La Plume d'Aliocha

09/11/2009

Sans acrimonie

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 16:58

Le propre des écrits intelligents, c’est qu’ils amènent le lecteur à réfléchir, que l’on soit d’accord ou non avec l’auteur. A ce propos, je viens de lire un billet de Philippe Bilger qui m’a plongée dans de profondes médiations. Celui-ci regrette que, lors d’une récente émission, le journaliste Nicolas Demorand n’ait pas fait preuve de la même acrimonie à l’égard d’Henri Guaino que de Marine Le Pen.

Acrimonie. Voilà un mot peu usité de nos jours. Il m’a interpellée, ce mot. Je lui trouve une sorte d’élégance pointue et menaçante. Vous sentez ce A majestueux qui tout de suite se crispe, grince et s’aiguise comme une lame ? C’est étrange parfois les mots, il suffit de les entendre, de les goûter en les prononçant pour ressentir leur sens. Il arrive d’ailleurs qu’on se trompe et que l’on cultive longtemps cette erreur originelle. C’est pourquoi, avant de vous parler de l’acrimonie appliquée à l’art de l’interview, j’ai été en vérifier le sens pour m’assurer que je le comprenais correctement. Je l’avais bien senti ce mot dont on me dit qu’il signifie « mauvaise humeur qui s’exprime par des paroles acerbes ». Philippe Bilger a raison de dire que si un journaliste fait preuve d’une humeur acerbe à l’encontre de Marine Le Pen, il n’y a pas de raison pour qu’il n’en fasse de même avec Henri Guaino, sauf à considérer qu’il y aurait d’un côté un politique labellisé et donc respectable et de l’autre une sorte de sous-politique que l’on invite à s’exprimer tout en signifiant qu’un traitement spécial doit lui être réservé.

La curiosité pure

Pour autant, je ne crois pas qu’un journaliste doive être acrimonieux envers qui que ce soit. L’humeur, bonne ou mauvaise, n’a pas sa place dans une interview. Le journalisme est avant affaire de curiosité, une curiosité neutre, émancipée de tout jugement de valeur, factuelle. Précisément parce qu’on nous demande de relater des faits, pas d’exprimer nos préférences ou nos dégoûts.

Entre l’acrimonieux et le beni-oui-oui, il y a je crois une place pour la curiosité pure, celle qui ne s’embarrasse ni de préjugés ni de jugement de valeur, qui questionne pour savoir, comprendre, éventuellement révéler ce qui est caché. Et qui revient à la charge si besoin est, jusqu’à obtenir des réponses ou bien un silence définitif, lequel, à défaut d’être une réponse, constitue une information. L’acrimonie, ou au contraire la sympathie, n’ont d’autre effet que de polluer l’exercice, de l’extraire du factuel objectif pour le faire entrer dans la sphère glissante du rapport personnel et subjectif. Le risque est grand alors de perdre de vue l’information que l’on cherche pour s’embourber dans une querelle d’ego entre interviewer et interviewé en prenant le public à témoin de ce qui vire souvent assez vite au combat de catch, avec tout ce que ce sport peut avoir de scénarisé et de factice. Ou bien en cas de sympathie à cette collusion trop souvent critiquée par le public entre gens de presse et politiques.

Ni trop près, ni trop loin

Et puisque je vous parle d’interview, avançons un peu dans l’exploration de l’exercice. Ces deux dernières semaines, j’ai réalisé en moyenne 3 interviews par  jours sur trois dossiers différents. Dans mon cas, il ne s’agissait pas de publier ces interviews en tant que telle sous la forme d’un article appelé « interview », mais de recueillir la matière première nécessaire à la rédaction de 3 articles. Je sais que c’est souvent une épreuve pour celui qui est interviewé. Qui est le journaliste en face de lui, qu’attend-il, que fera-t-il des propos recueillis, comprend-il seulement ce qu’on lui dit ?  On sait moins en revanche ce que pense le journaliste. Pour nous, c’est un exercice épuisant. Nouer le dialogue avec quelqu’un suppose de se « brancher sur la fréquence de l’interlocuteur », de comprendre comment il fonctionne. Il faut, je crois,  entrer dans la logique et j’oserais même dire dans l’esprit de l’autre. Mais une fois qu’on est là, se pose alors une difficulté, celle de conserver la distance nécessaire à la critique. Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation. Trop près ou trop loin, c’est l’éternelle question de la distance pour le journaliste, l’une des plus difficiles à résoudre.

