La Plume d'Aliocha

29/06/2009

Quand Michael Jackson éclipse l’Iran

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:04

9782830913477FSL’attention portée au décès de Michael Jackson dans les journaux télévisés du matin, vendredi, m’avait déjà choquée. L’événement méritait-il de renvoyer toutes les autres actualités à plus tard comme si le monde soudain, s’était arrêté ? En rentrant le soir, j’ai constaté que TF1 et France 2 avaient joué la même partie, comme si ces deux chaînes, frustrées de s’être laissées déborder par la concurrence des chaînes d’information depuis l’aube, avaient décidé de surenchérir. Pour quelques heures, s’en était donc fini de l’Iran, de la crise économique et de  bien d’autres choses encore. Même le sacro-saint sport n’a pas survécu à la tornade Jackson. Comment est-ce possible ?

La réponse se situe peut-être dans un  remarquable ouvrage intitulé « Journalisme et Vérité » de Daniel Cornu. L’auteur est ancien rédacteur en chef de la Tribune de Genève. Il est aujourd’hui médiateur du groupe Edipresse et président du Comité d’éthique et de déontologie de l’Université de Genève. C’est de très loin le plus remarquable ouvrage de réflexion sur le métier de journaliste qu’il m’ait été donné de lire. Il faut dire que l’auteur convoque les plus grands philosophes au chevet de la presse et construit en 500 pages  une réflexion globale assez unique sur le journalisme. C’est ainsi qu’il évoque notamment  la mutation du paradigme journalistique mise en évidence par les travaux de Jean Charron et Jean de Bonville.

Et voici comment il résume leur pensée :

« Un premier changement s’est opéré à la fin du XIXème siècle, qui a vu l’évolution d’un journalisme d’opinion vers un journalisme d’information. Au passage du XXIème siècle, le journalisme moderne amorcerait une nouvelle mue vers un journalisme de communication« .

Quel rapport avec Michael Jackson me direz-vous ? J’y viens.

Pour ces auteurs, le journalisme d’opinion s’inscrivait dans le contexte d’une société rurale dotée d’une économie fondée sur l’agriculture et le commerce. Puis est survenu le journalisme d’information, lié à une société devenue urbaine et fonctionnant sur la base d’une économie tournée vers les produits de consommation. Aujourd’hui, le journalisme de communication émergerait d’une société fortement urabnisée s’appuyant sur la consommation intensive et le secteur tertiaire, particulièrement les loisirs. Les journaliste ajusteraient donc leur stratégie de légitimation au contexte social. Et Daniel Cornu d’observer :

« Une concurrence à outrance domine le marché des médias dès la fin du XXème siècle. Elle favorise un journalisme dont le principal objectif est de retenir le public, afin de le dissuader d’aller voir ailleurs – dans d’autres pages, dans d’autres journaux, sur d’autres chaînes ou stations, sur d’autres sites Internet. Il incomberait au journalisme de tout faire afin de capter ce public volatil, pour ne pas dire volage, induit comme jamais à la tentation du zapping. C’est pourquoi il ne pourrait plus s’en tenir à ses fonctions de base : la publication d’informations et l’expression d’opinions. Il devrait engager d’autres stratégies ».

Voyez comme soudain on se rapproche de la grande messe Jackson que nous ont servie les chaînes de télé. Mais cela n’explique pas encore l’oubli total de l’Iran. Nous y arrivons.

« L’évolution du métier accompagne et encourage un déplacement de l’intérêt du public vers la recherche du bonheur privé. Le transfert s’opère au détriment de l’attention portée au politique. A l’époque du journalisme d’opinion, le journaliste avait un rôle de magistère affirmé. C’était lui qui formulait l’opinion latente de ses lecteurs, qui la revêtait de mots, l’illustrait d’exemples. Ce rôle s’est transformé dans le journalisme d’information. Le journaliste dit à son public, non tant ce qu’il doit penser, mais quels sont les sujets qui méritent de retenir son attention – effet combiné du filtre médiatique (la fonction de gate keeper) et de la fixation d’un ordre du jour (l’agenda setting). Avec l’avènement d’un journalisme de communication, le journaliste fonctionne davantage comme un gentil organisateur. Il se préoccupe de servir à son public des « soft news », des informations capables de satisfaire ses intérêts dans les domaines de la santé, de l’art de vivre, des loisirs, de la consommation ».

Il me semble que c’est cette modification profonde du rôle des médias, ajoutée aux contraintes qui pèsent sur eux (concurrence) qui peut expliquer, au moins en partie, l’attention à mon sens disproportionnée qui a été portée au décès de Michael Jackson. Les loisirs (ou la culture au sens large) ont éclipsé la politique (crise, Iran) l’espace d’une journée, témoignant ainsi des évolutions profondes qui traversent notre société. C’est la faute aux médias me dira-t-on. En sommes-nous si sûrs ?

26/06/2009

« Edition spéciale »

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 09:49

Avez-vous regardé les chaînes d’info ce matin ? Si oui, vous aurez sans sans doute observé qu’elles ont toutes consacré des éditions spéciales à la mort de Michael Jackson. Avec les grands classiques : interview des gens qui sont tristes, images de rassemblements divers et variés, témoins, spécialistes, archives. Il n’y avait plus d’autre actualité dans le monde ce matin que cet événement là. En édition spéciale, avec bande défilante pour bien enfoncer le clou. Et du rouge partout. « Urgent », Edition spéciale » » etc, etc.

