La Plume d'Aliocha

08/05/2009

Des citations et des interviews

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:38

Depuis l’ouverture de ce blog, nombreux sont ceux qui m’ont interrogée sur les citations et les interviews. J’ai répondu au coup par coup mais il ne me semble pas inutile aujourd’hui de consacrer un billet à ce sujet qui, semble-t-il, comporte bien des interrogations et presque autant de sources de critique à l’encontre des journalistes. Je m’en tiendrai ici à la presse professionnelle et à la presse économique, ce sont les seules que je connaisse intimement. 

Prenons donc les choses du début. Pour écrire nos articles, qu’il s’agisse d’une actualité traitée à chaud ou d’une enquête au long cours, nous avons besoin d’interroger les gens qui savent, autrement dit les acteurs d’une situation, mais aussi des experts susceptibles d’apporter des analyses et des éclaircissements techniques.  Nous procédons en conséquence à ce qu’on appelle des interviews, c’est-à-dire des entretiens physiques, par téléphone ou plus rarement par écrit. A ce stade, nous sommes confrontés à plusieurs profils.

Les gens qui n’ont pas l’habitude de la presse et sont impressionnés voire craintifs. Je glisse ici un message à mes jeunes confrères. Votre premier devoir est de rassurer ces personnes, de les mettre en confiance et ensuite bien sûr de ne pas trahir cette confiance. Ce qui n’est pour nous qu’un article  bientôt chassé par un autre est pour eux quelque chose de très important. Si nous avons l’habitude de voir notre nom dans le journal, eux pas, ne l’oubliez jamais.

La deuxième catégorie de personnes est celle des « amoureux » des médias. Ils connaissent et apprécient l’exercice. Ce sont les interviewés les plus agréables pour nous, ils répondent avec facilité, savent ce qu’on attend d’eux et ne font pas d’histoires. Le seul risque que nous courrons est de recueillir des propos un peu superficiels, la phrase standard qui correspond à nos attentes mais n’apporte guère de valeur ajoutée. Généralement, il faut les pousser un peu ceux-là pour les forcer à s’extraire d’automatismes qui finissent par caricaturer l’exercice de l’interview. Et ne pas en abuser non plus. On nous reproche en effet avec raison de toujours interviewer les mêmes personnes autrement dit de céder à la facilité, de raconter la même chose que les confrères et surtout de manquer des gens tout aussi intelligents voire plus, mais moins rompus à l’exercice médiatique. Or, il m’a toujours semblé que nous devions être des découvreurs.

– Il y a une troisième catégorie, ce sont les interlocuteurs briefés à l’exercice, généralement parce qu’ils ont le statut d’interlocuteurs officiels, mais qui ne l’aiment guère.  Ceux-là ont tendance soit à se réfugier derrière une atroce langue de bois, soit à s’exprimer au compte-goutte et à contrecoeur, soit encore à parler facilement puis à pinailler à l’infini sur la retranscription de leurs propos voire à devenir franchement autoritaires et agressifs. 

– La quatrième catégorie est celle des « malins ». Ils entendent moins répondre à vos questions que placer leur vérité, souvent sur un mode de séduction et de complicité. Méfiez-vous jeunes confrères, sachez rester fermes et reposez votre question jusqu’à ce qu’elle obtienne une réponse. Souvent on vous servira autre chose pour vous divertir et faire dévier la conversation, revenez au sujet, inlassablement. 

– La cinquième catégorie est celle des forts en gueule. Ceux-là entament directement sur un mode provocateur, parfois complice, parfois arrogant. C’est le moment de vous adapter. Rentrez-leur dedans, avec humour. Ils vont se révolter, crier plus fort que vous, se sentir agressés, ne vous inquiétez pas, ce n’est qu’un jeu. J’ai souvenir d’une conférence de presse avec un grand financier que tous mes confrères écoutaient craintivement et qui par conséquent dominait son auditoire, en racontant au passage n’importe quoi. Je l’ai pris frontalement, il a hurlé au scandale, s’est défendu, justifié. Puis à la fin de la conférence, il est venu me voir, m’a donné une poignée de main à m’arracher le bras en me disant : « qu’est-ce que je me suis amusé avec vous, c’est tellement ennuyeux habituellement les conférences de presse ». En effet, c’est souvent ennuyeux alors profitez de ces amoureux de la castagne pour vous amuser, tout le monde y trouvera son compte !