Une réalité si difficile à appréhender

Si vous voulez comprendre la complexité de l’exercice, je vous recommande la lecture de ce billet de Maître Mô. Il s’agit du témoignage d’un pédophile, lequel a attiré d’ailleurs d’autres confidences similaires. Si vous avez le temps, lisez les commentaires. La plupart des commentateurs se prêtent à l’exercice de la curiosité, sans acrimonie justement, en essayant simplement de comprendre. En ce sens, ils se comportent un peu comme des journalistes qui enquêtent sur un sujet. Je salue au passage l’opportunité ainsi offerte d’instaurer un dialogue avec des personnes habituellement stigmatisées et de découvrir cette part d’humanité commune qui nous lie tous, quelque soit le côté de la loi où l’on se situe.  Mais vous verrez aussi qu’à force de comprendre, certains en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus face d’un concept mais de la complexité d’un être humain. Voilà à quoi nous sommes confrontés quotidiennement nous les journalistes. A cette fichue réalité toujours beaucoup moins caricaturale que l’idée que l’on s’en fait. Au passage, c’est pour cette raison que je ne crois pas au « journalisme en pyjama », autrement dit à un journalisme de commentaire derrière un écran. Il faut se « colleter » à la réalité pour en mesurer toute l’infinie complexité. Mais revenons au sujet. En lisant le billet et les commentaires, vous comprendrez pourquoi il peut y avoir des erreurs, des biais, de la subjectivité, des influences dans un récit journalistique. Simplement parce que la réalité est infiniment complexe à appréhender, mouvante, incertaine, contradictoire. Nous avons parlé dans un billet précédent de l’objectivité journalistique et certains m’ont rétorqué qu’elle n’existait pas et que c’était une fumisterie de prétendre le contraire. Ce n’est pas vrai, la quête de la vérité est simplement un chemin long, difficile, semé d’embuches. Nous ne faisons jamais au mieux que l’effleurer. Ceux qui prétendent avec arrogance détenir la vérité objective simplement parce qu’ils sont journalistes ont tort. Ceux qui nient la possibilité d’atteindre à une certaine forme d’objectivité ou de présentation équilibrée et contradictoire de plusieurs vérités risquent à mon sens de cautionner involontairement bien des dérives. Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout  un travail acharné.

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15 commentaires »

  1. L’objectivité est un graal, une chimère. Je ne demande pas aux journalistes d’être totalement objectif et impartiaux, je ne le pourrais moi-même. Par contre, plus de transparance est nécessaire pour le métier. Qu’un journaliste ait des apriori ou des biais sur une question n’est pas choquant en soi, qu’il les cache afin de faire croire à sa pseudo-objectivité l’est plus en comparaison.

    Par ailleurs, un grand merci pour votre blog, ça me permet de ne pas sombrer dans le fatalisme et d’écouter encore des journalistes sans forcément les maudire sur cent-deux générations à chaque erreur 🙂

    Commentaire par Aurelien — 09/11/2009 @ 18:04

  2. Je rejoins ce premier commentaires, « l’objectivité est un Graal ». Mais comment se fait-il qu’après certains articles journalistiques, je me pose des questions et qu’après certains autres… il ne reste rien???
    Une fois de plus ce soir je me coucherai moins « con » et dés demain j’essaie de placer « acrimonie » à bon escient… ça risque d’être dur…
    Bonne semaine

    Commentaire par Olivier — 09/11/2009 @ 19:43

  3. Je pense également que la curiosité comme tu l’écris est la bonne attitude à adopter. Il faut oublier ses préjugés, ses références, sa culture, ses réflexes et écouter la personne avec le plus de neutralité et d’attention possibles. Mais c’est difficile et rare…puisque rien que la façon de poser une question (la tournure, le vocabulaire, etc.) peut déjà être un biais…
    PS : j’ai trouvé étrange ton qualificatif « épuisant » concernant l’exercice de l’interview…

    Commentaire par Gaëlle — 09/11/2009 @ 21:17

  4. Oui l’objectivité est le Graal, mais pas une chimère, parce que la Chimère est un monstre. Tandis que l’objectivité est un idéal, vers lequel on peut tendre, et si effectivement on ne peut l’atteindre (sauf Galaad le pur), sa quête rend meilleur.

