La Plume d'Aliocha

22/10/2009

Misère et courtitude

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:23

Oui, j’écris comme Ségolène parle, et alors ? « Il faut faire jazzer la langue » disait Céline qui en connaissait un rayon sur le sujet, tandis que plus récemment notre intellectuel national, j’ai nommé Jack Lang,  observait au sujet de la fameuse bravitude qui a révolutionné le langage politique français : « le mot est beau, il exprime la plénitude d’un sentiment de bravoure. (…) Elle (Ségolène) parle un langage qui touche les gens ». Je suppose que les défenseurs de la langue française ont du, en effet, être touchés. Toujours est-il que je voulais réagir aujourd’hui à une pertinente observation de Miss SFW (1). Un de ses lecteurs se plaignait  lui faisait observer la longueur de ses billets. Et la Miss qui, si j’ai bien compris est juriste et journaliste tout comme moi, de répondre en évoquant sa révolte à l’encontre des consignes des consultants de presse (attention, mode ironique) :

« Il faut faire court parce que les gens ne lisent plus. Ils n’ont pas suffisamment de capacités d’attention pour intégrer toutes les informations contenues dans un texte long, ni même de volonté pour s’intéresser à une production écrite dont la lecture les retiendra plus de cinq minutes. Nous journalistes, êtres supérieurement intelligents, devons mixer l’information en tout petits morceaux pour les handicapés du bulbe qui nous lisent.
Voilà pourquoi, quand je suis dans le civil, je n’aime guère que l’on présente à ma lecture un article étriqué. Car non seulement je n’apprends pas grand-chose, mais je soupçonne fortement son auteur de me prendre pour une pintade ».

Qu’elle me permette de l’embrasser confraternellement pour ces sages paroles qui viennent appuyer mon long combat contre la courtitude des articles (à tendance ridicule, mot ridicule, voilà pourquoi j’ai ségolénisé mon titre). Les gens n’ont plus le temps lire ? Laissez-moi rire ! Alors qu’ils dévorent les pavés de la série Harry Potter  ? Plus le temps de lire ? Dans ce cas comment expliquer le succès du magazine XXI qui n’est pas réputé pour publier des brèves à valeur ajoutée (il faudra qu’un consultant m’explique où est la valeur ajoutée dans un batonnage de dépêche) ? Plus le temps de lire ? Je m’étonne alors qu’Eolas rencontre un incroyable succès auprès des internautes – pourtant réputés impatients et zappeurs – avec ses billets souvent d’une longueur impressionnante (1). Il n’est pas rare en effet qu’ils comptent 10 000 à 12 000 signes, parfois plus, quand les articles de presse tournent aux alentours de 4 500 signes. Au fond je crois que nos consultants décervelés doivent parler d’eux-mêmes quand ils disent que les lecteurs n’ont plus le temps de lire, ce qui ne m’étonnerait pas vu leur niveau intellectuel. Ou bien alors, Miss Sfw a raison, ils nous prennent pour des pintades.

Pauvre Libé…

Tout ceci serait drôle si leurs conseils aussi stupides que coûteux n’incitaient les éditeurs de presse à prendre des décisions qui n’ont de cesse d’aggraver le mal dont ils souffrent, à savoir le désintérêt du lectorat.  Tenez, prenons les quotidiens. J’avais un immense espoir lors de la sortie de la nouvelle formule de Libé, les propos de Joffrin m’avaient touchée. Il semblait avoir compris lui, enfin, qu’il fallait arrêter de servir de la soupe avec des grandes images, façon roman-photo. Nous en avions parlé ici. J’ai attendu, je me suis dit qu’il leur fallait quelques semaines pour se roder, que la révolution (éditoriale bien sûr, pas le Grand Soir), allait s’opérer. Que nenni ! Quelques commentateurs à l’époque avaient freiné mon enthousiasme en suggérant que Joffrin se moquait de nous. J’ai retrouvé celui-ci, je crois qu’il y en avait d’autres. Il est temps de vous rendre justice, amis lecteurs, vous aviez malheureusement raison. Je ne pense pas qu’il se moquait de nous, mais j’observe qu’il n’a visiblement pas les moyens de ses ambitions, ce qui, pour le lecteur revient au même.

