La Plume d'Aliocha

01/10/2009

Brooke Shields censurée à Londres

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:49

Vous connaissez sans doute cette photo celèbre de Brooke Shields,  agée de 10 ans, nue dans une baignoire et outrageusement maquillée. Elle est ici. Personnellement, je l’ai découverte lors de l’exposition Controverses à Paris. Nous en avions parlé dans ce billet. Il se trouve que cette photo est actuellement exposée au Tate Modern de Londres dans le cadre de l’exposition « Pop Life : Art in a material world ». So choking ont estimé nos amis anglais ! La pièce où se trouve la photo a dû être fermée.

@si qui consacre un dossier à l’affaire, relève cette prise de position du Daily Mail : « Il est stupéfiant que la Tate ait pu envisager de présenter une photo aussi profondémment choquante. Dieu merci, la police londonienne, au moins, semble avoir les pieds sur terre. (…) pendant ce temps là à New York, Paris et Londres, des artistes crient au scandale parce que la Suisse a arrêté le réalisateur Roman Polanski pour un crime commis il y a 32 ans. Polanski a drogué et sodomisé, une enfant de 13 ans, qui semble lui avoir pardonné depuis. »

Ce que je trouve stupéfiant, personnellement, c’est la censure. Ou plus exactement, le refus d’être choqué. C’est toujours étrange la capacité qu’ont certaines personnes de s’ériger en juge suprême de ce qu’il faut montrer ou pas en s’appuyant sur leur sensibilité propre, soigneusement revêtue de principes supérieurs dont elles s’auto-proclament les gardiennes. Quelle assurance faut-il pour considérer que ce qui vous choque nécessite de disparaître. Pourquoi ne pas tout simplement baisser les yeux et passer son chemin ? Ou mieux,  saisir cette occasion pour mener une réflexion. Tiens donc, ça me choque, mais qu’est-ce qui me choque exactement. Et pourquoi ? Qu’a voulu exprimer l’artiste, le journaliste, le publicitaire, l’écrivain ? En quoi cela me dérange-t-il ?

Je ne suis pas certaine que le fait de refuser de voir les représentations de la réalité ait le pouvoir de faire disparaître cette réalité, ou de la modifier. Mais ce n’est peut-être pas le but non plus. Peut-être s’agit-il simplement de vouloir conserver une représentation propre d’un monde qui ne l’est pas…

Mise à jour 20h47 : J’ai remis la main sur le catalogue de l’exposition Controverses qui a présenté la photo (parmi d’autres) à Paris au printemps dernier. Le cliché original (1975) est signé Gary Gross, photographe publicitaire new-yorkais, dans le cadre d’un projet « Woman in the child » où il veut révéler la féminité des jeunes filles pré-pubères. C’est la mère de Brooke Shields qui a signé le contrat, moyennant une rémunération de 450 dollars versée par Play boy, partenaire du projet. Puis elle cède tous les droits au photographe. En 1981, l’actrice veut mettre fin à l’exploitation des photos. Elle va jusqu’en appel, mais perd son procès car le contrat souscrit par sa mère est parfaitement régulier. Seule réserve, Gross ne peut exploiter la photo dans un contexte pornographique. Nouveau procès, cette fois pour atteinte à la vie privée. Brooke Shields perd encore. La justice estime en effet que les photographies ne sont pas sexuellement suggestives (comme quoi, tout est dans le regard). Le photographe est néanmoins ruiné et sa réputation ternie. En 1992, l’artiste Richard Prince obtient de Gross l’autorisation de reproduire la photo. Son projet consiste à la re-photographier, à la contextualiser et à lui donner un tire « spiritual america ». C’est cette photo et non pas l’originale qui est exposée à Londres. Je trouve intéressant que cette photo choque encore et peut-être même davantage aujourd’hui que lorsqu’elle a été prise. Quant à l’argumentation des juges américains qui n’y ont rien vu de sexuel, elle renseigne sur le rôle que joue le spectateur d’une oeuvre d’art autant que sur les différences de culture et d’époque. Vaste sujet. Ce serait dommage que la censure nous prive de tant d’horizons de réflexion, je trouve. Le catalogue – passionnant – de l’exposition est toujours disponible. « Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie » – Actes Sud/Musée de l’Elysée – Lausanne 2008 – 45 euros.

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