La Plume d'Aliocha

03/07/2009

Ah ! Le journalisme de cour

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 12:49

L’interview de Nicolas Sarkozy par l’Obs ayant suscité l’ire d’une grande partie de ma profession, j’ai pensé amusant de remonter aux origines de notre cher journalisme de cour, si prisé en France.

On attribue la paternité de la presse française à Théophraste Renaudot. Issu d’une famille modeste, Renaudot est médecin de formation. Par le hasard des rencontres, il devient médecin ordinaire de Louis XIII et commissaire général des pauvres du royaume (avouez que l’expression est jolie).  En 1625, il entre au Conseil de Richelieu et c’est en 1631 qu’il lance la Gazette. Quelques mois auparavant, les libraires parisiens avaient sorti une feuille d’information. Mais Théophraste bénéficie du soutien de Richelieu qui a décidé de faire de son journal un organe de propagande (eh oui, déjà). Il décroche donc le monopole de cette innovation, la presse. La Gazette publie essentiellement des nouvelles des cours étrangères. Dans son excellent livre, « Les impatients de l’histoire », Jean Lacouture explique ainsi ce choix de traiter l’actualité internationale : « Le père Joseph aussi bien que Richelieu, jugeaient moins risqué d’évoquer les querelles au sein de la Cour ottomane que celles qui agitent le Louvre, et les altercations entre princes rhénans que les foucades de Condé ou de Gaston d’Orléans. Plus d’Europe que de quartier latin, et de mamamouchis que de petits marquis ».  Songez donc qu’à l’époque, raconte Jean Lacouture, les lecteurs étaient éblouis que la nouvelle de la prise d’une ville proche de Babylone par le roi de Perse parvienne à Paris en moins de 50 jours  !

Allons, je dois avouer que je suis bien injuste de faire remonter le journalisme de cour à Renaudot. A son époque, une telle influence du politique était compréhensible. Je trouve intéressant de reproduire ici ses propos sur la presse, tels que rapportés par Jean Lacouture. Vous verrez qu’il s’interroge déjà sur des sujets qui continuent aujourd’hui de faire débat et notamment le rapport des journalistes à la vérité ou encore leur fâcheuse habitude de tout traiter en urgence. Ah ! Si Théophraste voyait ce que sa création est devenue !

« Guère de gens ne remarquent la différence qui est entre l’Histoire et la Gazette…l’Histoire est le récit des choses advenues ; la Gazette, seulement du bruit qui en court. La première est tenue de dire la vérité ; la seconde fait assez si elle empêche de mentir. Et elle ne ment pas, même quand elle rapporte quelque fausse nouvelle qui lui a été donnée pour véritable. Il n’y a donc que le seul mensonge qu’elle controuverait à dessein qui la puisse rendre digne de blâme…

En une seule chose ce céderai-je à personne : en la recherche de la vérité, de laquelle néanmoins je ne me fais pas garant, étant mal aisé qu’entre 500 nouvelles écrites à la hâte, d’un climat à l’autre, il n’en échappe quelqu’une à nos correspondants qui mérite d’être corrigée par son père le Temps ; mais encore se trouvera-t-il peut-être des personnes curieuses de savoir qu’en ce temps-là tel bruit était tenu pour véritable…

Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela…. »(Théophraste Renaudot).

 

Note : Dans les impatients de l’histoire », sorti cette année, Jean Lacouture dresse le portrait de 14 grands journalistes français, de Théophraste Renaudot  à Jean Daniel en passant par Camille Desmoulins, Beuve-Mery et Giroud. Un livre fort intéressant.

 

Mise à jour : Aïe, le torchon brûle à l’Obs !

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13 commentaires »

  1. Aliocha,

    Je me suis interrogé sur le fait de savoir comment mettre fin au journalisme de cour.

    Peut-être doit-on en passer par la dénonciation des connivences par ses collègues?

    J’avais soulevé cette question dans un billet consacré à Arlette Chabot qui pour moi, illustre parfaitement ce qu’est un journaliste « couché ».

    Que cela fasse un peu chasse aux sorcières, je le conçois mais je crois que face au déperissement de la presse, il faut rapidement redorer son blason et évacuer les éléments indésirables. On ne peut guère compter sur les politiques au pouvoir pour le moment.

