en chef ne suit pas, c’est que les autres lecteurs ne suivront pas non plus. Il est difficile de juger son propre travail.

    Commentaire par DM — 17/11/2009 @ 11:19

  2. À propos du titre: n’y a-t-il pas cependant de grandes quantités d’articles qui sont, au mieux, un resassement d’articles précédemment publiés, de dépêches d’agences, et d’informations glânées sur le Web? Sans parler des propos déformés – après tout, on peut admettre que quelqu’un ne soit pas compétent sur le sujet, mais dans ce cas il ne doit pas substituer un mot pour un autre.

    À méditer aussi, la mésaventure d’un de mes amis journalistes à qui un secrétaire de rédaction a substitué la fin d’un article par un texte plus petit, mais plus alarmiste. Il s’est fait… engueuler copieusement par l’entreprise sur laquelle l’article portait. Pensez donc, il annonçait qu’un produit allait vers sa fin de vie, et le secrétaire a dit que le produit était mort.

    Aliocha : tout ce que vous dites existe. Mais je crois qu’on a fait un peu le tour des travers journalistiques, au point d’ailleurs que ceux-ci ont une fâcheuse tendance à occulter ceux qui font correctement leur boulot. J’essaie de montrer sur ce blog que ma profession n’est pas un ramassis de flemmards menteurs et sans scrupules, que la réalité du métier est un peu différente, heureusement !

    Commentaire par DM — 17/11/2009 @ 11:24

  3. @Aliocha: Ces réactions abusives que vous dénoncez (« tous des flemmards », etc.) me semblent prendre un problème structurel pour un problème de personnes.

    Les problèmes de personnes existent partout — dans n’importe quelle profession, je pense, vous trouvez des gens qui bâclent leur boulot. Cela n’est d’ailleurs pas forcément un signe de « flemme » — les gens ont une vie, des activités diverses, et peuvent se retrouver « coincés ».

    Le problème structurel est plus embêtant. Il est manifeste pour moi, et vous ne m’avez jamais contredit sur ces points, que :
    * Une partie des journalistes couvrent des domaines sur lesquels ils sont incompétents. C’est tout simplement parce que leur employeur le leur demande. (C’est comme cela, sans doute, qu’il y a des erreurs dans la rubrique « sciences » de grands journaux que l’on ne passerait pas dans une copie de terminale scientifique. Mais c’est forcé, vu que la rubrique « sciences » c’est aussi bien Internet, droit de l’Internet, technologies, gadgets, que sciences.)
    * Une partie des journalistes se voient imposer des cadences, un formatage etc. incompatibles avec un travail de qualité. Quand on écrit un grand nombre de dépêches à la file, c’est forcé qu’on fasse des bêtises.

    C’est donc un problème de conditions de travail, dues à la paupérisation des entreprises de presse (cf les difficultés de Libé).

    D’où viennent ces difficultés? _Spéciale dernière_ blâme le Livre CGT, et maintenant Google et l’Internet, et ne retient de responsabilité des journalistes que l’incapacité à penser à une entreprise de presse comme une entreprise.

    Commentaire par DM — 17/11/2009 @ 12:05

  4. Bonjour, je cherche à vous contacter mais n’ai pas trouvé (ou n’ai pas été fichu de trouver) sur ce site de formulaire de contact, pourriez-vous m’écrire un simple courriel afin que je vous entretienne d’un sujet qui me tient à coeur ?

    A très bientôt,

    Emmanuel

    Aliocha : elle est dans les mentions légales.

    Commentaire par Citizen Emmanuel — 17/11/2009 @ 12:06

  5. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous lire, et cette fois, je me suis décidée à laisser un commentaire ! J’aime beaucoup votre façon d’éclairer et d’expliquer le métier de journalisme, puisque c’est ce que je voudrais faire.
    Vous avez passé beaucoup de temps sur cet article, mais est-ce que ce n’est pas aussi ce qui est « bon » ? Pendant un stage, on m’a fait reprendre et encore reprendre un article, et au final, j’ai travaillé pendant près d’un mois et demi dessus. Et j’ai adoré m’épuiser à la tâche !

    Aliocha : ce qui est vraiment « bon » comme vous dites, en tout cas à mes yeux, c’est de chercher l’information, de rencontrer des gens, de les faire parler. L’écriture ensuite est le plus souvent une souffrance, mais c’est très personnel 😉

    Commentaire par Lisa — 17/11/2009 @ 12:21

  6. @ Aliocha : Je croyais que les titres, chapô et intertitres n’étaient pas rédigés par le journaliste lui-même, mais par un tiers ?

    Aliocha : Théoriquement oui. Mais d’abord, quand on est pigiste comme moi, il faut se démarquer des autres et livrer du clef en mains. Autrement dit du « prêt à publier ». Plus le travail fourni est exigeant et limite le travail à faire derrière vous, plus vous avez de chance d’avoir des commandes. En plus, ça évite que quelqu’un intervienne et fausse d’un mot de travers votre boulot. Ensuite tous les journaux n’ont pas forcément les moyens d’avoir des correcteurs et un SR. Et puis l’époque est aux économies, le journaliste est donc appelé à remplacer tous les autres métiers dans une rédaction. Ce que je regrette. Pas tant pour le travail supplémentaire que ça implique, je le fais déjà. Je crains seulement qu’on perde en qualité, rien ne remplace un correcteur qui en 10,20 ou 30 ans a acquis une maîtrise exceptionnelle de la langue française à force d’avoir traqué des fautes. De même que réaliser l’éditing, c’est-à-dire faire un titre, un chapeau, glisser des phrases d’exergue, des intertitres, toutes choses qui donneront envie d’entrer dans l’article, permettront au lecteur de respirer, de rebondir, d’aller directement à ce qui l’intéresse, c’est un vrai métier.