Néanmoins, toutes les chaînes n’ont pas bouleversé leur grille dans les mêmes proportions.

Mention spéciale à LCI qui a été la plus raisonnable. Les rubriques sports, économie, la chronique le Christophe Barbier ont été maintenues. L’information s’est cantonnée à occuper l’essentiel du journal. Mais il était possible de glaner quelques informations autres, y compris dans le journal. LCI recevait ce matin Christine Lagarde. Là encore, une autre information que la mort du chanteur a trouvé sa place. Il est vrai qu’on ne décommande pas un ministre.

BFM a été plus loin en bouleversant presque totalement ses programmes. Même la revue de presse qui, habituellement, présente les Unes des quotidiens, y compris économiques, s’est cantonnée à montrer les Une consacrées à Michael Jackson. La Tribune et les Echos sont donc passés à la trappe. Seule l’interview de Bourdin a été maintenue et pour cause, l’invité était Laurent Wauquiez. En voilà encore un qu’on ne décommande pas.

C’est I-Télé qui a fait le plus fort dans l’exercice de l’Edition spéciale. Aucune autre information (entre 7h45 et 8h30) que la mort de Michael Jackson, en boucle, en images et en musique. Même l’invité politique a été remplacé par l’auteur d’un livre sur le chanteur.

Il est vrai que les médias ont un rôle rassembleur et que le chanteur était une star planétaire. Alors rassembler sur ce qui rassemble déjà naturellement, c’est du billard. Vrai aussi que les journalistes aiment l’émotion, pas seulement parce que c’est vendeur, mais aussi parce que c’est à cela qu’ils carburent. L’information est une drogue dure, plus elle est exceptionnelle plus le shoot est puissant. Et cette émotion, cette adrénaline, forcément ils la diffusent au public… jusqu’à l’écoeurement.

25/06/2009

Anonymat ? Mon oeil…

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:02

Arrêt sur images relance le débat sur l’anonymat dans les forums à la suite d’une de ses émissions.  En deux mots, la journaliste du Monde, Pascale Robert-Diard, oui, celle qui fait rougir Eolas et que je jalouse atrocement à cause de cela, s’est plainte de la violence des commentaires sur son blog. Une violence bien sûr permise, facilitée, voire encouragée par l’anonymat.

Or, il se trouve que j’assistais ce matin à un intéressant colloque intitulé « Droits et libertés sur internet ». Je n’ai pu malheureusement entendre tous les intervenants pour cause d’article urgent à boucler. Mais j’ai noté l’insistance avec laquelle le sénateur Trégouët appelait à une séparation de l’identité de l’internaute et de celle du citoyen. Pour lui, c’est le grand défi des années à venir, celui que nous pose, vous l’aurez compris, l’extraordinaire capacité d’Internet de collecter et de conserver un nombre incalculable d’informations, lequelles font ensuite le bonheur des commerciaux, de nos futurs employeurs et de tous les curieux en général. Il me semble que cette séparation, nécessaire en effet, est celle qu’offre l’anonymat, même si celui-ci a d’autres travers. A condition bien sûr qu’on puisse le garantir, ce que semble remettre en cause la justice britannique.

A ce sujet, allez donc lire, si ce n’est déjà fait,  le « Portrait de Marc L. » paru dans le Tigre et reproduit par la CNIL dans son dernier rapport annuel à titre d’exemple des dangers du web en ce qui concerne les données personnelles.

Et pour finir ce billet un peu décousu en raison de ma charge de travail, une anecdote.

J’ai reçu récemment un mail de la FNAC m’informant que puisque j’aimais les polars et que j’avais par ailleurs commandé un livre de Michel Foucault, je serai sans doute heureuse d’apprendre la parution de tel et tel titre. Il se trouve que je n’ai jamais, ô grand jamais, rien commandé sur le site de la FNAC. J’aime trop toucher les livres, les respirer, les reposer puis les reprendre, bref, il y a entre eux et moi un rapport bien trop charnel pour que je les achète sans que nous ayons au préalable fait en quelque sorte physiquement connaissance. J’en déduis donc que la FNAC m’a surprise en train de flirter avec eux sur le web (à chacun ses sites roses !) et qu’elle a cru nécessaire de le noter, de s’en féliciter et de m’en avertir. Dont acte. Me voici donc prévenue du fait qu’il existe quelque part dans un fichier la mention que je consomme du polar à haute dose. La prestation de service qui s’ensuit ne suffit pas à tempérer chez moi l’irritation et même l’inquiétude de me savoir ainsi surveillée. Du coup, pour tromper l’ennemi, je m’en vais dès à présent concentrer mon attention webesque sur la philosophie, le droit, les sciences et je passerai ainsi aux yeux des espions pour l’un des plus grands esprits du siècle. On ne sait jamais, ça peut servir.

Pour le reste, je continuerai de dévaliser mon libraire de son stock de polars et peut-être même que j’oserai lui acheter un roman érotique. Après tout, il vaut mieux rougir 5 minutes devant un commerçant que d’être fichée à vie sur le web. Autres temps, autres moeurs…

22/06/2009

La burqa, le droit et la philosophie

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 12:30

Dans un excellent billet publié ce week-end, Philarête confie ses doutes sur la possibilité d’interdire le port de la burqa au nom d’une laïcité qui s’imposerait aux citoyens comme à l’Etat.  De même, il avoue n’être pas convaincu par les arguments féministes qui feraient de l’Etat l’artisan de la libération des citoyens, qu’ils le veuillent ou pas. Et il avance donc le seul argument défendable à ses yeux, celui d’Elie Barnavi « en occident, on montre son visage ».

