La Plume d'Aliocha

08/10/2009

La nouvelle inquisition

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 23:51

Elle ne vous met pas mal à l’aise vous, l’affaire Mitterrand ? Moi si. Et ça fait plusieurs jours que je me demande pourquoi.

Qu’est-ce qui ne va pas dans cette obsession de chercher à savoir ce que le ministre a voulu dire dans un livre qu’il a publié il y a plusieurs années et qui n’avait rencontré à l’époque que des éloges ?

Péan, Hortefeux, Mitterrand….

Alors j’ai songé que j’avais éprouvé le même malaise il y  quelques mois lorsqu’on traquait les signes d’antisémitisme dans le livre de Pierre Péan sur Bernard Kouchner. Et puis, plus récemment, lorsqu’on a visionné, diffusé, décrypté, sous-titré, analysé, discuté, interprété la vidéo d’Hortefeux.  D’où nous vient cette manie de fouiller les âmes ? A quoi rime cette obsession de vouloir découvrir je ne sais quel vice caché chez les uns et les autres, non pas en enquêtant sur  des faits, mais en glosant sur des bouts de phrases ?

Je crains que l’exercice soit aussi inutile que destructeur. Vous souvenez vous de l’émission d’arrêt sur images ou Daniel Schneidermann pose à plusieurs reprises la même question à Pierre Péan : êtes-vous antisémite ? Jusqu’à ce que le journaliste quitte le plateau, bouleversé. Parce qu’il avait répondu non et qu’il ne voyait pas quoi ajouter de plus. Parce que Daniel Schneidermann insistait, comme si à force de le cuisiner, son interlocuteur allait finir par avouer. C’est sa méthode, nous le savons tous et il a raison, un journaliste doit insister pour avoir des réponses. Mais en l’espèce, quelle autre réponse pouvait-il obtenir que « non, je ne suis pas antisémite » ? Quelle preuve de sa bonne foi Péan pouvait-il apporter ? Avec Hortefeux, nous avons vécu le même scénario, sauf que personne ne lui a posé la question en direct. On a préféré repasser en boucle la vidéo, débattre à l’infini sur la possibilité grammaticale que l’observation renvoie aux auvergnats plutôt qu’aux arabes et finalement exiger des excuses, faute d’obtenir une démission. Et voilà que ça recommence avec Frédéric Mitterrand. Du tourisme sexuel au soupçon de pédophilie, chacun cette fois s’interroge sur l’âge que peut bien avoir un « garçon » sous la plume de l’auteur. Et chacun s’improvise spécialiste des bordels pour soliloquer sur l’âge supposé de celles et ceux qui les peuplent tandis que des esprits éclairés rappellent utilement la distinction entre homosexualité et pédophilie. On croit rêver tant ces exégèses tantôt maladroites tantôt pontifiantes flirtent avec le ridicule le plus achevé. Et voici que Frédéric Mitterrand se retrouve au 20h face à une Laurence Ferrari curieusement beaucoup plus offensive quand il s’agit de faire avouer à un ministre en pleine tourmente qu’il a couché avec des gosses que lorsqu’il faut affronter Nicolas Sarkozy lors des fausses interviews présidentielles télévisées. Allez savoir pourquoi…

Procès en sorcellerie

Mais que croit-on réellement découvrir en fouillant les âmes lors de ces procès médiatiques en sorcellerie ? Quelle information indispensable à la santé de notre démocratie cherche-t-on à dévoiler ainsi ? Qui espère obtenir autre chose qu’une dénégation à la question : êtes-vous pédophile, raciste, antisémite ?

Au fond, ces affaires, en se focalisant sur de faux problèmes en révèlent de vrais. D’abord, la capacité de manipulation politique. C’est Kouchner qui a eu l’idée géniale de sortir l’argument de l’antisémitisme, coupant court ainsi à tout débat de fond sur le livre et intimidant par là-même les autres journalistes qui auraient été tentés de marcher sur les traces de Péan. Et c’est Marine Le Pen qui a mis le feu aux poudres concernant Frédéric Mitterrand pour le plus grand bonheur de ses détracteurs qui ont surenchéri.  Il est quand même étonnant que cette polémique ait pris avec Mitterrand alors que les écrits plus que tendancieux de Daniel Cohn-Bendit exhumés par François Bayrou sont passés comme une lettre à la poste, non ? Quant à Hortefeux, je vous laisse deviner qui pouvait bien avoir intérêt à orchestrer ce cirque.

Ces affaires montrent aussi, et c’est plus grave, l’état consternant du journalisme dans notre pays. Nous avons tous appris que le journalisme c’était la recherche des faits. Pas des intentions des uns et des autres, pas des petites phrases et des mots malheureux. Pas des mauvaises blagues ou des récits romanesques. Des faits. Seulement voilà, il est beaucoup plus facile  de se concentrer sur ces détails que de mener des enquêtes. Plus facile et plus rentable aussi. Quand on pense qu’il n’y a pas si longtemps, la petite communauté des journalistes politiques français refusait de révéler l’existence de la fille de François Mitterrand, soi-disant au nom de sa haute idée de l’éthique.  Pourtant, il ne s’agissait pas alors de soupçons mais d’une réalité tangible, connue, vérifiable et démontrable. Et voici qu’aujourd’hui les mêmes  soumettent à la question deux ministres en l’espace de 15 jours pour leur faire avouer je ne sais quelle turpitude morale !   J’attends toujours l’enquête sur Hortefeux qui démontrerait, preuves à l’appui, qu’il est raciste. Et je crois que j’attendrai longtemps celle sur les véritables moeurs de Frédéric Mitterrand. Je vais vous dire, personne ne se lancera dans ce genre de sujets, et à supposer que certains journalistes sachent des choses, ils ne les diront pas. Parce que les faits font peur, parce que c’est une prise de responsabilité trop lourde de sortir ce type d’information. Alors on préfère lâcher le « présumé coupable » au public en laissant ce-dernier décider si l’intéressé doit ou non être lynché. Ainsi on ne risque rien, et pour peu qu’on soit un tantinet de mauvaise foi, il est même possible de se convaincre qu’on a fait son boulot de journaliste, qu’on a révélé un scandale. En fait, on n’a rien dévoilé du tout. On a juste fabriqué un soupçon, l’intéressé a nié, et au final, c’est match nul. Je ne vois pas en quoi ceci a fait progresser la démocratie. En revanche, j’aperçois la tache qui demeurera dans tous les cas au front de ces trois hommes. Comme le dit l’adage populaire, il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ?