    L’opinion publique ignore majoritairement cet état de fait. Pour le porter à sa connaissance, peut-être faut-il pointer l’indélicat?

    Aliocha : j’ai peur que ce soit un climat général dont nous pouvons tous être victimes à un moment où à un autre. Mais il est vrai qu’il y a des spécialistes. Chabot, je ne sais pas, il y a des émissions où je la trouve assez directe. La critique des titres entre eux constitue déjà une alerte (vive la concurrence), pour le reste, je n’ai pas de solution. Peut-être que la crispation actuelle entre la presse et le pouvoir va déclencher une évolution.

    Commentaire par Nemo — 03/07/2009 @ 13:01

  2. Il est intéressant de noter que Renaudot est à la fois le père de la presse et celui de la publicité.

    Aliocha : il semble bien en effet. Mais justement, je m’interroge. Lacouture évoque son bureau d’annonce comme étant un lieu d’annonces commerciales tandis que wikipedia parle plutôt d’un bureau d’emploi. C’était peut-être les deux, mais dans le doute, j’ai préféré ne pas m’avancer. Si vous en savez plus que moi, n’hésitez pas à nous éclairer.

    Commentaire par gwynplaine — 03/07/2009 @ 13:47

  3. Un chiffre intéressant relevé dans Arrêt sur les mots : Sarkozy répond aux questions par des questions (19 en tout).
    http://bit.ly/4iGYgR

    Commentaire par [ Enikao ] — 03/07/2009 @ 15:10

  4. Remarque en passant au sujet de la fonction de Théophraste Renaudot:

    « Commissaire général des pauvres du royaume » : ça vaut bien « Haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté », l’hypocrisie alambiquée en plus.

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 03/07/2009 @ 17:32

  5. @Aliocha : Ah non, en fait je me basais sur votre lien wikipedia pour dire cela.

    Mais après une petite recherche sur le net (je n’ai pas le temps de me replonger dans mes livres traitant du sujet, et ne suis pas sûr d’y trouver qq chose), il semblerait que Renaudot a fourni le support de la publicité moderne avec son journal d’annonces « La Feuille du bureau d’adresse » (source wikipedia). les historiens font remonter la publicité à l’Antiquité, mais le premier support historique de la publicité telle que nous la connaissons est bien attribué à Renaudot : http://chroniques.bnf.fr/archives/juin2002/numero_courant/manifestations/pub01.htm
    Cependant il semble qu’on entende alors publicité dans le sens de « rendre public », sens que vous connaissez bien vous autres juristes, ne serait-ce que dans l’expression « la publicité des débats », l’annonce sert alors à « publicisé » une demande.
    Toujours selon wikipedia, la première publicité insérée dans un journal c’est en 1836, dans « La Presse » d’Emile Girardin : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_publicit%C3%A9

    Commentaire par gwynplaine — 03/07/2009 @ 17:52

  6. « Cette liberté de reprendre n’étant pas le moindre plaisir de ce genre de lecture, et votre divertissement étant l’une des causes pour lesquelles cette nouveauté a été inventée, jouissez donc à votre aise de cette liberté française, et que chacun dise hardiment qu’il eût osé ceci ou changé cela….”(Théophraste Renaudot).

    Cette phrase est formidable et formidablement juste !

    Le principal des plaisirs de la lecture d’un journal réside effectivement dans le désaccord, pour na pas dire le scandale, soit qu’on s’associe au scandale que le journal dénonce, soit au contraire qu’on se scandalise de ses prises de position.

    C’est comme pour le tabac ou la boisson : le principe actif (la nicotine, l’alcool, ici le scandale) est à la fois délice et poison…

    Le problème, avec Sarkozy, c’est qu’il en joue avec maestria et surtout que nous lui donnons la réplique avec une application qui mérite tous les éloges. « Même si vous me démolissez, vous me grandirez » dit-il à Yasmina Reza quand elle entreprend de suivre sa campagne et d’en faire un livre. Et le livre a eu un grand succès.

    Tout est scandale avec notre bien-detesté président, soit qu’il dénonce lui-même des scandales, soit que sa conduite à lui est scandaleuse. Dans les 2 cas quelle jouissance pour le lecteur !