    D’ailleurs Gauvain lui-même manqua le Graal par manque de curiosité, parce que, perdu dans sa contemplation, il ne posa pas la question.

    Aliocha, par ces mots – « Je crois au fond qu’il faut conserver cette exigence de représentation au plus juste de la réalité en sachant qu’on n’y arrivera jamais totalement. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’humilité et surtout un travail acharné. » – vous méritez votre place à la Table Ronde. Que votre quête soit bonne et remplie d’aventures, ne doutez jamais de l’absolu nécessité d’être aux côtés du plus faible, et prenez garde au Siège Périlleux.

    Commentaire par gwynplaine — 09/11/2009 @ 22:49

  5. « Rien n’est plus périlleux en effet que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères »

    N’avez-vous pas peur justement de réaliser que, dans l’idéologie que vous dénoncez ou répugnez, il y a une certaine logique, voire une logique certaine ? Ne craignez-vous pas la remise en question ?

    (Merci d’ailleurs pour vos commentaires sur le Code de Déontologie, c’était très instructif.. je n’ai pas eu le temps de commenter, malheureusement !)

    Commentaire par Paul — 10/11/2009 @ 01:39

  6. Ecoute ? Objectivité ? Neutralité ? Bonne distance ? Empathie ? Humilité ? Recherche de la vérité ?
    J’applaudis !!!

    Mais alors… Pourquoi les journalistes utilisent-ils, si fréquemment, cette formulation ?

    « Ne pensez-vous pas que… ? » 🙂

    Commentaire par Galuchat — 10/11/2009 @ 06:20

  7. J’aime votre expression « présentation équilibrée », qui me paraît plus exacte que le mot « objectivité ». Mais cette « présentation équilibrée » est le fruit d’un travail, d’un effort, et le produit fini qui en résulte ne peut correspondre qu’à un article écrit, parlé si nécessaire, fruit d’une réflexion, objet de corrections, de relectures, qui sont la base, me semble-t-il, du travail journalistique. On parlera alors d’un « exposé ». L’exercice que constitue l’interview, le débat, ne peut, me semble-t-il, échapper aux manifestations de réactivité, positive et négative, du journaliste comme de son interlocuteur. S’il est souhaitable de bannir de tout échange l’acrimonie, l’agression, la complaisance, la servilité, ces manifestations sont rarement absentes de l’exercice. Elles ne constituent pas une faute tant qu’elles se cantonnent dans les limites de la courtoisie. Elles expriment, au pire, la personnalité, les préférences, une part d’opinion de qui en est l’auteur. Elles restent saines pour autant qu’elles ne soient pas niées par ce dernier.

    Commentaire par Christian C — 10/11/2009 @ 11:13

  8. Bonsoir,

    Je ne suis pas sur de vous suivre sur le terrain de la distance journalistique. Il me semble que les journalistes en générale, n’ont pas à être forcement à une distance règlementaire de leur sujet mais, quel que soit le sujet, d’être toujours, eux même et sans varier, à la même distance.

    Il importe finalement peu que tel ou tel serve la soupe ou même reste dans une acrimonie perpétuelle (ne changez rien, c’est aussi pour cette découverte de vocabulaire que je vous lis) tant qu’il manifeste le même comportement vis à vis de chacun. Après tout dans le cas politique par exemple, si un journaliste peut nous donner l’information objective, un autre l’info telle qu’elle veut être transmise par le politique et un dernier l’info telle qu’elle est vue par un politique, on y gagne en précision. Permettre une variation de la distance de l’intervieweur permet de rajouter ces perspectives… qui pourraient venir d’un travail d’analyse différé de l’interview pure.

    Bon ok, j’étais pas d’accord et en poussant mon raisonnement je finis par l’être …

    Commentaire par Karam — 10/11/2009 @ 13:53

  9. J’adore ce billet, aliocha, sincèrement.

    Un des meilleurs que vous avez écrit (mais c’est un avis subjectif).

