La Plume d'Aliocha

28/09/2009

Chronique d’une vie minuscule

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:37

9782742783489Pour échapper à la promotion de Firmin, il faut être au choix, totalement hermétique à la publicité ou parfaitement autiste. On l’a vu partout ce petit rat efflanqué. En affiche, sur les présentoirs des libraires et, plus récemment, dans la liste des meilleures ventes. Vous connaissez mon allergie à la publicité et au marketing. Et vous imaginez donc à quel point elle peut m’irriter en matière littéraire plus qu’ailleurs. Quant aux critiques, leur capacité à manier l’hyperbole lors des rentrées littéraires est souvent inversement proportionnelle à la qualité du livre qu’ils recommandent.  Néanmoins, j’ai cédé et bien m’en a pris !

Firmin est  un rat né par hasard dans une librairie d’un quartier de Boston promis à la démolition, dans les années 60. Il est le treizième d’une portée, le plus faible, celui que les autres empêchent de téter. Et voici donc notre animal obligé de grignoter des livres pour survivre. Jusqu’à ce qu’il découvre qu’il sait lire et se mette à dévorer, au sens métaphorique cette fois, tout le fond de la librairie. Alors que ses frères et soeurs partent vivre leur destin, il se prend d’affection pour  cette librairie et s’y installe. Firmin aime donc la lecture, mais aussi Fred Astaire et Ginger Rogers et, plus inattendu,  les femmes nues dans les films érotiques qu’il regarde caché dans un cinéma voisin en grignotant du pop corn. Tout ce qu’il sait des hommes, il l’a appris en lisant. Et, comme il dit, les rats ne pleurent pas. Ils n’aiment pas non plus, en tout cas pas comme les humains. Au fond, ils sont moins malheureux que les hommes. Roman de la solitude, de l’incommunicabilité que seul tempère l’amour des livres, mais aussi d’une affection improbable entre un écrivain raté et un rat, Firmin est une remarquable réflexion sur la condition humaine, faite de joies minuscules et de rêves impossibles sur fond de désespoir. « Sec et froid était le monde, merveilleux les mots » observe au soir de sa vie notre rat philosophe. Il y des accents de Steinbeck chez Sam Savage. Je songeais en le lisant  que si l’auteur de « Des souris et des hommes » avait imaginé donner la parole à la souris qu’écrase Lennie dans son poing au début du livre, elle aurait raconté une histoire proche de celle de Firmin. Né en 1941, Sam Savage est docteur en philosophie. Firmin est son premier roman.

Et pour ceux qui, comme moi, choisissent un livre sur ses premières lignes, les voici :

« J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’histoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, « Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon ». Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis, en matière d’amorce, on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Ford : « Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre ». J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox, lui, c’était un grand ».

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27 commentaires »

  1. « Pour échapper à la promotion de Firmin, il faut être au choix, totalement hermétique à la publicité ou parfaitement autiste »

    N’étant pas autiste (enfin, je crois…), il s’avère que j’ai donc atteint mon nirvana : être complètement coupé de toute propagande publicitaire puisque je n’avais, avant votre billet, jamais entenu parlé de « Firmin »! 😀

    Commentaire par Mussipont — 28/09/2009 @ 11:38

  2. Idem que Mussipont.

    Commentaire par Dragoworld — 28/09/2009 @ 11:48

  3. Idem que « Mussipont » & que « Dragoworld » !
    Ah ben, alors, je serais donc pas si tant totalement tout à fait asocial pour autant ?

    Commentaire par Karl-Groucho Devan — 28/09/2009 @ 12:12

  4. Fichtre, c’est donc moi qui suis plublivor, quelle horreur !!!!!! En tout cas, ce billet sera peut-être moins inutile que je le craignais. C’est vraiment un joli livre.

    Commentaire par laplumedaliocha — 28/09/2009 @ 12:21

  5. tout comme les trois autres… Jamais entendu parler… Mais je ne fréquente plus les librairies, ni la fnac depuis qu’il est possible d’acheter sur Internet. Un buzz est-il en train de naître ?

    Commentaire par showshoes — 28/09/2009 @ 12:25

  6. Je suis donc autiste… Snif.

    Commentaire par Ferdydurke — 28/09/2009 @ 13:55

  7. Hum, vous êtes sûrs tous que vous ne passez pas trop de temps derrière vos écrans ? Car effectivement, le livre n’a pas fait de buzz sur le web, moi je vous parle des affiches sur les murs, des librairies, des journaux, bref, du monde en 3D…Allons, je vous taquine 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 28/09/2009 @ 14:02

  8. Dans mon cas il est possible que je passe un peu trop de temps devant mon écran. Je ne vais plus en librairie (vivent les sites de vente en ligne!), je ne lis que L’Equipe, et je vous assure que les murs de ma petite ville ne sont pas couverts d’affiches pour Firmin (nous c’est plutôt Lidl et Intermarché).

