La Plume d'Aliocha

23/07/2009

Plaisir de lire (3) les grands romans

Filed under: Salon littéraire — laplumedaliocha @ 12:47

Je ne m’étais pas aperçue, en lançant cette série, de la folie de mon entreprise. C’est au pied de ce que j’ai appelé provisoirement « les grands romans » que je découvre le problème. Quels romans citer ? Ceux que j’ai lus il y a 20 ans, voire plus, et qui ont forgé ma personnalité ou bien simplement les quelques livres marquants de ces 10 dernières années, en excluant les grands classiques que tout le monde connaît ? J’ai penché pour la deuxième solution, beaucoup plus raisonnable. Voici donc une sélection à chaud, un peu hétéroclite des bons romans qui me viennent à l’esprit spontanément et que je recommanderais à un ami en panne de lecture. Il y a Marc Levy, Amélie Nothomb, Guillaume Musso, Anne Gavalda…

Hé là, ne fuyez pas ! Je plaisante !

Irène Némirovsky : si vous avez lu Suite française et que vous n’avez pas aimé, essayez néanmoins Le maître des âmes. C’est l’histoire d’un médecin immigré à Nice dans les années 20. Incapable de nourrir sa femme et son fils avec les maigres honoraires que lui règlent épisodiquement les gens pauvres qu’il est cantonné à soigner en raison de ses modestes origines, il saisit l’intérêt que peut représenter l’essor tout neuf de la psychanalyse et devient un charlatan très prisé de la haute bourgeoisie parisienne. Au risque d’y perdre son âme….Mais comme il dit, l’élégance d’âme est réservée à l’élite. Quand on a été un voyou affamé, on le reste toute sa vie.

Giovanni d’Alessandro : « Si Dieu a pitié ». Celui-là, je l’ai lu il y a dix ans et jamais oublié. Il n’a pas fait de bruit, son auteur à ma connaissance n’a rien écrit d’autre, il n’est pas édité en poche. Alors j’ai envie de lui rendre justice et, qui sait peut-être, d’attirer l’attention d’un éditeur, il le mérite.  Au début du 18ème sècle dans les Abruzzes, un séisme fait de nombreux morts, dont un jeune homme, le fils du sculpteur Berardo. Pour perpétuer la mémoire d’un enfant qu’il n’a pas pris le temps d’aimer, l’artiste lui donne les traits de sa plus grande oeuvre, un Christ mort. Seulement voilà, la statue déchaîne les passions, le maire, l’Eglise et la noblesse se disputent le chef d’oeuvre. Il y a des passages bouleversants sur l’artiste qui, au moment d’achever la statue, se révèle incapable de percer le flanc de ce Christ qui ressemble tant à son fils. Et sur cette marquise mystique aussi, qui était passionnément amoureuse du jeune homme et qui sombre dans la folie.  La force et la beauté du roman résident notamment dans le contraste entre les viles querelles politiques et les drames humains qui se nouent autour de la statue du Christ.

Daphné du Maurier : « Le bouc-émissaire » . Daphné du Maurier n’est pas seulement l’auteur du célèbre « Rebecca » qui a inspiré Hitchcock et de quelques romans un peu « féminins » mais aussi de deux ou trois livres soulevant des interrogations philosophiques assez intéressantes. Par exemple le Bouc émissaire qui devrait intéresser les internautes car il traite remarquablement la question de l’identité. Deux hommes se rencontrent dans un café  et s’aperçoivent qu’il se ressemblent comme des jumeaux. L’un est un anglais qui s’interroge sur le sens de la vie, l’autre un aristocrate tourmenté. Ce-dernier drogue son « double » et le fait ramener chez lui par son chauffeur avant de disparaître. Voilà notre anglais plongé malgré lui dans la vie d’un autre homme. L’auteur pose cette question : comment nous comporterions-nous si nous n’étions plus responsables de notre identité ? Aussi passionnant que dérangeant.

Milena Agus : « Mal de pierre ». Milena Agus est un femme écrivain sarde, institutrice de son état, qui a sorti deux romans ne suscitant qu’une relative indifférence en Italie. C’est en France qu’elle a connu le succès. Une femme mariée à un homme qu’elle n’aime pas et qui ne l’aime pas non plus, part en cure pour soigner son « mal de pierre », autrement dit ses calculs. Elle y rencontre un homme dont elle tombe follement amoureuse. A l’issue du séjour, ils se séparent. Elle passera le reste de sa vie à l’attendre. Une écriture poétique, parfois très crue, puissante comme le soleil sarde. Une réflexion remarquable sur l’amour, l’incommunicabilité dans les couples, qui pose cette lancinante question : le plus bel amour n’est-il pas celui qu’on rêve, au risque de ne pas apercevoir celui qu’on a tout près de soi ? L’histoire est courte, ciselée, le dénouement totalement inattendu. Un bijou. Il y a du Maupassant dans ce livre. « Sans magie, la vie a un goût d’épouvante » écrit l’auteur. Mais la quête éperdue d’une magie impossible peut aussi devenir un enfer…