    Mais tout cela nous éloigne des rivages de la raison…

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 03/07/2009 @ 18:06

  7. Cadeau Bonux : spécialement pour vous Aliocha, cette citation glanée sur internet et attribuée à Théophraste, en espérant qu’elle vous plaise :

    « La rétention de l’information est une forme de constipation du savoir. »

    Aliocha : Elle ne me plait pas, elle m’enchante !

    Commentaire par gwynplaine — 03/07/2009 @ 18:18

  8. @Némo (commentaire #1)

    A la décharge de Chabot, son poste est peut-être le plus difficile qui soit dans la profession, à la croisée de nombreux intérêts, dans une entreprise dont l’information n’est pas le but premier. Un type qui jouerait les rebelles se ferait éjecter en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. C’est moins un problème de personne que de système.

    Commentaire par Morm — 03/07/2009 @ 19:50

  9. Je sais pas juste une idée comme ça en passant.
    Si la presse de cour ne bénéficiait pas du renflouement de ses caisses par de l’argent public chaque fin d’année, ça devrait aider non ?

    Enfin la conséquence serait peut-être la mort directe de cette presse que plus personne ne lit mais que tout le monde cite, un évènement de nature à bouleverser le monde des idées et la gangue de 45, je comprends que ni le pouvoir politique ni le pouvoir médiatique ne veuille de ça.

    Commentaire par La French Connexion — 04/07/2009 @ 16:09

  10. @ Morm (n°8):
    Je ne peux m’empêcher de penser que tant qu’il y aura des journalistes pour se compromettre à une telle position, tant que de tels personnages ne sont pas dénoncés, le système ne pourra que perdurer. Le système peut difficilement être dissocié des individualités qui le mettent en œuvre.
    En outre, Arlette Chabot fait largement preuve de zèle, ce qui interroge sur son intégrité professionnelle.
    Enfin, j’ai tendance à penser qu’un poste de travail est à l’image de ce que l’on en fait.

    Commentaire par Nemo — 05/07/2009 @ 12:09

  11. Bien entendu, on va dire qu’il s’agit d’un site de gauchistes pour discréditer ce qui s’y écrit. Mais comme on dit dans la corporation des journalistes, les faits sont sacrés :
    http://www.acrimed.org/article2052.html

    Et si cet article n’y suffit pas :
    http://www.acrimed.org/spip.php?page=recherche&recherche=Arlette+Chabot

    Aliocha : Il ne s’agit pas de discréditer mais d’identifier les valeurs qui président à la critique médiatique d’Acrimed. De la même façon que si le site était animé par l’extrême-droite, il serait important de le souligner.

    Commentaire par Gilbert — 05/07/2009 @ 12:26

  12. @Nemo (n°10)
    On ne peut pas dire que Bruno Masure faisait trop de vagues à l’époque où il présentait le JT, ça ne l’a pas empêché de se faire évincer du jour au lendemain. C’est pour moi la preuve qu’on ne peut pas survivre à un poste important des rédactions de TF1 et France 2 avec un esprit indépendant.
    Vous demandez aux gens d’être des héros, ça ne peut pas servir de base à un système pérenne.

    Commentaire par Morm — 05/07/2009 @ 16:54

  13. Qui dit cour, dit journalisme de cour.
    Le problème ce n’est pas qu’il y ait journalisme de cour c’est qu’il y ait cour.
    Et ça, nous en sommes tous un peu responsable.
    Il me semble qu’Aliocha, Aliocha Karamazof, dit quelque chose comme ça, non? : nous sommes tous, tous autant que nous sommes, aussi peu que ce soit, responsables de ce qui se passe dans le monde, fut-ce à l’autre bout de la terre. Alors à fortiori, pour nous Français, de ce qui se passe en France;
    La dérive monarchiste française actuelle, plus que le fait de celui que nous avons élu, est le fait de nous tous, politiques, journalistes, politologues, simples citoyens. Nous y participons activement.
    Le journalisme de cour que vous dénoncez est un symptôme, il n’est pas la maladie elle-même…

    Commentaire par Denis Monod-Broca — 05/07/2009 @ 18:46


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