– et enfin, il y a la pire, celle qui me fait horreur : les condescendants. C’est souvent le fait des hauts fonctionnaires, des grands patrons et de certains politiques. Ceux-là méprisent tout le monde et en particulier les journalistes. En one-t-o-one, soyez professionnels, glacés et imperturbables, suivez la ligne de votre interview et surtout si vous êtes impressionnés ou déstabilisés, ne le montrez pas. En conférence de presse, ils ont la fâcheuse habitude lorsqu’une question les dérange, de tourner l’auteur en ridicule par des coups bas franchement humiliants et une certaine capacité à attirer les rires complices. Si cette description vous fait penser à quelqu’un de haut placé dans l’Etat, c’est en effet notamment à lui que je songe ici. Je n’ai qu’un rêve contre ceux-là, c’est de voir un jour tous les journalistes quitter la salle en signe de protestation. 

Mais revenons à notre sujet. Une fois que nous avons recueilli cette matière première, nous rédigeons l’article. Il prendra soit la forme d’une interview, on le précise généralement avant l’entretien, autrement dit une retranscription plus ou moins longue de l’entretien ou de ses points clefs, soit la forme de citations, c’est-à-dire de courtes phrases illustrant une idée, un aspect du sujet etc. Dans ce-dernier cas, le plus souvent, plusieurs personnes seront citées. 

Dans la presse pour laquelle je travaille, nous faisons relire les citations et les interviews avant parution. A condition que les propos n’aient pas été tenus en public mais lors d’une interview en one-to-one. 

Certains d’entre vous sont très critiques sur la déformation des propos dont nous nous rendrions coupables. Plusieurs précisions à ce sujet. D’abord, il arrive parfois qu’une personne qui s’est exprimée auprès d’un journaliste en toute connaissance de cause se repente à la parution de l’article parce qu’elle a reçu des critiques auxquelles elle ne s’attendait pas. Quoiqu’on en dise, la force de l’écrit dans un article de presse est importante, l’idée une fois imprimée prend valeur de parole officielle et publique. Il m’est ainsi arrivé incidemment d’apprendre qu’une personne qui avait validé par mail et de façon très claire une citation un peu sulfureuse s’était ensuite défendue en prétendant que je n’avais pas compris. Dans ce cas précis, je soupçonne que la manoeuvre était préméditée. Eh oui, il y a des petits malins ! Peu importe, la déclaration était importante pour moi et en cas de problème j’avais la preuve écrite de l’accord de son auteur. Ensuite, il y a les gens qui ont du mal à comprendre lorsqu’ils ont passé une heure avec un journaliste qu’il n’en ressorte qu’une phrase. Amis jeunes journalistes, les personnes qui parlent à la presse y ont le plus souvent intérêt. Mais n’oubliez pas qu’elles vous donnent de leur temps et surtout que vous maniez un outil dangereux. Une phrase maladroite peut leur causer inutilement préjudice. Alors soyez attentifs à ne pas nuire. C’est à la fois une question de respect de l’autre et aussi un investissement sur l’avenir. La confiance qu’il suscite est la garantie pour un journaliste d’une relation durable et fructueuse avec ses sources. Celui qui vous donne aujourd’hui un renseignement anodin, songera à vous demain en cas de scoop si vous avez été loyal avec lui et qu’il se sent en confiance. 

Voyons maintenant de plus près la question de la relecture. On nous critique souvent nous les journalistes, mais sachez que nous en avons autant après les personnes qu’on interviewe même si on ne le dit pas. Le nombre d’ennuis que nous causent les relectures est incommensurable.

Interviewés, apprenez à comprendre nos contraintes

D’abord, nous qui sommes des esclaves de l’urgence, nous devons compter avec le temps de la relecture, les agendas surchargés de nos interlocuteurs, et leur sentiment que nous sommes la dernière de leurs urgences, à supposer même que nous en soyons une. Par conséquent notre premier problème est de faire comprendre que nos délais de bouclages sont non négociables, il n’y a pas de renvoi dans notre métier, l’article qui est pour demain n’est pas pour le jour suivant et si on boucle à 18 heures, ce n’est pas à 23 heures. Beaucoup de gens travaillent en effet après nous pour mettre l’article en maquette, le relire, vérifier l’orthographe et la grammaire, l’illustrer, faire une ultime relecture d’ensemble avant de l’envoyer à l’imprimerie.

