La Plume d'Aliocha

01/11/2009

Un code de déontologie moderne, enfin ! (2)

Filed under: Débats,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:21

Quelques mots dans le prolongement du billet précédent en réponse à un article de Paul Villach publié sur Agoravox. Celui-ci attaque le projet de code de déontologie de Bruno Frappat sous prétexte qu’il entretiendrait « trois erreurs traditionnelles qu’aiment à répandre les médias » (je sens poindre l’influence de Bourdieu et Chomsky). D’abord explique-t-il la distinction entre faits et commentaires sur laquelle s’appuie le code serait inopérante puisque on n’accède jamais qu’à la représentation des faits, non aux faits eux-mêmes. Certes. Si l’observation est intéressante, elle témoigne néanmoins d’une ignorance du journalisme qui serait pardonnable si elle ne se traduisait par des attaques un peu trop péremptoires à mon goût. Quand on pratique le journalisme, on sait fort bien distinguer ce qui relève de la description des faits selon la règle des 5 w (qui impose de répondre à ces 5 interrogations : who, where, when, what, why), du commentaire. Exemple : « Jean Sarkozy (who) a annoncé le 22 octobre (when) sur France 2 (where) son intention de renoncer à se porter candidat à la présidence de l’Epad (what) en raison des réactions suscitées par sa candidature (why). Rappelons que l’Epad est un organisme créé par le général de Gaulle etc. (mise en perspective). Il est heureux que ce-dernier ait enfin pris acte de la colère populaire déclenchée par un évident népotisme d’autant plus inadmissible que notre pays est en crise et, surtout, que de nombreux jeunes, eux très diplômés, ne trouvent pas d’emploi car leur père n’est pas à l’Elysée (commentaire)« . Alors je veux bien que l’on joue à faire de la philosophie en maniant l’exemple fameux du « ceci n’est pas une pipe » de Magritte, c’est aussi louable qu’intéressant, mais ça n’informe pas en pratique un journaliste sur ses obligations professionnelles. Or, l’objet du code est précisément de fixer des règles déontologiques susceptibles de guider les journalistes dans leur travail. Leur dire qu’ils n’accèdent jamais aux faits mais seulement à leur représentation n’apporte rien. En revanche, souligner qu’il faut s’en tenir aux faits et éviter de les mélanger avec les commentaires est tout à fait utile et même nécessaire. Rappelons à ce propos la remarquable observation d’Hannah Arendt :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

Osera-t-on me dire qu’Hannah Arendt véhiculait en écrivant cela le mythe journalistique de l’accès direct aux faits ?

Deuxième critique : le code procéderait à « une dénégation discrète de la loi d’influence » (ah, les vils journalistes manipulateurs ! ) en écrivant que le journaliste « refuse toute confusion entre information et promotion ou publicité ». L’auteur de l’article ne voit pas de différence entre information et publicité, estimant que toute communication, journalistique ou publicitaire,  emporte nécessairement une influence. C’est bien entendu exact. Mais la charte encore une fois ne fait pas de théorie de la communication, elle s’adresse d’un point de vue pratique aux journalistes et leur dit : « vous ne devez pas prêter votre plume à des opérations de publicité de quelque nature que ce soit ». Voyez à ce sujet ce billet dans lequel je relayais les inquiétudes de Laurent Habib, patron d’Havas au sujet du développement inquiétant de la publi-information. Par ailleurs, les lecteurs habituels d’@si ont dû ces derniers temps lire nombre d’articles à ce sujet chez Daniel Schneidermann. Non seulement le code ne nie pas la loi d’influence, mais au contraire il invite les journalistes à avoir conscience des conséquences positives ou négatives de ce qu’ils publient. N’est-ce pas une reconnaissance implicite de leur influence, assortie d’un appel à la responsabilisation ? La distinction entre information et publicité ne s’inscrit pas sur le terrain de l’influence mais sur celui de la différence entre rendre compte en toute indépendance d’un événement d’une part et vanter les mérites d’un produit contre rémunération ou sous la contrainte d’autre part. Chacun comprendra qu’il en va de la crédibilité de la presse.