La leçon d’éthique qui fait mal

Filed under: Coup de chapeau !,questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:04

Diantre ! Il a fallu que je le lise pour le croire. Le Monde publiait hier une tribune de Laurent Habib, directeur général d’Havas France. Et savez-vous pourquoi l’homme a pris sa plus belle plume pour écrire au quotidien du soir ? Rien moins que pour donner une leçon de déontologie à la presse. On marche sur la tête. Et le pire, c’est qu’il a raison.

Haro sur le publi-rédactionnel !

Dimanche 27 septembre, un journal non cité dans la tribune mais dont @si nous apprend qu’il s’agit du Journal du dimanche, publie un cahier spécial de 4 pages intitulé « Spécial voyage vert » dans lequel une journaliste, selon Laurent Habib, décrit son « voyage écologique responsable entre Paris et Londres ». Le problème ? Eh bien c’est que ces 4 pages – que rien ne différencient du reste du journal ou presque – sont en réalité un publi-reportage financé par Eurostar. Pour être clair, la rédaction s’est prêtée à une opération publicitaire. Seule la mention « Supplément réalisé en partenariat avec Eurostar » permet, à condition d’être attentif, de repérer que ceci est de la pub et non pas du journalisme. Laurent Habib note que de plus en plus de titres se mettent à vendre « non seulement leurs espaces publicitaires, mais aussi la caution de leurs contenus rédactionnels et de leurs journalistes ». Et le publicitaire de mettre en garde « Les titres de presse ne trouveront bientôt plus personne pour lire une information potentiellement suspecte d’avoir été conçue pour et par les marques ». Bon sang, où faut-il en être arrivé pour que ce soit la pub qui rappelle à la presse les règles de base en matière d’éthique ?

Evidemment, Laurent Habib a un double intérêt à dire cela. D’abord, si la presse disparaît, il perdra lui-même un support de communication que pour l’instant Internet n’est pas en mesure de remplacer. Et qu’il ne remplacera peut-être d’ailleurs jamais. Ensuite, ces tricheries mettent en péril toute la chaine de métiers de communication. Si les marques dealent directement avec les régies des journaux, ce sera la fin des centrales d’achat d’espaces mais aussi des agences de pub puisque les journalistes joueront gratuitement les producteurs de contenus publicitaires.

L’appel à l’éthique

Et l’auteur d’appeler chacun à un comportement responsable dégagé des objectifs à courte vue. Les agences médias doivent en finir avec la politique du cost killer, les annonceurs comprendre que la préservation de l’économie des médias est une partie intégrante de leur responsabilité sociale d’entreprise et les éditeurs de presse protéger la valeur de leur marque car c’est cette marque qu’achète les annonceurs. A défaut, la paupérisation de la presse va se poursuivre, prévient Laurent Habib,  jusqu’à ce que l’on entre dans un système de mécénat, ou pire, de subventions maintenant sous respiration artificielle des titres n’ayant plus les moyens de leur indépendance.

« Il y a urgence. C’est pourquoi je lance un appel à tous les supports de presse et à tous les acteurs de la communication pour rappeler publiquement et appliquer les codes élémentaires de déontologie de nos métiers et se réunir pour trouver tous ensemble une position commune permettant de recréer les conditions de la création de valeur économique de nos professions. Chacun comprendra qu’en sauvant la presse on sauve la démocratie mais l’on sauve aussi notre économie, car les marques ont plus que jamais besoin d’une presse forte, légitime et indépendante pour trouver leur public ».

Combien de fois ai-je écrit ici que l’éthique était la condition de la survie de la presse ? Combien de fois m’a-t-on rigolé au nez en me traitant de douce rêveuse hors des réalités ? « Le business, Madame, ne s’embarrasse pas de valeurs morales. La crise sans précédent que traverse la presse dans le monde entier sur fond de révolution technologique ne se résoudra pas à coups de code de déontologie » me lançait-on avec la plus grande commisération. Bien sûr que si. Un journal vend de l’information, ce qui suppose un rapport de confiance avec les lecteurs. Et la confiance, c’est infiniment fragile. C’est quand même malheureux que nous en soyons arrivés à recevoir des leçons de morale,et par là même de stratégie économique, de la part d’un homme de communication. En même temps, je ne peux m’empêcher de penser que ce cri d’alarme est un formidable espoir. Si on le rapproche des tentations des pure players de revenir au papier, on se dit que peut-être une première lueur et en train d’apparaître. On se dit que le paysage des médias commence à se dessiner plus clairement et qu’Internet ne sera pas le fossoyeur du papier. On se dit que la presse papier a un avenir, simplement parce qu’elle a une raison d’être.

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