La Plume d'Aliocha

29/06/2009

Quand Michael Jackson éclipse l’Iran

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:04

9782830913477FSL’attention portée au décès de Michael Jackson dans les journaux télévisés du matin, vendredi, m’avait déjà choquée. L’événement méritait-il de renvoyer toutes les autres actualités à plus tard comme si le monde soudain, s’était arrêté ? En rentrant le soir, j’ai constaté que TF1 et France 2 avaient joué la même partie, comme si ces deux chaînes, frustrées de s’être laissées déborder par la concurrence des chaînes d’information depuis l’aube, avaient décidé de surenchérir. Pour quelques heures, s’en était donc fini de l’Iran, de la crise économique et de  bien d’autres choses encore. Même le sacro-saint sport n’a pas survécu à la tornade Jackson. Comment est-ce possible ?

La réponse se situe peut-être dans un  remarquable ouvrage intitulé « Journalisme et Vérité » de Daniel Cornu. L’auteur est ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève. Il est aujourd’hui médiateur du groupe Edipresse et président du Comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. C’est de très loin le plus remarquable ouvrage de réflexion sur le métier de journaliste qu’il m’ait été donné de lire. Il faut dire que l’auteur convoque les plus grands philosophes au chevet de la presse et construit en 500 pages  une réflexion globale assez unique sur le journalisme. C’est ainsi qu’il évoque notamment  la mutation du paradigme journalistique mise en évidence par les travaux de Jean Charron et Jean de Bonville.

Et voici comment il résume leur pensée :

« Un premier changement s’est opéré à la fin du XIXème siècle, qui a vu l’évolution d’un journalisme d’opinion vers un journalisme d’information. Au passage du XXIème siècle, le journalisme moderne amorcerait une nouvelle mue vers un journalisme de communication« .

Quel rapport avec Michael Jackson me direz-vous ? J’y viens.

Pour ces auteurs, le journalisme d’opinion s’inscrivait dans le contexte d’une société rurale dotée d’une économie fondée sur l’agriculture et le commerce. Puis est survenu le journalisme d’information, lié à une société devenue urbaine et fonctionnant sur la base d’une économie tournée vers les produits de consommation. Aujourd’hui, le journalisme de communication émergerait d’une société fortement urabnisée s’appuyant sur la consommation intensive et le secteur tertiaire, particulièrement les loisirs. Les journaliste ajusteraient donc leur stratégie de légitimation au contexte social. Et Daniel Cornu d’observer :

« Une concurrence à outrance domine le marché des médias dès la fin du XXème siècle. Elle favorise un journalisme dont le principal objectif est de retenir le public, afin de le dissuader d’aller voir ailleurs – dans d’autres pages, dans d’autres journaux, sur d’autres chaînes ou stations, sur d’autres sites Internet. Il incomberait au journalisme de tout faire afin de capter ce public volatil, pour ne pas dire volage, induit comme jamais à la tentation du zapping. C’est pourquoi il ne pourrait plus s’en tenir à ses fonctions de base : la publication d’informations et l’expression d’opinions. Il devrait engager d’autres stratégies ».

Voyez comme soudain on se rapproche de la grande messe Jackson que nous ont servie les chaînes de télé. Mais cela n’explique pas encore l’oubli total de l’Iran. Nous y arrivons.

« L’évolution du métier accompagne et encourage un déplacement de l’intérêt du public vers la recherche du bonheur privé. Le transfert s’opère au détriment de l’attention portée au politique. A l’époque du journalisme d’opinion, le journaliste avait un rôle de magistère affirmé. C’était lui qui formulait l’opinion latente de ses lecteurs, qui la revêtait de mots, l’illustrait d’exemples. Ce rôle s’est transformé dans le journalisme d’information. Le journaliste dit à son public, non tant ce qu’il doit penser, mais quels sont les sujets qui méritent de retenir son attention – effet combiné du filtre médiatique (la fonction de gate keeper) et de la fixation d’un ordre du jour (l’agenda setting). Avec l’avènement d’un journalisme de communication, le journaliste fonctionne davantage comme un gentil organisateur. Il se préoccupe de servir à son public des « soft news », des informations capables de satisfaire ses intérêts dans les domaines de la santé, de l’art de vivre, des loisirs, de la consommation ».

Il me semble que c’est cette modification profonde du rôle des médias, ajoutée aux contraintes qui pèsent sur eux (concurrence) qui peut expliquer, au moins en partie, l’attention à mon sens disproportionnée qui a été portée au décès de Michael Jackson. Les loisirs (ou la culture au sens large) ont éclipsé la politique (crise, Iran) l’espace d’une journée, témoignant ainsi des évolutions profondes qui traversent notre société. C’est la faute aux médias me dira-t-on. En sommes-nous si sûrs ?

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.