    Commentaire par Gwynplaine — 17/11/2009 @ 12:52

  7. Pour continuer le parallélisme avec la publication scientifique: de nos jours, dans de nombreuses publications (cela dépend des domaines etc.), le chercheur doit assurer lui-même la mise en page « camera-ready ». D’autres publications sous-traitent l’édition, la correction et la mise en page en Inde (pays où il est facile de recruter à bon marché des personnes parlant anglais).

    Comme le dit Aliocha, le point positif est que personne ne va maladroitement substituer un mot pour un autre. Le point négatif est que la composition et la mise en page, c’est un métier.

    Commentaire par DM — 17/11/2009 @ 13:13

  8. Plus que jugés paresseux, les journalistes ne sont-ils pas plus souvent critiqués car se sont des « fouille-me… », des « menteurs », des « défaitistes », des « pessimistes », des « alarmistes », etc ?
    Quoi qu’il en soit ce billet montre bien que c’est un métier qui demande une sérieuse persévérance, une capacité à savoir se remettre en question, mais aussi à conserver son calme… qui plus est quand on a le statut de pigiste. Celui-ci est corvéable à merci, il n’a pas l’assurance de son salaire tous les mois…
    Alors, paresseux les « journaleux » ? Pas plus que d’autres professions soyons en certain, et quand on sait combien ils sont payés pour la grande majorité…

    Commentaire par Mister Cham — 17/11/2009 @ 13:32

  9. En parlant de ça, d’où vient l’habitude, insupportable pour le lecteur, de placer les citations mises en exergue à 10 paragraphes du corps de texte où elle se situe ?

    Commentaire par Paul — 17/11/2009 @ 14:28

  10. j’ai bien aimé la façon de présenter ton travail.
    Tu aurais pu également parmi tous les chiffres que tu donnes indiquer ton salaire horaire (prix des 10 feuillets divisés par le nombre d’heures totales de travail…) ou alors tu n’as pas osé le faire toi même le calcul pour ne pas déprimer :-))
    je pense que cela en aurait surpris plus d’un(e)…

    Aliocha : 880 euros nets, soit 29 euros de l’heure. Mais en effet, il vaut mieux ne pas faire ce genre de calcul. D’ailleurs, même le chiffre sous les yeux, je ne me plains pas, j’aime ce que je fais.

    Commentaire par Gaëlle — 17/11/2009 @ 15:18

  11. @ Mister Cham

    Ben oui, plus que la paresse, le mal journalisme a pour une bonne part comme raison, la (de plus en plus) forte précarité des journalistes. Le problème, c’est que la plupart des pigistes acceptent leur sort : « ça a toujours été comme ça ». Ou bien ils font de nécessité vertu : « j’ai choisi d’être pigiste, c’est la liberté » (mon cul oui, la plupart, si on leur propose un poste en CDI, ils sautent dessus).
    Du coup, ils sont très peu organisés (les journalistes sont sous-syndicalisés par rapport à la plupart des professions).

    Conseil de lecture sur le sujet : « Journalistes précaires », d’Alain Accardo (chez Agone)

    Commentaire par Gilbert — 17/11/2009 @ 18:00

  12. C’est intéressant de voir combien de temps prend un article. Vous comptez le temps que vous savez avoir passé exclusivement sur cet article, mais est-ce qu’il ne faudrait pas y ajouter le temps entre les différentes étapes, où vous n’avez certes pas consciemment passé du temps à écrire, prendre des notes ou interviewé, mais simplement réfléchi à votre plan pendant une insomnie, dans le métro, etc. ? J’imagine que, comme tous les métiers qui demandent un peu d’initiative, votre cerveau continue à travailler même quand vous n’êtes pas devant votre ordinateur et que votre article final a été meilleur que si ces 30 h de travail avaient été réparties sur 2-3 jours d’affilée uniquement.

    Par ailleurs, ce qui m’impressionne dans ce travail, c’est qu’au final, vous dites avoir eu un mois et 3 autres papiers par semaine : ça fait donc une douzaine de sujets avec lesquels il vous a fallu jongler, passer de l’un à l’autre, ne pas mélanger les idées de l’un avec l’autre, etc. Certes, il y a j’imagine un dose de méthode, certes aussi, il y en a de plus gros que d’autres (parce que 12 papiers à 30 h en un seul mois, ça fait beaucoup…), certes encore, ça n’a rien d’extraordinaire pour un professionnel d’avoir plusieurs dossiers en même temps (c’est aussi mon cas !), mais quand même. Disons que connaître ce genre de détails permet d’avoir une meilleure idée de ce qui peut mener à certains travers qu’on reproche aux journalistes. Ça n’excuse pas les erreurs ou les dérives, mais ça contribue à les expliquer.

    Commentaire par Rémi — 18/11/2009 @ 10:44


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