Or, il se trouve qu’un article signé du constitutionnaliste Bertrand Matthieu et publié dans La Croix aujourd’hui soutient le même raisonnement, cette fois sur le terrain juridique. « On doit pouvoir, dans la sphère publique, identifier les personnes auxquelles on a affaire » écrit-il. C’est à son sens le seul fondement admissible d’un point de vue démocratique car, se situant hors de toute approche religieuse, il n’affecte pas la liberté des croyances. C’est aussi la seule solution efficace dès lors qu’elle n’impose pas, contrairement à l’argument tiré du droit des femmes, de s’assurer du consentement de ces dernières, lequel pourrait être bien difficile à vérifier. 

Je vous avoue que j’hésitais beaucoup sur ce dossier, tant les réactions pour ou contre l’interdiction de la burqa me paraissaient également fondées. La réponse du philosophe, rejoint par le juriste, me parait fort pertinente.

Lettre à Vendredi

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:23

L’Hebdomadaire Vendredi, fondé notamment par Jacques Rosselin qui en est le directeur de la rédaction, vient de sortir un numéro spécial d’été de 92 pages proposant un guide des meilleures sources du web, ainsi qu’un tour de la nouvelle info en 80 billets. Tout cela serait fort intéressant si, à nouveau, on ne venait opposer artificiellement blogging et journalisme, en créant au passage une confusion regrettable entre information et opinion ainsi qu’entre production de l’information et diffusion.

Monsieur le Directeur de la rédaction,

Lorsque Vendredi est sorti, j’étais pleine d’espoir. Songez donc, la création d’un titre papier à l’heure actuelle, ça n’est pas rien. C’est un pari contre la morosité ambiante et contre tous les déclinologues qui nous annoncent la mort de la presse, en particulier de la presse papier. Le plus intéressant dans votre pari, c’est que vous aviez choisi une voie inédite : publier le grand concurrent, j’ai nommé le web. Celui-là même qui, dit-on, nous tue. C’est donc, me disais-je alors,  que le bon vieux papier conserve ses lettres de noblesse, que bon an mal an, la technologie n’a pas effacé le prestige de l’imprimé.

Mais au bout de quelques numéros, j’ai observé que pour séduire ces blogueurs qui vous fournissent  un contenu à peu de frais – les droits d’auteur coûtent moins cher que des journalistes salariés, n’est-ce pas ?-, qui constituent aussi votre coeur de lectorat – « allons bon, j’y suis ou pas dans Vendredi cette semaine ? » – et représentent une multitude d’agents promotionnels gratuits – « hé le copains, Vendredi a reproduit un de mes billets, achetez-le, ce journal est super ! »- pour les séduire donc, vous avez attisé la méchante petite rivalité entre journalistes et blogueurs. Alors, j’ai cessé de lire Vendredi et  j’ai décliné votre proposition de contrat de collaboration, faute d’adhérer à la ligne éditoriale.

J’aurais également tu l’agacement que vous suscitiez chez moi, si je n’avais eu la faiblesse d’acheter votre numéro spécial en me disant, « allons bon, ce n’est pas très grave, voyons donc ce numéro de l’été, il est sûrement intéressant » (toujours aussi doué Rampazzo, n’est-ce pas ?). Et puis vous parliez en Une de la « Nouvelle info » alors forcément, en tant que journaliste,  l’info ça m’intéresse, toute l’info, d’où qu’elle vienne et surtout si elle est nouvelle !

Las ! Dès que je me suis plongée dans votre éditorial, j’ai constaté avec regret que vous n’aviez pas renoncé à opposer « médias traditionnels », je préfère dire « professionnels », et blogs. Vous voici lançant à vos lecteurs qu’ils peuvent bien s’obstiner à retourner vers les « excellents sites » de leurs médias habituels, Le Monde, Le Figaro, Libération, mais qu’ils seront sans doute plus séduits par les nouvelles sources car, soulignez-vous, la défiance vis-à-vis des médias va croissant « tous les sondages le confirment ». Puis vous enfoncez le clou « Et avec un pouvoir qui revendique sans complexe sa proximité avec les patrons des grands médias, cela ne devrait pas s’arranger. Une seule solution donc, se jeter avec des râles de soulagement sur ces blogs et ces sites d’info, nouveau lieu de la liberté de ton et de l’information libérée des connivences et des pressions économiques ». Mazette ! Avez-vous songé un instant que c’était de vous, vous le fondateur de Vendredi mais aussi de Courrier International, que vous parliez de façon si critique ? Il y a un paradoxe vous ne trouvez pas à lancer un journal papier tout en dénigrant avec autant de force  la presse et le journalisme ?