    Ceci dit, je vais quand même venir pinailler, histoire que vous ne me soupçonniez pas de perdre mon esprit critique (qui vous manquerait fatalement un jour ou l’autre, il sera parfaitement inutile de me le confirmer).

    J’ai tiqué au même endroit que Paul, en fait. Lorsque vous écrivez : « Rien n’est plus périlleux … que d’entrer sur le terrain de l’autre. C’est à partir de là qu’on peut se faire balader, perdre ses repères, se laisser engloutir dans la langue de bois ou dans une stratégie de manipulation ».

    Vous précisez plus loin, à propos du billet de chez Maître Mô: « …à force de comprendre, certains [commentateurs] en viennent presque à cautionner non pas la pédophilie en général, mais le raisonnement de leur interlocuteur, par humanité, par empathie, parce qu’ils ne sont plus en face d’un concept mais de la complexité d’un être humain ».

    Or, je trouve une certaine ambiguïté à votre propos.

    Déjà, je tique sur la formulation « à force de comprendre… », qui me laisse songeuse, puisque « me faire comprendre », c’est précisément la mission que j’assigne aux journalistes.

    Je souhaiterais que leurs articles « me fassent comprendre », précisément. Comprendre, c’est que je veux.

    Or, à vous lire, j’ai un peu l’impression que vous venez me présenter la compréhension comme un risque – et plus encore, un risque que je ne suis pas sûre que vous me conseillez de courir.

    « A force de comprendre, vous réaliserez que la réalité est complexe, et peut-être vous manipulera t-on ».

    Voilà un peu ce que j’entends, derrière votre propos, et qui me laisse perplexe.

    Bien sûr, la réalité est complexe, plus complexe que l’image que l’on s’en fait avant d’avoir eu l’occasion de soumettre nos préjugés à l’épreuve du feu de la réalité. Mais enfin, Aliocha, il le faut bien ! Échapper à la complexité de la réalité n’est certainement pas une option.

    J’entends bien votre prévention principale, qui s’exerce contre la manipulation dont nous pourrions être victimes. Et plus encore, dont VOUS (journaliste) pourriez être victime, puisque vous comptez notamment sur vos interviewés pour vous fournir la matière première d’un article.

    Et c’est bien pour ça que je vous proposais de faire des journalistes des experts du discours : comment entrer dans le discours d’un autre – témoin, expert, politique, professionnel – sans en être la dupe, voilà qui me semble pouvoir faire partie d’une expertise du discours, que je collerais bien comme obligation au journaliste – lui, qui est à l’interface de tous les discours produits par une société, et qui doit en rendre compte.

    Si lui n’est pas cet expert, qui le sera à sa place ?

    Enfin, perdre ses repères, c’est très utile. Ça signifie tout de même qu’ils n’étaient pas bien solidement arrimés. Ou pire, qu’ils étaient trompeurs, et nous ont égarés au lieu de nous guider.

    Si vous me permettez un parallèle avec mon propre travail : des écritures adverses qui me font vaciller, ça arrive – et ce n’est même pas très rare. D’une manière ou d’une autre, cela me démontre que ma position initiale (mon appréciation des faits, mon interprétation du droit) était fragile. Cela, au moins, me donne une chance de la consolider. Ou d’en tirer les conséquences qui s’imposent (éventuellement, mon client et moi sommes plantés).

    Aliocha : Contente de vous lire Fantômette, ça faisait longtemps que vous aviez disparu ! Non bien sûr, la compréhension n’est pas un risque en soi. C’est mon métier de comprendre et faire comprendre, et c’est surtout une passion que je traîne depuis que je suis gosse. Je vous dirais même qu’ici se rejoignent le métier d’avocat que j’ai croisé fugitivement et celui de journaliste : j’ai la conviction qu’en faisant comprendre on évite bien des querelles et des souffrances inutiles. La question que je tente de mettre en exergue ici est presque technique : comment s’approcher assez près d’un individu pour établir une communication sans être happé par sa logique et perdre tout sens critique. N’oubliez pas que le journalisme est souvent un rapport de force entre quelqu’un qui veut savoir et quelqu’un qui ne veut pas forcément livrer une information ou qui tente de livrer son message, d’imposer sa vision. Vous dites que perdre ses repères est utile ? Spirituellement oui, professionnellement, ça se discute. Il y a bien des fautes journalistiques qui relèvent de la perte de repères. La fille de Mitterand par exemple : perte des repères sur la notion de vie privée/vie publique. Le nuage de Tchernobyl ? faillite du bon sens face au discours d’un expert. La crise financière qu’on n’a pas vu venir (moi comprise) : faillite du bon sens sous la pression d’une communauté financière arrogante, archi-diplômée, sûre d’elle, passant son temps à jargonner en technico-franglais et à rouler des mécaniques. Sur l’expertise du discours, je crois que je vais finir par me rendre à vos arguments…