Alejandro Jodorowsky : « L’arbre du dieu pendu ». Alors celui-là, comment le résumer ? L’auteur est scénariste de bande dessinée, tarologue, le genre d’écrivain qu’habituellement je fuis, n’aimant guère les mystiques qui jouent la partition facile de l’ésotérisme. Seulement voilà, il suffit d’ouvrir le roman pour être happé par cette fable picaresque rédigée dans le style du réalisme magique sud-américain à la Garcia Marquez. L’histoire commence en Europe de l’Est, au début du siècle. Lors d’une inondation, le fils de Teresa, l’extraordinaire fondatrice de cette lignée familiale, se réfugie dans l’armoire qui abrite le Talmud. Mais celle-ci, alourdie par le livre sacré, « refuse de flotter » comme l’écrit l’auteur et l’enfant meurt. Folle de douleur, Teresa pénètre dans la synagogue, arrache sa perruque devant une assemblée pétrifiée d’horreur face à cette furie qui blasphème et lance à Dieu qu’en lui prenant son fils, il lui a tout pris et qu’elle ne le craint plus, par conséquent, elle le chasse de sa maison. C’est le coup d’envoi d’une effarante saga familiale où le magique se mêle à une truculente réalité faite d’érotisme et de de mort, d’espoirs, de luttes sur fond de spiritualité omniprésente. Le mélange détonnant d’humour juif et de puissance vitale typiquement sud-américaine fait de ce roman une sorte d’ovni, inclassable, drôle, passionnant, émouvant, en un mot, fascinant. Extrait de la critique du Monde : « Sa plume court, bifurque, parcourt le monde, fait vivre des milliers de vies, loin des souffrances anciennes, vers un achèvement peut-être lumineux : une naissance ».

Louis De Bernières : « La mandoline du capitaine Corelli ». Extrait de la 4ème de couverture :

« L’île à moitié oubliée de Céphalonie s’élève imprudemment de la mer Ionienne. Elle est tellement chargée d’antiquité que les pierres elles-mêmes exhalent la nostalgie et que la terre rouge reste hébétée non seulement par le soleil mais aussi par le poids insupportable de la mémoire. » Sur cette île en apparence bénie des dieux, des ouragans vont pourtant se déchaîner dès 1939; à l’occupation italienne va succéder l’invasion allemande et son cortège d’exactions. Puis, à partir de 1945, les maquis rouges feront régner leur terrible loi. Et quand enfin la paix semble revenue, le meurtrier tremblement de terre de 1953 dévaste Céphalonie à son tour. Que deviennent les destins individuels au coeur de tant de drames? Un amour aussi fragile que celui de Pélagia, la jolie petite Grecque, et du séduisant capitaine Corelli peut-il leur résister? Car comment résiste-t-on à la haine, la peur, la faim, la folie, la mort? Est-il possible de continuer à vivre quand il ne reste plus que le souvenir, la tendresse, la musique – ah, la musique d’une certaine mandoline… à leur opposer? »

Je vous accorde que le résumé laisse craindre un roman à l’eau de rose. A tort. La description de la guerre et surtout de ses effets sur la vie des protagonistes est aussi violente qu’admirable. Le style de l’auteur s’inspire là encore du réalisme magique sud-américain.

Ivan Gontcharov : « Une histoire ordinaire ». Ce n’est pas le plus connu de cet auteur russe du 19ème et pourtant c’est mon préféré. Une version très originale du livre initiatique. Un jeune homme arrive à St Petersbourg la tête nourrie de rêves sur le métier de poête, sur l’amour et sur son avenir. Mais le vieil oncle cynique qui l’héberge va les briser les uns après les autres. Est-il vraiment sage de briser les rêves de la jeunesse, n’est-ce pas la blesser bien plus gravement que de la laisser se brûler  ? Intéressante question. Un très grand livre.

Romain Gary : Nous avons déjà parlé du plus beau de ses romans (à mon sens), « Les racines du ciel ». Deux autres m’ont marquée. D’abord « La promesse de l’aube ». L’auteur y raconte son enfance avec sa mère. Une mère qui sacrifie tout pour lui et qui est persuadée qu’il aura un destin d’exception. Gary met en exergue une idée que je trouve bouleversante : l’amour d’une mère nous fait croire que toute notre vie nous serons aimés avec autant de force et d’abnégation, c’est la promesse de l’aube…jamais tenue.  Ensuite,  « Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable ». Celui-là met en scène un homme de 60 ans amoureux d’une jeune brésilienne. Il croise un ami dans un bar, un homme arrogant et fortuné qui lui confie pouvoir tout s’acheter sauf la jeunesse qui lui permettrait de faire l’amour comme un jeune homme. Voici le narrateur soudain saisi de l’angoisse de vieillir et de devenir impuissant. Magnifique. Très drôle aussi. C’est toute la force de Gary.

Hans Fallada : « Seul dans Berlin ». Attention, chef d’oeuvre, ce livre faisait l’admiration de Primo Levi. L’auteur raconte la résistance en Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Un couple d’allemands dont le fils vient d’être tué à la guerre décide d’entrer en résistance. Le père, un ouvrier,  soudain conscient parce qu’il est touché dans sa chair de l’horreur qui l’entoure, rédige des cartes postales mettant en garde la population contre les exactions d’Hitler et les dépose au risque de sa vie dans les escaliers d’immeuble. Son action, aussi dangereuse que dérisoire est le prétexte pour l’auteur de s’interroger sur ce qui pousse à résister ou, au contraire,  à collaborer. Les portraits des personnages secondaires, qui rivalisent de lâcheté et d’avilissement, sont magistraux. La rencontre en prison, à la fin du roman, entre le héros un peu fruste et un chef d’orchestre qui va lui enseigner l’amour de la musique est inoubliable. La grande force du livre est de décrire sans jamais juger. Il y a des accents de Dostoievski chez cet auteur. Un roman profondément humaniste. Sublime.

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