    Commentaire par Mussipont — 28/09/2009 @ 14:13

  9. Etant provincial, les murs de ma ville sont vierges de toute affiche concernant Firmin, quand à une vrai librairie, je préfère n’en pas parler (sigh)… Mais il est vrai que le provincialisme n’est pas si loin de l’autisme.

    Commentaire par gwynplaine — 28/09/2009 @ 14:14

  10. OK, OK, je vous présente à tous mes plus plates excuses. Vous n’êtes ni hermétiques à la pub ni autistes, c’est moi qui souffre de parisannisme. Et le pire, c’est que sans vous, je ne m’en serais même pas rendue compte. Ah l’horrible pathologie que voilà, je m’en vais l’extirper sur le champ : sors de ce corps, affreux snobisme parisien que je t’assomme un bon coup, sacripan !

    Commentaire par laplumedaliocha — 28/09/2009 @ 14:19

  11. « Vous connaissez mon allergie à la publicité et au marketing. »

    Avez-vous déjà écrit à ce sujet on comptez-vous le faire ? Je partage moi aussi cette idée et serai ravi d’entendre comment vous voyez la chose.

    Aliocha : voyez la rubrique de ce blog intitulée « Mon amie la com' » 😉

    Commentaire par mums — 28/09/2009 @ 14:21

  12. Ne vous excusez surtout pas chère Aliocha, vous ne faites pas du parisianisme mais quand je monte de ma lointaine province à Paris (1h30 de TGV tout de même), j’ai parfois l’impression d’arriver sur une autre planète. C’est un fait, c’est tout, pas de snobisme de votre part! 😉

    Commentaire par Mussipont — 28/09/2009 @ 14:33

  13. Je plussoie Mussipont. D’autant que la vie débridée et les couleurs chatoyantes de Paris me manquent souvent. Ici c’est du Maupassant. 😉

    Commentaire par gwynplaine — 28/09/2009 @ 15:14

  14. Ah oui et bien chez moi c’est Zola revu par Steinbeck! 😉

    Et en plus il pleut tout le temps.

    Commentaire par Mussipont — 28/09/2009 @ 15:21

  15. Bon, j’irai vérifier dans ma librairie préférée que je recommande!

    Et puis d’abord, il y en a certains qui n’ont pas le choix de passer du temps devant un écran pendant que d’effrontées journalistes font leurs interviews et rédigent leurs papiers à la terrasse de cafés chics les jours de beau temps (petons à l’air histoire de ne pas laisser défraîchir leur bronzage) ou se font inviter dans des restaurants et cocktails huppés dès qu’il fait moins de 20°C… 😉

    Commentaire par Ferdydurke — 28/09/2009 @ 15:34

  16. Moi non plus, je n’en avais jamais entendu parler, de ce livre. Néanmoins, je ne sais pas si c’est le compte rendu que vous en faites ou bien si le livre est ainsi, mais le coté « merveilleux monde des mots » + Fred Aster me hérisse le poil. On penserait facilement que ça parle de paillettes, de gentlemans et de femmes qui quand même, à cette époque, savaient tomber éperdument amoureuses.

    Le livre se transforme en une sorte d’objet « Vintage » qui parle d’une autre époque, fait pour les nostalgiques. C’est un peu gonflant.

    (Notez que je suis peut-être totalement à coté de la plaque à propos de ce livre hein, c’est juste l’impression que ça donne)

    Aliocha : aïe, je ne serai jamais journaliste littéraire, je n’en ai pas les capacités (je m’en doutais d’ailleurs). Le livre est loin des paillettes. Il se déroule dans un quartier au bord de la démolition et met donc en scène un rat d’égout (pas très paillette), dans une librairie de livres neufs et d’occasion, à côté d’un vieux cinéma finissant. Fred Astaire est l’un des rares éléments qui permettent de dater l’intrigue. Il tient dans cet univers obscur et un tantinet désespéré le rôle du rêve inaccessible. En fait, le destin de Firmin est par certains côtés plus triste que celui des hommes, il est seul, il sait lire mais ne peut communiquer avec personne, il rêve de danser comme Fred Astaire, mais aucune chance que ça lui arrive, le seul humain qui ne le chasse pas est un écrivain raté qui vit dans un bouge. A mon sens, le roman n’est pas « vintage », il a plutôt un petit air de réflexion éternelle sur le destin des hommes (et des rats, ou du vivant en général). C’est une jolie fable pour adultes.