    Commentaire par Fantômette — 10/11/2009 @ 15:24

  10. Aliocha, peut-on espérer un jour de vous un billet trapu sur le contenu de la formation délivrée dans les écoles de journalisme?

    Aliocha : je crains que non, vu que je n’ai pas fait d’école de journalisme. Tout ce que je peux vous dire d’un point de vue général, c’est que pendant longtemps l’école des journalistes, c’était l’école de la vie et je crois que c’était préférable. Pour ce que j’en sais, il me semble qu’aujourd’hui nombre d’écoles fabriquent des journalistes formatés. Je ne suis pas sûre que ce soit un progrès. Etre curieux de tout, aimer observer et surtout partager en racontant, voilà qui ne s’apprend pas, enfin à mon avis.

    Commentaire par Goloubchik — 11/11/2009 @ 18:15

  11. @ Aliocha:

    Merci d’avoir pris un temps -particulièrement précieux en cette période- pour répondre à mon interrogation.

    Mais, indépendamment de ce qu’a été votre parcours personnel et de l’évidence qu’on peut se révéler bon journaliste sans avoir suivi un cursus « classique », j’ai du mal à appréhender comment vos très honorables préoccupations relatives à la déontologie de la profession pourraient s’abstraire d’une réflexion approfondie sur la question de la formation suivie, j’imagine, par une majorité de vos confrères actuels et à venir.

    Commentaire par Goloubchik — 11/11/2009 @ 21:58

  12. Bonjour Aliocha,
    Vous posez très bien la problématique.
    Si vous me permettez de faire à nouveau référence au billet de Maître Mo, voici mon point de vue, bien entendu parfaitement subjectif.
    Il me semble qu’il est nécessaire d’observer deux phases : l’empathie et la prise de recul.

    Je cherche dans un premier temps l’empathie la plus complète avec mon interlocuteur, en essayant de m’attacher à ce qu’il éprouve, d’essayer de ressentir la même chose. C’est vrai que ça peut poser problème dans la mesure ou l’on n’a pas de preuve de la sincérité de l’interlocuteur. Disons que je considère le degré d’empathie qu’il m’est possible d’atteindre comme étant le niveau de preuve de la sincérité de mon interlocuteur. C’est pas très rationnel, mais c’est comme ça qu’on fait dans la vie, il me semble…

    Dans un second temps, après avoir fermé l’ordinateur et être passée à autre chose, je me représente la situation avec un peu plus de recul. C’est très troublant , parce que c’est le moment où l’on réalise que notre positionnement a changé, parfois très vite, du simple fait de la lecture d’un témoignage. Cela démontre la relativité de certaines convictions, mais, par opposition, cela oblige à réaliser quelles sont les convictions qui n’ont pas bougé et qui se trouvent, d’une certaine façon, renforcées.

    Donc, pour revenir à notre cas pratique, je dirais que les échanges que j’ai eus sur le blog de Maitre Mo m’ont amenée aux conclusions suivantes. Je pense qu’il faut différencier l’interdit moral et l’interdit social. L’interdit moral est un interdit absolu qui touche au respect de l’individu : on doit refuser tout ce qui peut créer inutilement de la souffrance chez l’individu. L’interdit social est un interdit rendu nécessaire pour le bon fonctionnement du groupe humain. Je ne le remets nullement en question, je pense qu’il doit continuer à exister de façon forte dans notre société. Simplement, je le différencie de l’interdit moral.
    Je pense qu’une agression sexuelle sur mineur est un crime qui va à l’encontre de l’interdit moral et social
    Je pense qu’une relation sexuelle souhaitée entre mineur de quinze ans et adulte va à l’encontre de l’interdit social, mais concernant l’interdit moral…il faut juger sur pièces.