Troisième critique : rien n’indique dans ce code ce qui fonde la décision de publier ou non une information. Si, je m’excuse, beaucoup d’éléments l’indiquent. L’obligation de hiérarchiser contenue dans l’article 1, par exemple, renvoie à la nécessité de trier ce qui est important de ce qui ne l’est pas. C’est un premier critère qui, en effet, peut prêter à discussion car il confère un pouvoir important à un organe de presse.  N’oublions pas toutefois que le pluralisme est censé corriger ce pouvoir dès lors que ce qui n’intéresse pas l’un excitera la curiosité de l’autre, sauf à croire au grand complot des médias qui se réuniraient tous les matins pour décider ensemble ce qu’ils vont cacher au public. Notez il y en a pour le penser, comme d’autres s’obstinent à considérer qu’on n’a jamais marché sur la lune. Ajoutons qu’Internet tempère de plus en plus les effets potentiellement négatifs de cette fonction attribuée à la presse. Outre l’importance ou non d’un fait qui pousse à l’évoquer ou à le taire, viennent une série de limitations à la liberté de publier une information liées au respect de la dignité, de la présomption d’innocence, de la vie privée, ou encore à l’interdiction de susciter haines, discriminations, préjugés. Sans compter l’article 3-1 qui enjoint de ne pas mettre en cause l’honneur d’autrui  sans information crédible sur les faits allégués. Tels sont les critères qui limitent la sortie d’une information. Ils ne satisferont pas les adeptes du grand complot médiatique, mais je gage que ceux-là n’auraient pas été davantage convaincus par des informations plus précises, à supposer d’ailleurs qu’elles puissent être fournies, ce dont je doute. Il n’y a que le gouvernement chinois qui sache parfaitement ce qu’il entend par important ou non en ce qui concerne l’information…

Ceux qui nient la différence entre information journalistique et publicité, ou bien encore contestent la possibilité de relater un fait de la manière la plus exacte, fidèle et objective possible au nom d’une vision idéalisée et assez théorique des choses, me donnent toujours envie de les envoyer observer durant quelques jours le fonctionnement de la justice. Ils verront que c’est une affaire humaine parfois bien éloignée d’une vision idéale de la Justice. Il n’empêche, des milliers de juges la rendent chaque jour, de même que des milliers de journalistes tentent avec plus ou moins de succès, de talent et d’éthique de rendre compte de l’actualité quotidiennement. Ils ne sont pas plus objectifs que les juges ne sont justes, mais ils tendent à l’objectivité, c’est leur mission et leur devoir. Un devoir qui est en passe d’être réaffirmé, et c’est tant mieux.

Un code de déontologie moderne, enfin ! (1)

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 15:20

Bruno Frappat a achevé la rédaction du code de déontologie des journalistes, lequel a été rendu public le 27 octobre dernier. Il faut encore que le texte soit discuté par les entreprises de presse et les syndicats de journalistes, mais un pas important a tout de même été franchi. L’annexion d’un code de déontologie à la convention collective répond à une demande ancienne des syndicats de journaliste, précise le SNJ (Syndicat national des journalistes) à l’AFP, mais jusqu’à présent les organisation patronales résistaient. Celles-ci aujourd’hui se veulent rassurantes, elles ne voulaient pas d’un texte rédigé par des journalistes, mais puisque  ce code est le produit d’une collaboration entre éditeurs et journalistes, tout va bien. Ou presque. Le SNJ regrette en effet de n’avoir pas participé aux travaux, ce qui pourrait compliquer les négociations à venir.

Pourquoi un code ? Parce qu’il faut renouer avec la confiance du public souligne Bruno Frappat, et parce que l’apparition du numérique a changé les règles du métier. Alors il a préféré réunir un comité des sages et préparer un texte, plutôt que laisser l’Etat s’en occuper. On voit mal en effet le gouvernement Sarkozy prendre sa plume pour définir les obligations déontologiques des journalistes. Le procédé eût été choquant et le résultat inéluctablement rejeté par la profession. Au demeurant, dans tous les métiers, ce sont les professionnels eux-mêmes qui édictent leurs règles de déontologie.

Mais que dit donc ce projet de code ? Allez voir, il est ici. Vous pourrez le comparer utilement aux deux textes qui l’ont précédé :  la Charte professionnelle des devoirs des journalistes français, adoptée en 1918 et la Charte de Munich de 1971 signée par l’ensemble des syndicats de journalistes européens. Voyez également cet article de wikipedia qui synthétise assez bien la question.

Mais alors, me direz-vous, quel peut être l’intérêt d’un nouveau code alors qu’il en existe déjà au moins deux, dont un français et un européen ? Cet intérêt est triple. D’abord en pleine crise de confiance, il n’est pas inutile de réfléchir sur les valeurs de la profession et de les acter dans un texte solennel. Ensuite depuis 1971, la profession a changé, notamment sous l’influence d’Internet. Il fallait donc moderniser les textes existants. Enfin, le projet de code a vocation à être annexé à la Convention collective des journalistes, ce qui lui conférera une force juridique supérieure à celle des chartes existantes.

En comparant les anciens textes avec le code de Frappat, on observe que les principes fondamentaux demeurent les mêmes depuis un siècle (vérité exactitude, indépendance, respect de la vie privée, devoir de rectification en cas d’erreur etc), simplement il nécessitaient d’être adaptés à notre époque et sans doute aussi mieux explicités. Une lecture attentive donne le sentiment que la rédaction du code est partie des critiques les plus habituelles contre la presse (journaliste manipulés, refusant  de reconnaître leurs erreurs, se jouant du droit de réponse, portant inutilement atteinte à la vie privée, se complaisant dans l’émotionnel, le racolage….) pour redéfinir de façon très pratique les obligations professionnelles des journalistes. D’un point de vue formel, la grande innovation par rapport aux textes précédents consiste à définir le métier de journaliste. Signe des temps sans doute, et de la confusion qu’est susceptible d’introduire Internet dans l’appréhension du métier, dès lors que tout un chacun peut désormais s’improviser diffuseur et commentateur d’actualité via les blogs et autres.