Surtout que vous insistez en répondant par anticipation aux réserves traditionnelles émises par ceux qui ne sont pas (encore) totalement addicts au web. L’info sur le web ne serait pas fiable, bah ! celle du Journal de 20h ou de votre grand quotidien non plus, expliquez-vous. Et puis vous ajoutez « sur le Net une info bidonnée est rapidement montrée du doigt et a beaucoup moins de chance de survie qu’une fausse interview de Fidel Castro ». Dieu quel coup bas ! Voulez-vous vraiment que l’on compare les bidonnages du web et ceux de la presse ? Puis vous ajoutez que certains blogueurs spécialisés en économie sont bien plus calés que Jean-Marc Sylvestre.  Au royaume des aveugles en effet…

On dit qu’il y a beaucoup de bêtises sur le web. Il y en a aussi beaucoup dans la presse, rétorquez-vous. Et voilà le fameux argument du nivellement par le bas. Quelle ambition ! Au passage, si la presse comme vous dites, ne se critiquait pas elle-même, ce qui est évidemment faux,  que faites-vous d’autre dans cette édito que de critiquer la presse et qui êtes-vous si ce n’est un homme de presse, justement ? C’est facile n’est-ce pas de taper sur les journalistes ? Ils ont bon dos, comme les politiques « tous pourris », les fonctionnaires, « ces fainéants », ou les flics  » tous des fachos ». Facile et ô combien vendeur !

Mais venons-en à la suite de votre argumentation. Je vous cite : « D’autres grincheux vous expliqueront que, sur Internet, « on ne trouve que du commentaire » ou de la resucée d’informations déjà publiées. Faites un jour l’exercice de consommer vos infos du matin sur le Net, puis lisez les journaux ou écoutez la radio. Les rédactions de journaux télé ou papier, de plus en plus maigres, n’ont plus les moyens de produire l’info et s’abreuvent aux fils d’agences, reprennent la presse étrangère et commentent. Tout comme les blogueurs auxquels ils finissent par ressembler étrangement ». C’est pourquoi, je suppose, vous avez joyeusement sauté une étape et décidé de publier les blogueurs. Vous avez raison, vous voici de plain-pied dans un futur improbable.  Allons donc, votre test, j’y procède tous les matins pendant une heure. Et je n’aboutis absolument pas à la même conclusion que vous. La plupart du temps, mes blogueurs favoris ne sont pas encore levés, et n’ont pas commenté l’actualité, tandis que mon journal est déjà depuis l’aube en kiosque, et que la radio et la télévision m’informent sans discontinuer. Je ne puis donc sur Internet que me replier sur…l’AFP et les site de presse. Et lorsque les blogueurs commentent enfin l’information que leur ontdélivré les journalistes, ils donnent des opinions, plus ou moins éclairées, pas des faits nouveaux, ceux-là même qu’on nomme information.

Pour finir, vous dressez le portrait d’un monde prochain de l’information où tout le monde sera sur le même plan, journalistes, blogueurs, citoyens lambda car seule la réputation comptera et non pas la carte de presse. Allons, fichons lui la paix à cette carte de presse. On la présente volontiers comme un privilège quand ce n’est qu’une carte d’identité professionnelle (c’est son titre exact) attribuée à tous ceux qui tirent l’essentiel de leurs revenus d’une activité journalistique professionnelle. Eh oui, parce qu’il y a des professionnels de l’information, c’est-à-dire des gens soumis à des règles, encadrés, responsables de leurs écrits, qui ont fait du journalisme leur métier. Et ceux-là ne se confondent pas avec ces gens libres de toutes contraintes, amateurs, que sont les blogueurs.  Je ne m’explique pas cette obsession farouche chez certains de vouloir gommer cette différence. C’est si ennuyeux que cela d’avoir, là comme ailleurs, des professionnels et des amateurs ? Au nom de quel égalitarisme de bas étage faudrait-il supprimer cette différence ? Surtout qu’elle fait particulièrement sens entre blogueurs et journalistes, vu qu’ils ne font pas du tout la même chose. On confond un peu trop vite je trouve la diffusion de l’information, dont nous ne sommes plus en effet les acteurs exclusifs, et la production de l’information qui demeure notre vocation.

Seulement voilà. Il faut porter la double casquette de journaliste et de blogueur, comme je le fais depuis plusieurs mois,  pour saisir à quel point il n’y a rien de commun entre les deux activités. Au demeurant, les lecteurs ne s’y trompent pas. D’ailleurs, je les ennuie avec ce billet, ils m’ont dit à plusieurs reprises que cette querelle était à leur yeux un non-sujet. Ils ont raison. Sauf que, visiblement, il ya encore des gens pour y croire, essentiellement dans la presse, cette presse si excitée d’assister à ses propres funérailles et composant elle-même la partition de son requiem. Il n’y a plus que quelques gens de presse, au fond, pour prétendre qu’Internet va tuer le journalisme et les blogueurs remplacer les journalistes. Normal, ils ont peur et quand on a peur, on est prêt à croire n’importe quoi, surtout le pire. Et le pire ici, est agité par une poignée de blogueurs américains agressifs qui, en effet, veulent la peau de la presse. A chaque pays ses extrémistes, est-il nécessaire d’importer ces théories en France, simplement pour se croire moderne ?