    Aliocha : merci pour ce témoignage qui nous permet d’approfondir la réflexion. On peut en effet opérer cette distinction. Elle ouvre l’esprit à la compréhension de ce qui est différent et de ce qui dérange et permet de tester la pertinence des tabous et autres interdits. Cela étant, elle appartient à la traditionnelle dialectique des pédophiles. Vous la trouverez notamment chez Matzneff. Peu importe, je n’entends pas juger, j’ai horreur de cela. En revanche, il était intéressant d’observer qu’à de très rares exceptions près, personne n’a évoqué la distinction entre bien et mal dans ce débat. Comme si comprendre ceux qu’on avait en face de soi nécessitait nécessairement de dépasser ce clivage. Je n’en suis pas sûre, personnellement. Il me semble que l’on peut comprendre tout en comparant ce que l’on comprend à un référent. Il se trouve que je lisais en même temps que cette conversation « La cité perverse » du philosophe Dany-Robert Dufour, lequel explique dans ce livre en susbtance que nous sommes dans l’ère de l’amour de soi et de la revendication à la jouissance. Autrement dit, nous avons réalisé, sur fond de libéralisme, les prédictions de Sade. Il ne porte pas de jugement, il se contente de décrire. Or, ces propos me revenaient à l’esprit en lisant la discussion chez Maître Mô. Nous avions en face de nous des personnes qui tenaient pour acquis leur droit de jouir, sans faire de mal, mais en enfreignant la loi et la morale. En disant cela, ces personnes défendaient plus ou moins en filigrane l’idée qu’après tout elles ne souffraient pas de ce qu’elles étaient mais du fait que ce qu’elles étaient se trouvait condamné par la loi et la morale, lesquelles loi et morale seraient imposées par une majorité et au fond discutables, ne serait-ce qu’au nom du droit des minorités. Choisir de faire mal en le sachant est une chose, prétendre que ce que l’on fait n’est pas mal et que c’est la loi qui est mauvaise, cela s’appelle un raisonnement pervers surtout lorsque ça s’appuie sur la revendication d’un droit à la jouissance. Nous ne sommes pas loin de la philosophie dans le boudoir du divin marquis.

    Commentaire par valentine — 12/11/2009 @ 00:43

  13. Merci Aliocha

    J’aime particulièrement cette phrase du philosophe Alain:

     » Toute vérité devient fausse dès l’instant que l’on s’en contente »

    Je pense qu’elle vous plaira aussi..

    Commentaire par scaramouche oo1 — 12/11/2009 @ 11:02

  14. Votre problématique de la distance me rappelle celle du gouvernement. On a longtemps dit qu’il fallait décentraliser la décision, la faire passer à des élus locaux plutôt qu’à des fonctionnaires certes souvent placés localement, mais dépendant d’un gouvernement central. L’idée est que les élus locaux sont plus au contact des réalités de la population.
    Or, cela est à double tranchant: ces élus sont juges et parties; ils sont de parti-pris avec les intérêts locaux.
    Ainsi, il est plus difficile pour un maire de refuser un permis de construire en zone inondable qu’à un fonctionnaire de l’Équipement…

    Commentaire par DM — 14/11/2009 @ 19:35

  15. @ Goloubchik et Aliocha : à propos de formation, je me souviens avoir entendu quelqu’un dire que si effectivement il n’y avait pas besoin de formation particulière pour devenir un bon journaliste, les écoles ont certes formatés le métier, mais pas forcément pour le pire. Si de très bons étaient issus de l’école de la vie, les Albert Londres et autres dont ont peu regretter aujourd’hui la disparition, de cette école de la vie sortait aussi le pire : pour un bon, la proportion était plutôt de dix mauvais. Si les journalistes sont plus formatés, ils seraient aussi globalement meilleurs. Mais il ne s’agit là que de souvenirs d’un témoignage.

    Commentaire par Gwynplaine — 16/11/2009 @ 22:24


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