« Le journaliste a pour fonction de rechercher, pour le public, des informations, de les vérifier, de les situer dans un contexte, de les hiérarchiser, de les mettre en forme, et éventuellement de les commenter, afin de les diffuser, sous toute forme et sur tout support.

Il le fait, au sein d’une équipe rédactionnelle, sous l’autorité de la direction de la rédaction et la responsabilité du directeur de la publication, dans le cadre d’une politique éditoriale définie ».

La définition du journalisme qui constitue le premier « chapitre » de la charte est suivie de trois autres chapitres : « le recueil et le traitement de l’information », « la protection du droit des personnes », et « l’indépendance du journaliste ». Vous observerez que ces 3 parties illustrent les interrogations de notre époque sur le métier. Ainsi par exemple, le journaliste est invité à être « attentif aux critiques et suggestions du public ». L’air de rien, c’est une innovation majeure car la voix du public fait officiellement son entrée dans notre déontologie, ce qui n’était pas le cas dans les déclarations précédentes. Autre signe de modernité, toute modification volontaire d’une image doit être signalée au public. Plus innovant cet article qui précise :  » Le journaliste rectifie dans les meilleurs délais et de la façon la plus visible les erreurs qu’il a pu commettre. Il doit avertir le public des manipulations dont il a pu être victime ». La charte pose également un principe que l’on pourrait qualifier « d’information responsable » et qui me parait particulièrement bienvenu : « Le journaliste doit toujours avoir conscience des conséquences, positives ou négatives, des informations qu’il diffuse ». Celui-ci se décline dans le respect de la vie privée, de la dignité et de la présomption d’innocence mais aussi sur le terrain des haines, discriminations et préjugés : « Le journaliste veille à ne pas nourrir la haine, les discriminations ou les préjugés à l’égard de personnes ou de groupes. Il ne relaie pas des réactions de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs ou d’internautes qui risquent d’entretenir ces mêmes sentiments ».

Sur le terrain de l’indépendance enfin, je trouve particulièrement bien vue la rédaction de cet article : « Le journaliste garde recul et distance avec toutes les sources d’information et les services de communication, publics ou privés. Il se méfie de toute démarche susceptible d’instaurer entre lui-même et ses sources un rapport de dépendance, de connivence, de séduction ou de gratitude ». C’est à mon sens l’un des points les plus importants du texte car il traite de l’influence la plus pernicieuse qui puisse s’exercer à l’encontre d’un journaliste, l’excessive proximité avec les sources et notamment avec les services de communication. On vous manipule de la pire des manières qui soit, sur le terrain de la flatterie, de la confiance, de la complicité, du respect de la parole donnée etc.

Globalement, ce texte me parait intelligent. En partant très concrètement des fautes stigmatisées par le public, il aboutit à un code aussi pragmatique que peut l’être ce type d’exercice. Néanmoins, j’observe qu’il n’est nulle part fait mention de l’obligation au secret professionnel alors que celle-ci fait partie des devoirs essentiels énoncés dans la déclaration française de 1918 ainsi que dans la charte de Munich. Etrange… Le SNJ regrette pour sa part qu’en face des devoirs, il n’y ait pas l’affirmation des droits des journalistes comme c’est le cas dans la charte de Munich. Ces droits sont au nombre de 5 dans la charte de 1971: l’accès aux sources, le refus de toute subordination contraire à la ligne générale de l’entreprise, l’impossibilité d’être contraint à faire quoique ce soit de contraire à sa conscience, le droit pour l’équipe rédactionnelle d’être informée des décisions de nature à affecter l’entreprise, et enfin le droit à la sécurité matérielle et morale au sein de l’entreprise. Cette absence de « droits » en contrepartie des devoirs méritera un débat, en effet. On peut toutefois considérer que l’affirmation des devoirs des journalistes implique nécessairement de la part de leurs employeurs que ceux-ci leur garantissent le moyen de les respecter. Quant au droit d’accès aux sources, il me semble être le corollaire nécessaire du droit du public à l’information. Cela étant, si ça va sans dire, on m’objectera avec raison que c’est encore mieux en le disant….

NB : Quand on cherche sur Google le code de Frappat, on tombe assez vite sur un article d’Agoravox extrêmement critique avec le projet. J’y réponds dans le billet suivant afin de ne pas allonger inutilement celui-ci.

Et merci à Paul de m’avoir alertée sur la sortie du texte au moment où je vous annonçais ma désertion provisoire du blog pour excès de travail!

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