Et si, au lieu de fantasmer le futur, nous construisions l’avenir tout simplement ? Un avenir où les citoyens disposeraient d’une presse de qualité, quelqu’en soit le support, ainsi que de multiples relais pour discuter, critiquer, diffuser cette information ?  A quoi bon opposer ce qui se complète si bien, comme si Internet ne pouvait réellement s’imposer que sur les cendres des médias dits « traditionnels » ? Faut-il nécessairement dénigrer les journalistes pour valoriser les blogueurs ?   Renoncer aux faits pour ne plus vouloir entendre que des opinions ? Nous savons bien au fond que l’information journalistique, si irritante et imparfaite qu’elle soit, conserve une présomption de fiabilité supérieure aux autres informations, excepté aux yeux de quelques contestataires  friands de chemins de traverse. Tous les fantasmes futuristes du monde ne peuvent faire oublier qu’il faudra toujours des professionnels dédiés à l’information sur les faits, des témoins sur le terrain, rompus à l’exercice, soumis à des exigences professionnelles. Ceux-là même sans qui l’exercice du blog et, plus généralement, du débat public serait impossible. Souvenons-nous à ce propos de cette remarquable observation d’Hannah Arendt sur les faits et les opinions :

“Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”.

(La Crise de la culture).

20/06/2009

Journalisme, web et démocratie

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:40

Il m’arrive, comme nombre de blogueurs, de m’interroger parfois sur l’intérêt de bloguer. La question que je me pose alors est celle-ci : à quoi bon ? Mon avis est-il si intéressant que cela pour que je prétende le diffuser, qu’est-ce que j’apporte exactement à ceux à qui je m’adresse, suis-je sûre d’être au moins partiellement dans le vrai lorsque j’émets une opinion sur un sujet, y compris sur mon métier ? Je vous rassure, ceci n’est pas un billet à vocation plébiscitaire que justifierait un brin de vague à l’âme. Vous êtes donc dispensés de voter « stop » ou « encore ». Simplement, n’aimant pas faire de choses inutiles et me méfiant de la tyrannie de l’ego, je réfléchis en permanence à l’intérêt de cette drôle d’activité. Et j’ai trouvé un bout de réponse, hier, à ces questions.

Mais qui est donc le public ?

Voyez-vous, j’assistais vendredi matin à la conférence de presse organisée par le Conseil d’Etat pour présenter son rapport annuel d’activité. L’exercice, classique, consiste à dresser le bilan de l’année écoulée  (nombre d’avis rendus sur des projets de réforme, contentieux traité etc.) et à mettre en exergue les principales décisions de jurisprudence, les réformes concernant la juridiction, ses objectifs et ambitions pour l’année à venir.

Tout en contemplant la vue époustouflante que l’on a des fenêtres du Conseil d’Etat sur les jardins et, au-delà, sur Montmartre, (oui, c’est l’un des intérêts indéniables du métier que d’accéder à ces lieux privilégiés en dehors des journées portes ouvertes) je pensais à vous, amis lecteurs, et au journalisme.  Et je me disais que quelque chose était en train imperceptiblement de changer dans mon métier, sous votre influence.

Précisons d’entrée de jeu que j’ai toujours eu clairement conscience de travailler pour le public et non pas au sein d’une élite dont je ne serais que le porte-voix en direction des citoyens. Public d’ailleurs auquel je m’assimile par principe et par discipline, car il est  facile dans ce métier de déraper dans la connivence ; nous sommes au quotidien plus proches du pouvoir que des citoyens, d’un point de vue pratique s’entend, de sorte que la tentation est grande de changer de camp. C’est tout le paradoxe de la presse d’ailleurs, elle est entièrement tournée vers le public, elle ne vit que pour lui, ne survit que grâce à lui et pourtant le journaliste qui en produit le contenu, ignore ou plutôt ignorait jusqu’à ce jour, tout de ce public.

C’est de leur faute, me répondront certains, les journalistes le snobent ce public. Je ne le crois pas. Que ceux qui se disent cela se demandent si eux-mêmes connaissent le public. Bien sûr que non, personne ne connait cette entité abstraite dont nous faisons tous partie, y compris l’élite, car on est toujours « le public », « les autres », ou simplement « les gens » pour quelqu’un. Non, nous ne connaissions pas le public simplement parce que nous n’avions pas les moyens de le connaître, juste de l’imaginer, plus ou moins mal, en nous appuyant sur ce que nous sommes, sur notre entourage et nos rencontres. Comme le dit fort justement Daniel Schneidermann, « mon public, c’est moi ». C’est sans doute la meilleure des définitions que l’on puisse donner, à plus d’un titre. D’abord, comme il le souligne, parce que cela évite de chercher à intéresser ou à plaire à celui dont on ne peut que vaguement imaginer l’état d’esprit et qu’il vaut donc mieux partager avec le public ce qui nous intéresse que de subodorer ce qui l’intéressera lui. Ensuite parce que c’est la meilleure façon d’éviter les dérapages condescendants de ceux qui se positionnent au-dessus du public en prétendant l’observer et en développant une fâcheuse tendance à le mépriser. Enfin, parce que c’est la réalité, tout simplement, je suis, vous êtes, nous sommes une composante du public. Mais une composante seulement. Alors comment savoir ce que pensent les autres ?

Avec Internet, le public commence à prendre forme

En lisant les blogs depuis maintenant trois ans et en bloguant moi-même depuis septembre, le public commence à prendre lentement forme et consistance à mes yeux. Avec bien sûr toutes les réserves que cela impose parce que les internautes ne constituent pas à eux seuls le public, parce que je ne connais pas l’ensemble de la toile, parce que beaucoup de lecteurs demeurent silencieux, s’inscrivant ainsi dans cette grande masse muette si difficile à cerner. Néanmoins, le dialogue qui s’instaure entre nous, à égalité quand nous commentons côte à côte chez un blogeur, dans un rapport d’auteur à lecteur ici, de simple lecteur ailleurs, bref, tout ceci tisse petit à petit ce lien qui me semblait jusque là faire si cruellement défaut entre le journaliste et le public.

