La Plume d'Aliocha

01/11/2009

Un code de déontologie moderne, enfin ! (1)

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:20

Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque  ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.

Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.

Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé :  la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.

Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.

En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant  de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.

« Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.

Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie ».

La définition du journalisme qui constitue le premier « chapitre » de la charte est suivie de trois autres chapitres : « le recueil et le traitement de l’information », « la protection du droit des personnes », et « l’indépendance du journaliste ». Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être « attentif aux critiques et suggestions du public ». L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise :  » Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime ». La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier « d’information responsable » et qui me parait particulièrement bienvenu : « Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse ». Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : « Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments ».

Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : « Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude ». C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.

Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de « droits » en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….

NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.

Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!

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8 commentaires »

  1. « Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. »

    Est-il trop tard pour corriger ces oublis ? Il me semble qu’il ne s’agit pour l’instant que d’un projet (une version bêta, donc en attente de contributions et de corrections de bugs).

    « Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes. »

    Pour ce qui est du code lui-même, il me semble que c’est une bonne chose. Par contre je suis un peu plus nuancé pour votre premier intérêt: le simple fait d’avoir un nouveau code de déontologie ne suffira certainement pas à lutter contre la crise de confiance des médias. C’est la façon dont ces principes seront (ou non) appliqués qui permettra éventuellement de regagner cette confiance.

    Et c’est le côté « force juridique supérieure à celle des chartes existantes » qui me paraît la meilleure façon d’encourager la mise en pratique des principes énoncés.

    Maintenant j’aimerais bien que vous développiez un peu cet aspect là, pour nous autres profanes: en quoi exactement ce code aura t-il une valeur juridique plus forte que ce qui avait été fait avant ? Est-ce que ça passe par le vote d’une loi (ou de quelque chose dans le genre, donc finalement par l’intervention du gouvernement) ? Quelles genres de sanctions peut-on attendre pour le non-respect d’une des obligations de ce code ?
    Le respect (ou non) des principes énoncés dans ce code me semble personnellement un peu subjectif (le côté « hiérarchisation de l’information » par ex). Qui jugera exactement que ces principes ont été respectés ? Qui décidera des sanctions à appliquer ? Les journalistes eux-mêmes ? Les directeurs de rédaction ? Les actionnaires des principaux organes de presse ?

    Je précise que je ne prétends pas donner des leçons ou critiquer violemment cette initiative, j’essaye juste de comprendre de quelle manière exactement, dans la pratique, ce code s’appliquera, et ce qu’il va réellement changer.

    Aliocha : bien sûr qu’il peut encore bouger puisqu’il va être discuté au sein de la profession. Si elle n’en veut pas d’ailleurs, il ne verra jamais le jour, c’est bien ce qui m’ennuie en l’état. Pour le reste, je suis une adepte de la politique des petits pas. A l’heure actuelle, la presse est l’une des rares activités à ne pas disposer de règles éthiques réellement opérationnelles et collectives contrairement aux médecins, avocats, commissaires aux comptes, policiers, et même à certaines professions financières type analystes financiers, sociétés de gestion etc. Or, nous sommes dans une société dite de l’information, où l’information joue un rôle essentiel. C’est un vrai sujet.Je ne dis pas que l’adoption d’un code de déontologie moderne va changer la presse du jour au lendemain. Il est clair que nous n’allons pas passer de l’ombre à la lumière, mais c’est une démarche qui va dans le bon sens. Elle peut permettre d’endiguer les dérapages actuels liés par exemple à la publi-information. Quant à son intégrations aux conventions collectives, je ne suis pas spécialiste en droit du travail, je pense néanmoins que ça va nécessairement lier employeurs et journalistes, les seconds étant tenus de les appliquer, les premiers obligés d’en permettre l’application.

    Commentaire par jor — 01/11/2009 @ 17:11

  2. A propos de la phrase « [le journaliste] refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité. »

    Bon gré mal gré, c’est pourtant la forme que prend le traitement de l’actualité culturelle, dans les grands JT mais aussi en presse locale.

    Faut-il que le Républicain Lorrain se dote d’une armada de critiques culturels ?

    Commentaire par Morm — 01/11/2009 @ 19:17

  3. je propose un théorème de la blogosphère : « Quand un bloggeur sit qu’il va déserter son blog pour cause de surmenage, attendez-vous à ce qu’il publie d’immenses articles dans les jours qui viennent…

    Commentaire par adrien bis — 01/11/2009 @ 23:42

  4. “Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments”.

    Je repense à des billets récents sur la censure : je sais que vous honnissez le mot, mais cet article, dont on pourrait arguer qu’il porte atteinte à la liberté d’expression, ne valide-t-il pas une forme saine (la seule) de censure, celle qui s’exerce au nom de la protection d’autrui (en l’occurrence, contre l’incitation à la haine) ?
    C’est au nom du même principe que bien des blogueurs « modèrent » les commentaires et ne laissent passer que ceux qui se tiennent dans les limites d’un semblant de courtoisie. Cette pratique choque-t-elle votre conception de votre métier ou en est-elle une condition indispensable ?

    Commentaire par Irénée — 02/11/2009 @ 15:18

  5. Y a t il une partie sur les pigistes et leur exploitation par les entreprises de presse?

    Commentaire par misty — 02/11/2009 @ 16:16

  6. Bonsoir
    Une petite rectification : ce sont les SDJ (société des journalistes) qui regrettent de ne pas avoir été associées à ce texte.
    Le SNJ y a bien été associé puisque Olivier Dalage, membre du bureau national du SNJ fait partie du comité des sages.
    Les organisations patronales et syndicales doivent maintenant s’accorder pour que le nouveau code soit intégré à la convention collective des journalistes, dont l’article 5, soit dit en passant fixe déjà quelques règles sur la publicité :
    a) Un journaliste professionnel ne peut accepter pour la rédaction de ses articles d’autres salaires ou avantages que ceux que lui assure l’entreprise de presse à laquelle il collabore.
    En aucun cas un journaliste professionnel ne doit présenter sous la forme rédactionnelle l’éloge d’un produit, d’une entreprise, à la vente ou à la réussite desquels il est matériellement intéressé.
    b) Un employeur ne peut exiger d’un journaliste professionnel un travail de publicité rédactionnelle telle qu’elle résulte de l’article 10 de la loi du 1er août 1986.

    C’est peu mais c’est déjà important.

    Commentaire par Karine — 04/11/2009 @ 00:47

  7. […] Heureusement, une blogueuse-journaliste, Aliocha, a pris la plume [ici et ici] pour défendre avec vigueur ce projet, suscitant sur son blog, La Plume d’Aliocha, un […]

    Ping par Code de déontologie : pour une relecture du projet - Media Trend — 18/11/2009 @ 21:31

  8. YouTube Downloader

    Un code de déontologie moderne, enfin ! (1) | La Plume d’Aliocha

    Rétrolien par YouTube Downloader — 23/09/2014 @ 16:38


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