Test comparatif

Voilà plusieurs jours que je fais le test d’acheter Le Figaro, Le Monde et Libération. Hier par exemple, je me suis plongée dans l’affaire Clearstream. Libé nous proposait 2 papiers sur 2 pages illustrés d’une immense photo et, sur une troisième page, un best off de citations d’avocats avec photos de leurs clients. Pile le genre de petit montage dédié aux lecteurs-qui-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Je ne dis pas que c’est idiot, mais la chose relevait plutôt de l’illustration que de l’article. En l’espèce, on avait l’impression que l’équipe rédactionnelle n’avait pas assez de confiture pour couvrir sa tartine. Le Figaro nous offrait quant à lui un article de bonne tenue sur les réquisitions et un autre plus court (on appelle cela un « rebond ») relatif aux futurs mouvements à la tête du parquet de Paris. Quant au Monde, alors là… Chapeau Pascale Robert-Diard ! Quel style, quel sens du récit, quelle finesse de regard et d’analyse. Extrait :

« Côte à côte, au siège du ministère public, sont deux hommes, deux générations, deux images d’un même parquet. Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin et le vice-procueur, Romain Victor. L’évêque et le clergyman. Le verbe souple, ciselé, truffé de références littéraires de l’un, les mots sobres, abrupts et la démonstration implacable de l’autre. La cautèle de celui qui est arrivé, la roideur de celui qui se hisse » (3).

Quand un papier commence comme ça, on trouve le temps de lire, non ?

Vous l’aurez compris, quoiqu’on dise du Monde, il continue de tenir le haut du pavé. J’aurais tendance à mettre juste derrière à égalité Le Figaro qui propose un vrai contenu éditorial, n’en déplaise à ses détracteurs idéologiques, Le Parisien, qui foisonne d’informations et de scoops et La Croix dont l’exigence de qualité jusque dans les moindres détails force le respect. Du bien bel ouvrage. Espérons que ces quatre quotidiens vont continuer de penser que les lecteurs ont le temps de lire, pour peu bien sûr qu’on sache les intéresser. La grande escroquerie, soigneusement entretenue par les consultants qui ont intérêt à flatter leurs clients dans le sens du poil, c’est de prétendre que les baisses de lectorat sont dues  à notre trépidante vie moderne, à Internet, la télévision, la radio, la baisse de la culture générale et autres fadaises. Evidemment, c’est plus simple que de balancer comme ça, de but en blanc, au client  : votre canard est mauvais. Alors, les consultants recommandent de baisser la pagination et de réduire les formats, parce-que-les-lecteurs-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Ô joie, ça permet d’économiser en papier et en journalistes. Quelle entreprise résisterait à l’attraction d’une si plaisante recommandation ?  J’ai feuilleté un jour un ouvrage qui expliquait que plus une entreprise était en difficultés, plus elle avait tendance mécaniquement à prendre de mauvaises décisions pour tenter de s’en sortir. J’aurais dû l’acheter tant cela reflétait la situation de la presse. Si quelqu’un ici l’a lu et peut m’en donner les références, j’en serais heureuse.

Entre nous, je persiste à penser que la baisse des ventes des canards est surtout imputable à la médiocrité croissante de l’offre rédactionnelle. Il est vrai que, parfois, on n’a pas le temps de lire l’intégralité d’un journal, ni même la moitité, voire le quart. Vrai qu’on le remise alors dans un coin en se promettant que, plutard…. Vrai que c’est frustrant. Mais en ce qui me concerne, je préfère avoir trop que pas assez, je goûte davantage la frustration d’avoir manqué un très beau papier que celle d’avoir lu intégralement un mauvais article. Et je rachète ce journal trop substantiel la fois suivante, tandis que je snobe celui dont je sais qu’il ne m’apprendra rien, ou si peu. Lorsqu’on tombe sur un papier de Pascale Robert-Diard ou de tout autre journaliste à qui son journal laisse la possibilité d’exprimer son talent, on trouve le temps de lire ou bien on regrette de ne pas l’avoir, mais en tout cas on a le sentiment d’avoir un vrai journal en mains. Que les consultants et leurs aimables commanditaires les éditeurs de presse se le mettent une bonne fois pour toute dans ce qui leur sert de cerveau : les lecteurs ne sont pas des handicapés du bulbe… !

(1) Je ne trouve pas les liens permanents vers les billets de Miss Sfw, il s’agit de son dernier. Pour les lecteurs qui visiteraient cette page dans quelques jours, semaines, mois ou années, il est daté du 21 octobre et s’intitule Long bitch. Merci à Gwynplain de me l’avoir signalé hier, je ne l’avais pas encore lu.

(2) Eolas a d’ailleurs trouvé son maître en termes de longueur. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, allez voir ce magnifique billet de Maître Mô (34 000 signes et des poussières !).

(3) »M.de Villepin se pose en victime de l’acharnement de M. Sarkozy » par Pascale Robert-Diard – Le Monde du jeudi 22 octobre 2009.

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