La Plume d'Aliocha

06/10/2009

Pour une approche humaniste d’Internet

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 15:03

Dominique Wolton, directeur de recherches au CNRS travaille depuis des années sur la communication. Il vient de publier un ouvrage, intitulé « Informer n’est pas communiquer » (CNRS Editions 2009) dans lequel il adresse quelques mises en garde salutaires sur la manière dont nous pensons la communication et Internet.

Commençons par  une petite précision de vocabulaire. Sur ce blog, j’ai l’habitude d’opposer l’information (sous-entendue journalistique) à la communication, surnommée la com’, c’est-à-dire globalement la publicité, le marketing et l’information produite par les services de communication. Cette distinction, qui s’inscrit dans un rapport d’opposition, est caractéristique de l’univers journalistique. Elle est toutefois réductrice et ce n’est pas ainsi que Dominique Wolton utilise ces deux termes. L’information chez lui n’est pas réduite à l’information journalistique qu’il appelle « information nouvelle » mais englobe aussi l’information service et l’information connaissance, tandis que la communication de son côté désigne l’activité consistant à entrer en contact avec autrui pour, au choix, partager, séduire ou convaincre.

Contre l’idéologie technique, mais pas contre le web

Cela étant précisé, que défend Wolton dans ce livre ?

L’essentiel de son message réside dans une mise en garde : ce n’est pas parce que l’information circule via internet plus vite, plus librement et de façon interactive que pour autant nous communiquons mieux, au sens où nous améliorons notre rapport à l’autre. Une évidence ? Pas tant que cela. L’auteur critique en effet ce qu’il appelle l’idéologie technique, c’est-à-dire la conviction que le progrès de la communication se confond avec le progrès technique. Cette idéologie se repère selon lui à sa capacité à considérer que les problèmes de société seront résolus par la technique qui est ainsi transformée en facteur d’organisation et de sens d’une société. Cette idéologie se repère également à sa capacité à oublier le passé et plus précisément les évolutions qui l’ont précédée. On la reconnait enfin à son refus de la réglementation. »Curieusement, note Dominique Wolton, même avec la crise actuelle du capitalisme financier on ne parle pas encore de l’indispensable nécessité de réglementer Internet. Au-delà, la traçabilité généralisée, masquée par le vécu du sentiment de liberté et de toute puissance, peut mettre en cause les fondements de libertés privées et publiques difficilement acquises en trois siècles de batailles politiques. Mais rien n’y fait, la loi est perçue comme liberticide alors que, depuis toujours, l’ambition de la loi, dans les démocraties, n’est pas de tuer les libertés mais de les protéger ». On observera au passage que lorsque Renaud Revel invoque Wolton pour contrer l’ambition de réglementation de Copé, il me semble qu’il brutalise quelque peu  la pensée de l’auteur. Wolton est favorable à la régulation du web.

Des évolutions multiples

Or, les évolutions actuelles invitent selon lui à repenser entièrement le lien social. Quelles évolutions me direz-vous ? Il y en a plusieurs dont les effets se conjuguent. Les dérives de l’information qui l’ont menée, pour la première fois dans l’histoire, à se séparer de la communication. Jusqu’à présent, les nouveaux modes de communication, presse, radio, télévision apportaient des progrès de diffusion de l’information et donc des progrès de communication. Mais l’information souffre désormais de 10 dérives qui changent la donne  : standardisation, stéréotypes, simplification, idéologie du scoop, course de vitesse, tyrannie économique, mondialisation, rumeurs, tendance à tourner en rond, peopolisation. Selon Wolton, il n’est pas certains que ces tendances puissent être combattues par le web. Ce pourrait bien même être le contraire.

Là-dessus est intervenue la grande révolution d’Internet qui a remplacé l’ancien schéma vertical de la communication par un schéma horizontal et égalitaire ou le récepteur, autrefois homogène, se morcelle et surtout joue un rôle de plus en plus important. Il accepte ou refuse, discute, choisit les informations etc. Au passage, Wolton critique également la tentation de supprimer les intermédiaires que sont les journalistes, politiques, médecins, juristes sous prétexte d’égalité. L’égalité ne suppose pas la disparition des détenteurs de savoirs, sauf à sombrer dans le populisme. 

L’incommunication à l’horizon

La mondialisation et la transformation du monde via Internet en un village virtuel nous confrontent désormais brutalement à l’autre et donc à l’horizon de la communication qui est l’incommunication. Si l’on communique avec tout le monde, on ne s’entend pas avec tout le monde. D’où le double risque d’un repli individualiste et d’un essor des communautarismes.  Or, vivre en société, ce n’est pas aller chercher quelqu’un qui pense comme soi à l’autre bout du monde, mais être capable de cohabiter avec les personnes qu’on a autour de soi. Et cohabiter suppose de communiquer. C’est l’autre idée-force de Wolton : toute approche de la communication correspond à une vision de la société :

« L’organisation des médias n’est jamais indépendante d’une vision de la société (…) entre les médias de masse et internet, l’opposition n’est pas entre « vieux » et « nouveaux médias » mais entre deux visions de la société. Le reflet de l’hétérogénéité sociale d’un côté avec la nécessité de faire cohabiter identité et collectivité ; l’acceptation de la segmentation de l’autre ».

C’est pourquoi, selon lui, le défi que lance internet est rien moins que d’inventer un nouveau lien social en tenant compte de ce nouveau rapport d’égalité et de cette circulation planétaire de l’information.  Cela suppose notamment un renforcement du cadre commun. En ce sens, Wolton estime que l’Europe constitue le plus grand laboratoire de la communication politique s’efforçant de concilier identité et cadre commun. Cela suppose surtout de penser enfin la communication en la détachant de l’idée contestable selon laquelle le progrès technique emporterait nécessairement un progrès équivalent de la communication.

On observera que la plupart des constats effectués par Wolton sur Internet ne sont rien d’autres que ceux des plus fins spécialistes de la toile. L’égalité nouvelle qu’il apporte, la vitesse, la liberté, l’interactivité qui caractérisent la circulation de l’information, l’émergence nécessaire d’un nouveau modèle social etc. La seule différence, c’est que sa réflexion part de l’homme et non de la technique. A méditer…

Philarête amorce sur son blog une réflexion sur Internet et la démocratie. C’est ici et . Par ailleurs, Jean-François Copé a agité les esprits en publiant une tribune sur Slate dans laquelle il plaide pour la régulation d’Internet au nom de la protection des libertés publiques.

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.