    Commentaire par Jack — 28/09/2009 @ 15:44

  17. Sinon, c’est malin de faire une compil’ des meilleurs débuts de livres pour incipit, pour ceux qui comme vous choisisse un livre sur ses premières lignes (moi je ne lis que les recommandations d’amis, il y a donc des chances pour que je lise celui-ci).

    Aliocha : vous m’en voyez touchée 😉 en espérant qu’il vous plaise, c’est si difficile de recommander un livre…

    Commentaire par gwynplaine — 28/09/2009 @ 16:56

  18. Sinon, une histoire avec des rats qui parlent (et même un chat !), il y a « Le Fabuleux Maurice et ses Rongeurs savants » de Terry Pratchett, qui revisite l’histoire du joueur de Flute de Hamelin.
    Pour ceux qui ne connaissent pas Pratchett, c’est un auteur anglais de Fantasy doté d’un solide humour.

    Commentaire par ancilevien — 28/09/2009 @ 18:16

  19. J’avais entendu causer il y a un mois ; mais j’ai une excuse : j’aime bien le blog d’une bibliothécaire, qui ne parle pas que de livres.
    http://www.musarder.fr/blog/index.php?post/2009/08/24/Firmin-de-Sam-Savage

    Commentaire par Pilou — 28/09/2009 @ 19:05

  20. Bonjour Aliocha,
    Bientôt un billet sur l’actualité du Parisien ? Vous avez peut-être des infos de l’intérieur très éclairantes ?

    Aliocha : hélas, pas pour l’instant. Je me contente d’espérer que le journal va continuer à faire du journalisme…

    Commentaire par Matou — 28/09/2009 @ 19:32

  21. @ Aliocha : cadeau bonux n°4

    Anciens et modernes : la questionnaire de Proust 2.0

    Commentaire par gwynplaine — 28/09/2009 @ 20:51

  22. Je m’inscris, s’il y a un concours d’incipit (c’est le mot snob pour « premières lignes d’un livre »). Ça me consolera de m’être senti un court instant «parfaitement autiste» et «hermétique à la publicité». Heureusement, la lecture des premiers commentaires m’a rassuré. Quand on vit à Lyon en plein grève des transports publics, on semble bien à l’abri de la déferlante Firmin

    Aliocha : quelle excellente idée, je déclare le concours ouvert, même si je suis bien en peine de l’amorcer en fournissant mon incipit préféré….

    Commentaire par Philarête — 29/09/2009 @ 15:22

  23. @ Aliocha et Philarête :

    Je ne sais pas si c’est mon préféré, mais c’en est un qui m’a fait forte impression en tout cas. Il s’agit du célèbre :

    « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un
    télégramme de l’asile: «Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.»
    Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »

    Commentaire par gwynplaine — 30/09/2009 @ 19:15

  24. Je n’en avais jamais entendu parlé mais après vous avoir lu, j’ai une irrépressible envie de le lire !

    Commentaire par Bruno — 30/09/2009 @ 23:12

  25. @gwynplaine : je me doutais bien que ce jeu vous plairait 😉 en revanche, j’en veux à Philarête d’avoir laissé la partie en plan.
    Voici le mien : “A quel talent nourri de larmes devrons−nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subits en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux dans le sol domestique dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment où elles s’ouvrent ? Quel poète nous dira les douleurs de l’enfant dont les lèvres sucent un sein amer, et dont les sourires sont réprimés par le feu dévorant d’un oeil sévère ? »
    C’est le début du Lys dans la vallée.
    Enfin, c’était le mien quand j’avais 15 ans; avec le recul, je me dis qu’entre Balzac et Dostoïevski, il n’est pas étonnant que j’affiche un tempérament légèrement émotif 😉

    Commentaire par laplumedaliocha — 01/10/2009 @ 15:20

  26. C’est sûr que de nos jours, où les romans commencent à peu près tous « in media res », on ne peut plus jouer au jeu de l’incipit.

    Commentaire par Oph — 02/10/2009 @ 10:10

  27. […] Passé ce départ en fanfare, un billet mensuel nous était encore annoncé : l’on tint bon jusqu’en octobre et puis  pouf… la chute, le rythme s’effondra dramatiquement en d’épisodiques […]

    Ping par L’hommage de la BD à la littérature « La Plume d'Aliocha — 31/07/2010 @ 08:55


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