Ai-je pour autant posé des questions différentes hier matin de celles que j’aurais évoquées avant ? Non. Les problèmes qui vous préoccupent, Hadopi par exemple, sont parfaitement diagnostiqués par les avocats que je cotoie quotidiennement. L’irritation à l’égard des mauvais textes législatifs a été aperçue par les juristes bien avant que le public ne s’en émeuve. Par conséquent « l’élite » avec laquelle nous travaillons est loin d’être ignorante ou indifférente aux problèmes perçus par les citoyens. Au risque de vous surprendre, je vous dirais même que ces problèmes sont identifiés le plus souvent bien avant que vous ne les aperceviez. Vous vous doutez bien par exemple que le Conseil d’Etat avait alerté le gouvernement sur la fragilité juridique du dispositif de sanction d’Hadopi. La nouveauté, c’est de pouvoir ressentir ce que pense une partie du public des sujets que nous traitons.

Ainsi, ce public pour lequel je travaillais, il existe désormais, je n’ai plus le sentiment d’écrire dans le vide, l’idée que je lui devais des comptes est devenue une réalité tangible.  Je n’étais plus seule hier, vous étiez derrière moi et c’est très concrètement en votre nom que je posais des questions. Le changement vous semblera peut-être bien subtile. Je crois qu’il est majeur. Le rapport, j’ai presque envie de dire, le rattachement qui est  en train de se créer entre les journalistes et les citoyens est encore ténu, il est complexe, fragile, mais passionnant.

Certains pionniers du web ricaneront sans doute en se disant, « c’est maintenant qu’elle le découvre », non, je ne le découvre pas maintenant, je l’avais moi aussi subodoré et c’est bien l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé ce blog. J’avais même été plus loin en songeant, bien avant que le web ne prenne une telle place dans nos vies que peut-être, un jour, les lecteurs eux-mêmes participeraient aux choix éditoriaux. Toujours dans la quête de ce lien qui me paraissait si nécessaire. Ce n’était sans doute pas si idiot que je le pensais alors puisque je viens de lire dans l’excellent numéro spécial de Courrier international intitulé « Mais où va la presse ? », que l’idée fait son chemin, notamment au Mexique. Simplement, en digne rêveuse que je suis, je sais que les idées n’ont de valeur que lorsqu’elles s’incarnent en pratique. Or, ce que je vous livre ici, c’est du ressenti et du vécu, nous ne sommes plus dans le virtuel.

Un réserve toutefois avant de conclure, il faut je crois se garder de sombrer dans l’angélisme. Comme toutes les évolutions, celle-ci contient des risques. Celui par exemple de pousser certains médias au populisme pour booster leur chiffre d’affaires. Ou bien encore le danger pour les journalistes de réagir sous la pression du lectorat et de ne plus dire ce qu’ils ont vu, mais ce qui va plaire au lecteur. L’affaire qui a opposé le journal Le Monde et les universitaires montre fort bien les pressions possibles via Internet. Mais bon, ce n’est pas une raison suffisante pour tourner le dos à ce qui me parait être un progrès indéniable autant qu’inéluctable.

Et pour répondre à la question de départ, voilà à quoi me sert de bloguer en tant que journaliste, à maintenir et développer ce lien. C’est une bonne raison de continuer, en tout cas tant que je parviendrai à vous intéresser !

Note : Je recommande chaudement à tous ceux qui s’intéressent à la presse et notamment à ses rapports avec le web, de lire le numéro spécial que consacre cette semaine Courrier international à l’avenir de la presse. Vous y trouverez un tour du monde très bien fait de la situation dans de nombreux pays, les difficultés que rencontrent les titres, mais aussi les solutions qu’ils expérimentent.

19/06/2009

L’affaire Valls continue…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 13:31

Après le buzz, puis les grandes phrases indignées, voici venue la pétition !

Eh oui, le Parisien, relayé par @si, signale qu’une pétition circule depuis quelques jours sur Internet, intitulée « Pour le droit au respect », à la suite bien sûr des propos de Valls dont nous avions parlé ici. Allez donc la lire, elle vaut son pesant d’or ! Du coup, la polémique rebondit. Pour Bénédicte Charles, chez Marianne, il est absurde de soupçonner Valls d’être raciste, dès lors, il se pourrait bien que les raisons de l’indignation contre l’homme politique doivent être recherchées plutôt du côté de ses intentions vis à vis des présidentielles de 2012. De son côté, Daniel Schneidermann sur @si,  soupçonne une simple volonté d’attirer l’attention des médias et dénonce cette langue de bois un peu sophistiquée et très efficace qui consiste à faire semblant de parler vrai pour faire parler de soi.

Toutes les interprétations sont possibles. Valls pour sa part répond au Parisien qu’il n’entend pas retirer ce qu’il a dit. Quant à moi, je maintiens que ces réactions hystériques dès que l’on aborde certains sujets sont un encouragement à la langue de bois généralisée. Que cette « sortie » apparemment spontanée ait été en réalité préméditée ou bien encore que les indignés aient des raisons inavouables de pousser des cris d’orfraie n’y change rien. Le niveau du débat, si débat il y a d’ailleurs, est consternant.