Ensuite, notre deuxième contrainte est celle du format. Si la citation compte 200 signes, ce n’est pas 500. Or, bien souvent on nous renvoie des propos allongés, leur auteur essayant désespérément de faire entrer en trois phrases une heure d’entretien. Indépendamment du problème de place, il se trouve que souvent la nouvelle idée casée à la relecture est soit hors sujet, soit développée à un autre endroit de l’article par le journaliste ou un expert.

Autre contrainte difficile à faire comprendre, nous ne pouvons pas jargonner. La règle pour un journaliste consiste à pouvoir être compris par un non-spécialiste, y compris dans la presse économique. Le patron d’une entreprise industrielle doit pouvoir comprendre l’information bancaire, l’avocat d’affaires saisir une nouveauté en matière de comptabilité internationale, l’économiste mesurer l’intérêt d’une réforme juridique et ainsi de suite. Les juristes sont particulièrement sensibles sur ce sujet, j’en profite pour leur rappeler qu’un article de presse n’est ni un contrat ni une assignation et que s’exprimer en langage courant ne les mettra pas en risque, pas plus que ça ne les fera passer pour des imbéciles. 

On nous demande de plus en plus de relire l’intégralité de l’article avant parution. C’est impossible pour une question d’indépendance. Si l’on concède que l’interviewé peut avoir  le droit de vérifier les propos qu’on lui attribue, en revanche, notre propre texte nous appartient. Il est donc hors de question que quelqu’un vienne y mettre son grain de sel et, au passage, imposer sa propre vision du sujet. L’objectivité que le métier nous impose est à ce prix. 

Deux ou trois tuyaux

Pour finir, quelques conseils aux interviewés potentiels. Si vous ne vous sentez pas prêt à parler à un journaliste, si vous avez peur, ce qui est compréhensible, ou si vous n’êtes pas la bonne personne sur un sujet, refusez gentiment. Si cela vous tente mais vous inspire en même temps des craintes, le mieux est encore de réfléchir avant l’entretien à ce que vous avez à dire. Evitez les longs raisonnements, les circonvolutions, nuances, concentrez-vous sur les idées force, (2 ou 3), synthétisez votre pensée, commencez pas dire l’essentiel même si cela vous parait d’une évidence ou d’une banalité affligeante. A vous oui, puisque vous connaissez le sujet, mais mettez vous à la place de celui qui ne le connaît pas, ou pas aussi bien que vous. Vous verrez ensuite si le journaliste a besoin d’information plus fines ou plus approfondies. Bien des déceptions naissent du fait que nos interlocuteurs se perdent dans des raisonnements complexes d’initiés et ne se sont pas mis à la portée du journaliste lequel, en revanche, sera obligé de se mettre à la portée du plus large public lorsqu’il rédigera. Il y aura donc au final une distorsion entre le discours et sa retranscription. 

Et à mes amis jeunes journalistes, je voudrais dire ceci. Une interview n’est pas faite pour vous apprendre ce que vous ignorez mais pour compléter et éclairer ce que vous savez déjà. Bossez votre dossier avant, faites-vous votre opinion, et sachez ensuite en changer si on vous convainc que vous aviez tort. Ne forcez jamais le sujet à entrer dans votre vision des choses, vous vous planterez et votre article non seulement sera incroyablement dur à rédiger, mais en plus il sera mauvais. Ensuite rassurez vos interlocuteurs. J’observe de plus en plus qu’avant toute interview, nous devons « vendre » l’exercice. Et au fond, je le comprends. Pour avoir été parfois interviewée, je vous assure que même lorsqu’on est du métier, c’est déstabilisant comme exercice.  Comme me le disait un avocat pénaliste que j’apprécie « il faut aimer son juge ». Au risque de surprendre, je dirais que le journaliste doit aimer celui qu’il interviewe, l’aimer avec distance, lucidité, esprit critique mais l’aimer. L’arrogance, l’agressivité ne mènent jamais nulle part.  Enfin, soyez dignes de la confiance qu’on vous a accordée. Nous savons vous et moi que nous faisons un métier épatant, mais en ces temps difficiles pour la presse, il reste à en convaincre ceux avec lesquels nous travaillons.

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