De toutes les tyrannies, celle de la bien-pensance est la plus pernicieuse car elle a l’audace de se parer des vertus démocratiques.

17/06/2009

A propos de l’homme et des éléphants

Filed under: détente — laplumedaliocha @ 17:32

J’ai deux ou trois billets un peu compliqués en préparation, d’où mon silence. En attendant, j’avais envie de partager avec vous ce joli texte de Gary extrait de « L’affaire homme » que m’a  recommandé gwynplaine sous un billet précédent. De quoi peut-être prolonger notre discussion sur l’écologie, au simplement rêver un peu à un monde meilleur, ça ne fait jamais de mal !

La première version de ce texte a été publiée dans Life le 22 décembre 1967, puis elle a été reprise par Le Figaro Littéraire le 4 mars 1968.

Lettre à l’éléphant (extrait)

« Il y a des gens qui, bien sûr, affirment que vous ne servez à rien, que vous ruinez les récoltes dans un pays où sévit la famine, que l’humanité a déjà assez de problèmes de survie dont elle doit s’occuper sans aller encore se charger de celui des éléphants. En fait, ils soutiennent que vous êtes un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.

C’est exactement le genre d’ arguments qu’utilisent les régimes totalitaires, de Staline à Mao, en passant par Hitler, pour démontrer qu’une société vraiment rationnelle ne peut se permettre le luxe de la liberté individuelle. Les droits de l’homme sont, eux aussi, des espèces d’éléphants. Le droit d’être d’un avis contraire, de penser librement, le droit de résister au pouvoir et de le contester, ce sont là des valeurs qu’on peut très facilement juguler et réprimer au nom du rendement, de l’efficacité, des « intérêts supérieurs » et du rationalisme intégral.

Dans un camp de concentration en Allemagne, au cours de la dernière guerre mondiale, vous avez joué, monsieur et cher éléphant, un rôle de sauveteur. Bouclés derrière les barbelés, mes amis pensaient aux troupeaux d’éléphants qui parcouraient avec un bruit de tonnerre les plaines sans fin de l’Afrique et l’image de cette liberté vivante et irrésistible aida ces concentrationnaires à survivre. Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira… Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction.

Demeurer humain semble parfois une tache presque accablante ; et pourtant, il nous faut prendre sur nos épaules an cours de notre marche éreintante vers l’inconnu un poids supplémentaire : celui des éléphants. Il n’est pas douteux qu’au nom d’un rationalisme absolu il faudrait vous détruire, afin de nous permettre d’occuper toute la place sur cette planète surpeuplée. Il n’est pas douteux non plus que votre disparition signifiera le commencement d’un monde entièrement fait pour l’homme. Mais laissez-moi vous dire ceci, mon vieil ami : dans un monde entièrement fait pour l’homme, il se pourrait bien qu’il n’y eût pas non plus place pour l’homme. Tout ce qui restera de nous, ce seront des robots. Nous ne réussirons jamais à faire de nous entièrement notre propre oeuvre. Nous sommes condamnés pour toujours à dépendre d’un mystère que ni la logique ni l’imagination ne peuvent pénétrer et votre présence parmi nous évoque une puissance créatrice dont on ne peut rendre compte en des termes scientifiques ou rationnels, mais seulement en termes où entrent terreur, espoir et nostalgie. Vous êtes notre dernière innocence.

Je ne sais que trop bien qu’en prenant votre parti – mais n’est-ce pas tout simplement le mien ? – je serai immanquablement qualifié de conservateur, voire de réactionnaire, « monstre » appartenant à une autre évoque préhistorique : celle du libéralisme. J’accepte volontiers cette étiquette en un temps où le nouveau maître à penser de la jeunesse française, le philosophe Michel Foucault, annonce que ce n’est pas seulement Dieu qui est mort disparu à jamais, mais l’Homme lui-même, l’Homme et l’Humanisme ».

15/06/2009

Les dangers de la bien-pensance

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 18:14

Pauvre Manuel Valls ! Il regrette qu’un marché à Evry manque de blancs, ce qui lui donne des allures de ghettos,  et c’est la curée : la vidéo du forfait buzz et ses camarades politiques s’enflamment. C’est qu’il n’est pas correct à l’heure actuelle d’observer que certains quartiers pauvres ne sont plus fréquentés que par ceux qui n’ont pas les moyens d’habiter ailleurs, et que ceux-là sont souvent des immigrés. Eh non ! On ne dit pas ces choses-là, sauf à vouloir faire le lit de l’extrême droite en relayant  ses théories de  hiérarchie des races. Voilà un exemple typique de la manière dont on cantonne les politiques et les autres au strict usage de la langue de bois. Un mot de travers au regard des standards de la pensée actuelle, une déclaration qui dérange ou qui tranche avec le discours convenu et la polémique s’enflamme. On crie au scandale.

Bah, observeront certains d’entre vous, où est le mal ? Valls a dit ce qu’il avait à dire et ceux qui le contredisent font de même, ça n’est jamais que l’exercice de la liberté d’expression. Oui et non. Pourquoi à votre avis nous inflige-t-on tant de langue de bois à l’heure actuelle, en particulier du côté des politiques ? Faiblesse intellectuelle ? Manque de courage ? Probablement en partie, mais pas seulement. La liberté d’expression n’est bien souvent qu’apparence. Vous avez le droit de dire ce que vous voulez, mais seulement si c’est conforme à la pensée dominante et si ça ne froisse personne. Dans le cas contraire, il faut s’attendre non pas à un débat et, éventuellement, à une réfutation en bonne et due forme, mais à un véritable lynchage. Il faut absoument faire taire l’importun, le décrédibiliser, l’inciter à rougir de honte et à disparaître.

Les journalistes sentent bien que les gens qu’ils interviewent ont de plus en plus le sentiment qu’un mot de travers peut briser une carrière. Et c’est moins de la presse qu’ils ont peur au sens où elle pourrait trahir leurs propos que des réactions que suscite une parole publique aujourd’hui. D’où le recours à la langue de bois. Car la langue de bois, c’est la sécurité, quand on ne dit rien, on ne risque rien. Alors que la petite phrase maladroite peut vous suivre toute une vie et vous causer bien des tracas. Voilà pourquoi dans le billet précédent, je m’irritais de la réaction dans Libé à la suite de la sortie de Chabot. C’est sa virulence qui me dérangeait, celle-là même qui mène tout droit à l’auto-censure généralisée. Et je me demande d’ailleurs si, par réaction, elle ne fabrique pas des Dieudonné.  Ce n’est pas une excuse, celui-là, je le trouve franchement inexcusable, mais il illustre fort bien la manière dont l’excès de langue de bois peut mener certains à vouloir s’émanciper de toutes les  limites de la liberté d’expression et même des plus légitimes. Comme l’écrivait Stuart Mill, toute chose est bonne à entendre, soit elle est juste et il faut qu’elle soit dite, soit elle est fausse et il convient de la connaître pour la réfuter. C’est pourquoi j’aime bien la réaction modérée de Patrick Lozès, président du CRAN, tandis que j’apprécie beaucoup moins la virulence de celle de Faouzi Lamdaoui, membre du Conseil national du PS. Ses arguments sont certainement fondés, mais la manière dont il les assène me parait contreproductive.  Valls se refuse à tout commentaire. Il a sans doute raison. Mais osera-t-il revenir sur le sujet, compte-tenu des réactions suscitées par ses propos ? Rien n’est moins sûr. Dommage, le problème méritait mieux que cette polémique.

13/06/2009

Les boucs-émissaires et les intouchables

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:00

Je viens de lire une petite information étonnante sur @si. Six habitants des banlieues ont signé une tribune dans Libération (papier) pour dénoncer une phrase d’Arlette Chabot, à la fin de l’émission « A vous de juger », vous savez, celle qui nous a valu la désormais légendaire altercation entre Bayrou et Cohn Bendit, « c’est la culture banlieue qui entre dans le débat politique » a-t-elle osé dire. Et les signataires de l’article de qualifier ces propos « d’injurieux, méprisants, inadmissibles à l’égard des habitants des quartiers populaires ». Mazette ! Quelle horreur en effet, heureusement qu’on n’a pas laissé passer une chose pareille. Ils exigent des excuses et ils ont raison. D’ailleurs, je propose que les habitants des banlieues entrent dans la liste des minorités protégées par la loi. Il faut que ça cesse immédiatement. Qu’on dise « mal poli comme un parisien », ça va, « têtu comme un breton », passe encore, « paresseux comme un corse », c’est à vos risques et périls, mais il est hors de question de comparer les banlieusards à des politiques s’alpaguant sur un plateau de télévision à la veille d’élections, c’est parfaitement inadmissible.  En plus, il y a tant de gens qu’on peut brocarder tranquillement, les politiques, les fonctionnaires, les enseignants, les journalistes, les distributeurs de musique, les banquiers, les traders, les patrons du CAC40,  pourquoi s’en prendre à la banlieue ?

Tiens, tant que j’y pense, ayant découvert que l’on pouvait interdire aux autres de critiquer ce qu’on était ou ce qu’on aimait, sous peine d’exiger des excuses en bonne et due forme, j’ai préparé une petite liste de sujets sur lesquels ici votre liberté d’expression sera réduite à rien, car je vous interdis de me froisser. Merci de l’apprendre par coeur et de la consulter à chaque fois que vous commentez, on n’est jamais trop prudent : le journalisme (mais ça vous le saviez), les bretons, les basques, les alsaciens, les gitans (soyez particulièrement vigilants sur ce point, j’y tiens), les catholiques, la droite dans son ensemble, la littérature, la tauromachie, les produits Bio, les escarpins à talon haut, les blondes, les animaux (sauf les insectes, que vous pouvez insulter à loisir, je ne les aime pas et en plus ils n’iront pas exiger des excuses), les sushis, la presse papier, les gens qui parlent mal l’anglais, l’Europe, la cuisine italienne, le droit (y compris les mauvaises lois type Hadopi), la chanson française (sauf Hervé Vilard et Dick Rivers). J’ajoute bien entendu toutes les formes de minorités protégées par la loi, la Danette parce que nous avons ici quelques amateurs de ce truc industriel insipide, pardon, de ce dessert remarquable, et Internet parce que nous y sommes. Tout le reste est libre, sous réserve de ne pas dépasser les limites de la liberté d’expression telles que définies par la loi de 1881.

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